Temps de guerre


Après plusieurs expulsions de squatters, notamment immigrés (roumains ou africains), au nom des intérêts spéculatifs qui veulent transformer Montreuil en une annexe de Paris pour bobos, citoyens, sièges sociaux d'entreprises et bureaux, un nouveau squat a été expulsé le 29 novembre 2003, rue Désiré Préaux. L'intervention du proprio avec ses hommes de main, infructueuse, et la participation des voisins dans le rôle des balances n'ont pas suffi. Les flics ont arrêté les 15 personnes présentes, et un procureur ordinaire, dans sa fonction de contremaître de l'usine "justice", en a fait passer deux en comparution immédiate, ce qu'ils ont refusé. Ils sont donc actuellement derrière les barreaux, consacrant l'un des uniques choix que les dominants voudraient nous imposer : choisir la fréquence des séjours entre leurs différentes cages en béton (école, usine ou bureau, centre commercial, camp de rétention, parc de loisirs, prison, HLM, asiles).

Nos deux amis ont eu l'impudence de remettre en cause les lois du profit et de la propriété, dont le principe est de préférer conserver un espace vide plutôt que le voir être pris pour toit par des individus qui ne peuvent ou ne veulent en mendier un à l'administration ou subir le racket des loyers ; et préférer expulser, voire démolir ou brûler cette même maison dès lors qu'elle est squattée. Il nous faudrait ainsi céder au chantage de l'Etat et de sa politique immobilière d'attribution des cages à poules "sociales" ou à celui des possesseurs de plusieurs lieux en leur demandant l'autorisation de poser son cul, ses relations sociales et ses désirs dans l'un d'eux, sous forme de bail ou en tout cas d'accord quelconque (contrat précaire, convention d'occupation,...), comme le font si volontiers les "artistes" et autres gentils agents de la pacification sociale.

Le "paradis pavillonnaire" que les petits propriétaires et les crapules de locataires collabos du quartier ont défendu n'est pourtant pas plus attrayant que l'ennui dans lequel ils végètent. Car vivre en ville, c'est vivre dans des cubes de béton construits en fonction des seuls besoins du marché, c'est-à-dire du compte en banque des riches. Et cet art si particulier de l'entassement des êtres humains à des fins productives, que les architectes nomment leur métier (mais dirait-on qu'huissier, l'autre sale face du propriétaire, est un "métier" ?), consiste en fait à organiser la ville autour des activités supposées contenir notre vie entière : se rendre du domicile au travail en passant par le supermarché avec, lorsque le patron veut bien nous accorder quelque pause, un petit tour par les loisirs organisés.

Après l’insurrection de 1848, Haussmann a entrepris d'inscrire sur une vaste échelle dans la structure des villes le second principe qui les régit : le contrôle social. Depuis ces créations de grands axes destinés à faciliter les mouvements de la troupe qui allaient de pair avec le refoulement des pauvres à la périphérie de Paris, la panoplie s'est élargie, associant l'Etat, les intérêts privés et la collaboration citoyenne. Nos deux complices ont ainsi dû affronter successivement la milice du proprio, la voisine balance et la police. Ils sont bien sûr tous dans leur fonction de conservation de l'ordre de la société techno-industrielle, et le véritable scandale ne réside pas dans leur intervention musclée ou délatrice, mais résiderait plutôt dans le fait de ne pas les traiter en conséquence.

Il n'y a qu'un ouvrier stalinien reconverti en altermondialiste ou un bobo-colon fraîchement débarqué dans les anciens quartiers prolétaires, pour croire encore qu'il existe une différence entre public et privé : la loi est l'instrument étatique des dominants qui organise et consacre l'écrasement des dominés et la domestication (au travail, dans la rue ou les rapports inter-individuels) ; la recherche publique est en symbiose avec la recherche privée pour développer des produits aux conséquences toujours plus destructrices et irréversibles (pollutions industrielles, manipulations génétiques, nucléaire et chimie) ; l'école est l'outil privilégié pour modeler de la chair à patrons ; les infrastructures (réseaux ferroviaires et routiers, réseaux informatiques) sont organisés par rapport à la circulation des armées et des marchandises —et les travailleurs sont des marchandises comme les autres— ; les assassins assermentés de l'Etat marchent main dans la main avec les vigiles privés et les citoyens —l'autre nom du flic— pour tenter de faire règner l'insécurité parmi les pauvres.

Cette ville de Montreuil n'échappe pas à une organisation basée sur ces impératifs de profit et de contrôle social qui ont conduit à l'incarcération de nos deux amis et complices. Les riches ont dégueulé partout leur mode de vivre en tranformant d'un côté les logements en bunkers surprotégés (vigiles, concierges, "grands frères", citoyens-relais, caméras de vidéo-surveillance, digicodes) tout en laissant de l'autre des bâtiments vides qui narguent les sans-logements, mais les prolétaires, squatters ou pas, ne sont pas pour autant toutes et tous résignéEs. Dans l'état d'exception permanent instauré par les puissants —avec une "lutte contre le terrorisme" comme dernier prétexte pour faire encore progresser domestication et soumission—, la guerre sociale quotidienne que nous menons autant que nous subissons reste l'expression de notre volonté d'insurgés du désir de vivre.

Ni coupables, ni innocents, ni victimes : guerre aux dominants et à leurs esclaves !

Les deux squatters de Montreuil passent en jugement
Jeudi 18 décembre 2003 à 13h30
17e chambre correctionnelle du tribunal de Bobigny

[Affiche trouvée sur Montreuil (93), début décembre 2003.
Le 18 décembre, l’un a été acquitté tandis que notre compagnon est parti pour cinq mois fermes]

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.56]