Le bruit des pantoufles


Pour le moment, la domination gouverne par l’impératif de la peur contre l’éventualité que ce rêve d’apocalypse devienne rêve et pratique de révolte sociale. Elle expérimente de manière de plus en plus rapide et chaotique les inquiétudes sociales pour continuer à cacher les problèmes réels et à éviter toute menace subversive. Ou bien elle oppose à tout groupe plus ou moins large qui proteste l’exigence d’un prétendu bien commun qui est toujours plus manifestement le bien de Personne, c’est-à-dire celui de l’Etat. La matraque policière, vue ainsi, n’est que le prolongement du travail des scientifiques, des urbanistes, des “techniciens de la communication” : l’isolement social. Nous vivons une époque vague, dans laquelle la catastrophe continue du Progrès cache, sous l’apparence de ses temps morts, d’énormes conflits sociaux qui couvent.
Il revient aux amants de la liberté de “bien garder leurs sens en éveil face à toute humiliation qui leur sera infligée, et à les discipliner jusqu’à ce que la (...) souffrance n’ouvre plus sur la pente rapide du découragement, mais sur le sentier en côte de la révolte”.

Brisons un lieu commun. Une domination puissante n’est pas fondée sur la coercition pure, mais plutôt sur l’extension du consensus. Le bruit du pas cadencé des bottes sait inspirer la révérence et la peur, mais aussi déchaîner la rage et la détermination ; le silence du pas traînant des pantoufles fait tinter le son de la résignation. Aucune police au monde, même féroce, n’est comparable à une machine capable d’instiller jour après jour les valeurs dominantes. Ceci explique comment le développement récent de la technologie et des moyens de communication de masse a permis et accompagné la disparition des derniers régimes dictatoriaux à travers la planète, y substituant une démocratie de type occidental. Les paraboles satellites sur les toits des bâtiments ont remplacé les chars aux coins des rues. Pendant des années, il semblait que l’Etat n’aurait plus besoin de montrer ses muscles, étant en mesure d’obtenir ce qu’il voulait avec les flatteries et la duperie. L’usage de la matraque restait réservé aux quelques rétifs hostiles au pouvoir, alors que pour tenir en laisse la majorité des personnes, il suffisait de la babel de bavardages nommée télévision.

Aujourd’hui, la situation est en train de changer. Au niveau politique, le système des partis a littéralement explosé, accouchant d’une constellation d’épaves, de nouvelles formations identiques dans la ressemblance substantielle de leurs programmes et leur fadeur commune. Au niveau économique, la flexibilité, introduite pour conjuguer les exigences techniques avec celles du profit, a jeté des milliers de travailleurs et leur familles dans la précarité. Au niveau social, les rapports se sont progressivement détériorés, donnant libre cours à la violence la plus aveugle et impitoyable ; sans futur dans lequel espérer, sans même de passé à regretter, avec un présent qui renvoie en permanence à sa nullité désolante, il est impossible de créer des relations sociales exemptes de rancœur, d’ennui, de compétition, de servilité, qui naissent dans la bousculade pour la survie dans laquelle on se piétine les uns les autres.

Si on ajoute à cela le retour des vieux fantasmes considérés comme enterrés —une guerre infinie qui s’étend à toutes les zones de la planète, une catastrophe écologique provoquée par les poisons de la société industrielle—, on comprend la raison pour laquelle la domination sent aujourd’hui le sol s’effondrer sous ses pieds. Et là où le consensus se fait le plus faible, réapparaît la répression la plus féroce.

Bien que nous ne soyons plus dans les années vingt, avec une menace révolutionnaire si forte qu’elle a poussé une bourgeoisie terrorisée à armer les chemises noires [de Mussolini] contre les subversifs, la domination a aujourd’hui aussi peur qu’à l’époque, elle se sent vulnérable. Ne pouvant compter sur aucun applaudissement pour un scénario attendu qui sera présenté de manière toujours plus médiocre, ne sachant comment inventer de nouvelles mises en scène pour pointer du doigt l’intérêt public, elle a à nouveau recours à la poigne de fer pour imposer à ses spectateurs de rester bien assis à leur place.

En 2001 à Gênes, la plus grande protestation de ces dernières années en Italie s’est terminée avec un manifestant abattu, une chasse à l’homme généralisée dans les rues de la ville, un centre de torture opérationnel à la périphérie —en parfait accord avec les candides défenseurs de l’Etat de droit. Mais les “excès” répressifs que nous devons affronter ne sont pas une réaction à quelque chose qui mettrait en péril la sécurité de l’Etat. Il s’agit plutôt d’une action préventive de persuasion généralisée par un pouvoir qui craint plus sa propre faiblesse que la force de ses ennemis. C’est pour cela qu’il intervient par anticipation, pour conjurer les avancées possibles de l’autre côté de la barricade. Il procède à des centaines d’arrestations de manière dissuasive, il criminalise de petits actes isolés parce que potentiellement reproductibles, il confine les éléments indésirables pour empêcher qu’ils causent trop de désordre.

En déployant ses apparats, la domination réussit même à insinuer chez ses ennemis la conviction de leur réelle dangerosité : illusion persuasive qui voudrait nous pousser à la contemplation d’une fausse image radicale, au lieu de nous interroger sur comment pratiquer une action incisive contre ce qui nie toute forme de liberté. Plus nous sommes convaincus que nous sommes réprimés parce que nous serions déjà dangereux, plus nous voilà persuadés qu’il faut continuer de faire ce que nous faisons déjà : ce qui revient à dire rien, ou presque.

Parce que, à bien y regarder, c’est de ceci que nous devrions nous préoccuper. Comment devenir vraiment dangereux ?

[Traduit de l’italien : Quale guerra, numéro unique, par quelques ennemis de l’intérieur, hiver 2003/2004, p.13]

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.17]