L’imposture était magnifique !


Début août 2003, trois journées de débats et concerts étaient organisées sur le plateau du Larzac, avec José Bové sorti de prison en guest-star de cette kermesse altermondialiste et citoyenne. Après le précédent de Millau en août 2000 suite au fameux démontage du McDonald’s puis le sommet d’Evian en juin 2003 et avant le Forum Social Européen de St-Denis en novembre 2003, il s’agissait d’une répétition générale des kermesses citoyennes.

Les 8, 9 et 10 août [2003], un compagnon traits-noiresque [de Traits Noirs, le zine avignonnais d’où est tiré l’article] est allé se perdre sur le Larzac. Le merdier citoyen fut à la hauteur de ce à quoi il s'attendait. Saint Bové lui est apparu, portant sa croix au milieu de ses fans hystériques. La déprime ou la colère, il a fallu choisir.

Plutôt que de s'empoigner une fois de plus avec les maillots jaunes du service d'ordre, plutôt que de manger encore des gros pains dans sa gueule à force de provoquer les rambos de la société de vigiles "Sécurité Prestige" (des intellos déjà chaleureusement croisés à Béziers en juillet à l'occasion d'une action avec les intermittents), notre ami préféra pogoter avec quelques punks venus d'Ardèche.

Une fois encore, la musique était son salut. Il nous est revenu un peu cabossé mais avec seulement quelques bleus. Nous avions craint le pire pour lui. Le climat ambiant était rude, notre tendre pirate a bien failli crever de soif, de chaleur et de désespoir. Du soleil et du citoyen, il fallait se méfier. L'agression était permanente. Le blabla fut consternant mais le compagnon est gaillard.

Ne fallait-il pas avoir les nerfs solides pour supporter le discours unique, la parole divine attacienne, des forums et débats médiocres, des slogans d'une bêtise affligeante: "Sots sots sots, solidarité avec les gens du monde entier !" La radicalité du propos pourra en effrayer plus d'un. "Festival des contestataires" titrait un grand journal du soir. Les invités d'honneur nous rappelaient en effet de grandes heures de la contestation ! Des rebelles ! Danielle Mitterrand, Guy Bedos, Jack Ralite, Jean Ferrat, Jacques Perreux, Anne Le Strat, Jacques Nikonoff, Corinne Lepage (voir note en fin de texte), on est sauvé ! La nouvelle gauche plurielle se met en ordre de bataille pour nous rejouer l'air du rassemblement. Un discours creux et encadré, mille fois rabâché. Rien à proposer au-delà des incantations et des promesses d'une rentrée chaude.

Mais ne dites pas "Capitalisme", prononcez "néo-libéralisme", et n'oubliez jamais que nous vivons dans une économie de marché. Ceux qui en doutaient encore n'avaient qu'à venir sur le Causse. Branlerotule ne s'en remettra pas : "Un autre monde est possible". Un monde où le kebab est à 6 euros, deux fois plus cher qu'ailleurs, le sandwich merguez à jamais moins de 3 euros, le sandwich au roquefort à 5 euros ! Le moindre menu de la Conf ou de la CGT, un tiers de baguette, un petit paquet de chips et une pauvre assiette de patates à l'ail, 8 euros ! Aussi cher que les escrocs habituels des baraques à frites et marchands de churros venus eux aussi racketter le public du concert de Manu Chao.

L'imposture était magnifique. De quoi se pendre immédiatement.

La foire aux "produits bios", le "marché paysan", de l'authenticité pour bobo-touriste-militant. Les stands du Midi Libre et de la Dépêche du Midi, un vrai bonheur ! Quelques débris du PCF, les Verts, le Parti Socialiste,... j'en passe et des moins pires dont on peut tout de même se demander ce qu'ils sont venus foutre là ! Ainsi, les poubelles de l'histoire sont pleines. Politique du désespoir, nous côtoyons nos ennemis et faisons des pipes aux médias ! Une fois n'est pas coutume, la plus grande confusion permettra d'étouffer dans l'œuf toute velléité de révolte.

Bienvenue à Disneyland ! Le gigantisme de la kermesse achèvera finalement ce rassemblement insensé. Tout est organisé pour que pas une tête ne dépasse. Les tours de parole des débats sont très rapidement clos. L'organisation est verticale, des espaces interdits d'accès, la moindre initiative soumise à une obscure bureaucratie. Ceux qui prétendent changer de monde n'ont décidément rien changé. Les méthodes sont toujours les mêmes : prises de décisions au sommet, consignes venues d'en haut, infantilisation et servilité volontaire du citoyen.

Ainsi, la gestion de l'eau fut exemplaire : gratuite pour les organisateurs, très chère pour les solvables (une bouteille d'eau minérale jusqu'à 3 à 5 fois son prix dans un hypermarché), gratuite mais dans les queues caniculaires des citernes pour les autres. Fallait-il se résoudre à se remettre à picoler, puisqu'il y a de l'eau dans la bière ! Mais les buvettes appliquaient également des prix prohibitifs.

L'apathie générale de la foule, la présence importante de stands uniquement commerciaux proposant des produits de multi-nationales contestées (Coca-cola, Lu, Danone) ; le fait de faire appel à la FNAC pour distribuer un CD de la Confédération Paysanne sur la jaquette duquel on remercie Sony et Universal Music, d'organiser le prochain FSE dans des locaux de Pathé-Gaumont, de demander des financements à n'importe qui ; la starification du messie Bové, "l'homme providentiel", tout ça ne semble pas déranger grand monde.

Trois jours sur le Larzac, largement suffisant pour être définitivement dégoûté de la politicaillerie habituelle. Le citoyennisme est une formidable arnaque. 200.000 personnes se sont tournées autour en espérant des courants d'air comme ils espèrent des réformettes. Les mêmes qui ce printemps et un peu cet été ont occupé la rue. Ils n'aiment pas Raffarin et peut-être encore cet automne ils redescendront dans la rue pour défiler bien gentiment. Simples questions : Combien d'entre eux ont voté Chirac l'an dernier ? Bové lui-même n'avait-il pas appelé à voter Chirac ? Et quand même ils parviendraient à fatiguer Raffarin, n'iront-ils pas encore voter pour se choisir un nouveau chef qui appliquera le même programme ?

Trois jours sur le Larzac donc, pour prendre le soleil. Quelques ilôts d'espoir au milieu du n'importe quoi, ce grand merdier commercial ? La cuisine libertaire Grand Sud, déjà présente à Annemasse, bouffe bio-végétarienne à prix libre, tentative d'autogestion avec toutes ses imperfections mais qui a le mérite d'exister. Un bus de faiseurs de crêpes immatriculé toulousain mais venant de la Vieille Valette, fonctionnant également à prix libre.

Quelques moments possibles : l'apéro de la CNT ; chanter Cayenne en choeur avec un Pustule ardéchois ; "de la militante sous la tente" ; l'initiative d'organiser un début de mutinerie derrière deux banderoles : "Le rassemblement du Larzac n'est pas un festival", "Non à la marchandisation de Larzac 2003", en scandant des slogans improvisés: "Manu Chao annulé" ; "Bientôt Johnny Halliday sur le Larzac", "Un million de personnes l'an prochain avec Madonna", "Contre la marchandisation, ici comme ailleurs", "Du caviar russe sur le Larzac", "Pas d'argent, pas de Larzac", "Non à la privatisation de l 'eau sur le Larzac", "Où sont les pauvres ?", "Attention Politique", "La manif dans la manif", "Où sont les militants ?", "Y'a plus que des moutons sur le Larzac".

Trois jours à bouffer de la poussière, à fondre sous le cagnard et à courir après la flotte. Certes, belle démonstration que l'eau est un liquide précieux. Mais jusqu'où iront-ils ? L'analyse politique est parfois très profonde. Une idiote interviewée dans la télé viendra ainsi nous expliquer que "Larzac 2003" nous donne une bonne leçon et que désormais "Rien ne sera plus comme avant", il faudra "apprendre à faire des sacrifices, à se passer de la clim dans la voiture et du four à micro-onde". Nous pourrions aussi nous passer de tout, c'est entendu. On le sait, il y a quelque chose de chrétien au royaume du militantisme. Et avec une mentalité pareille, nous ne pouvons que redouter leur "autre monde possible", craindre qu'ils organisent leur prochain pèlerinage dans le désert de Gobi ou au Groenland. L'hostilité de la nature grandira le moine-militant. Et ce militant sous sa tente qui dort sur ses cailloux sera probablement un martyr de la cause.

Quel "autre monde" avez-vous donc construit pendant ces trois jours ? Pensez-vous réellement que c'est en organisant ce genre de mascarade que vous allez mettre en danger l'OMC ? Croyez-vous que longtemps encore vous pourrez noyer nos colères dans vos multitudes à l'arrêt ? Quand cesserez-vous de nous prendre pour des cons ? Peu importe les fantasmes sur les éventuelles tentatives de récupération gauchistes, messieurs Nikonoff et consorts, vos verbiages de politiciens ne pèsent déjà pas lourds. Nos désespoirs ne seront jamais négociables !

Et toi, étrange militant qui achète un T-shirt pour dire qu'il faut consommer moins, petit agneau docile qui boit les paroles d'un prophète, tu es le spectateur de ta propre perte, misérable crétin qui demain encore ira voter pour tes nouveaux maîtres-bourreaux, ceux qui t'endorment aujourd'hui avec leurs beaux discours de réformistes à deux balles. Ne t'en déplaise, le monde n'est pas une maison bleue accrochée à la colline. Que les tirades les plus lyriques des experts-professeurs d'Attac finissent par t'étouffer de honte ! Fumeur de pétards, casse-couilles joueur de djembés, contestataire d'opérette, tu es démasqué. A ton tour de te réveiller et de démasquer les crapules qui ne rêvent que de te soumettre à leurs façons de gouverner.

Aujourd'hui, il est plus que temps de passer à l'action. Et heureusement, notre amant est habile, il nous est revenu plus riche. L'honneur est sauf, quelques citoyens garderont un mauvais souvenir de leur séjour là-haut. Plumer du touriste est un sport et les joyeux campeurs font de jolies victimes. Certains se sont fait dérober leurs tirelires et leurs carnets de chèques. Des journaleux furent copieusement insultés, le stand du PS démonté.

Néanmoins, l'altermondialisme a de beaux jours devant lui. Bové, notre Lula local, superbe Walesa, jure qu'il ne se présentera pas aux élections. Quelques heures plus tard, il téléphone au préfet, manifeste avec des maires UMP, notamment la canaille de Millau, Jacques Godfrain, pour empêcher la tenue d'un Tecknival sur "son" Larzac. Décrétant ainsi qu'il y a une "bonne jeunesse" et une "mauvaise jeunesse". Les teuffeurs étant des porcs indésirables, nos citoyens tenaient ainsi leur rôle d'auxiliaires de police en appelant à la répression des brebis égarées au nom de la démocratie, de l'État de Droit et de la morale.

Finalement, il y aura cette photo où on verra José serrer la main à Sarkosy.

Que la vie vous soit douce.

Marie-Clotilde
la fiancée du pirate

NOTES :
Jacques Perreux : Vice-président du conseil général du Val de Marne, PC.
Anne Le Strat : élue parmi des Verts de Paris 18.
Jacques Nikonoff : stalinien chef d'Attac, chasseur de gauchistes, roi de la purge.
Danielle Mitterrand : sans la cagoule à Marcos.
Guy Bedos : chancre mou du Ps.
Jack Ralite: vestige de l'Union de la gauche et du programme commun, un espoir pour la nouvelle gauche plurielle.
Jean Ferrat : chanteur mort.
Corinne Lepage : ministre écolo sous Juppé, candidate à l'élection présidentielle de 2002, centriste spécialiste du naufrage et de la déroute électorale, bouffe à tous les rateliers.

[Publié dans Traits Noirs n°10,
novembre 2003, pp.3-5]

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[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, pp. 50-54]