En retour de service


Tout concourt à isoler les individus. Même les revendications salariales sont plus difficile à mener à partir du moment où la base du conflit est éparpillée en une myriade de contrats qui donnent aux travailleurs l’impression d’être seuls face à l’Entreprise (cet univers de contraintes et de bureaucratie qui tend à s’élargir à la société toute entière). C’est peut-être pour cela qu’émergent des formes de lutte qui consistent à bloquer la normalité sociale en soi, avec des grévistes qui abandonnent toujours plus souvent les lieux de travail pour se rendre dans les artères du capital (autoroutes, aéroports, points sensibles du trafic urbain). A partir du moment où toute solidarité matérielle et idéale a besoin d’espaces communs, les tensions individuelles et collectives faites en solidarité sont en voie de liquidation dans une société atomisée qui privatise les lieux, les vexations et les angoisses. Et lorsque la solidarité prend à nouveau forme, elle s’installe plus volontiers dans les zones vacantes de la normalité (les lieux de transit et pas de vie). Personne ne songe désormais à arracher quelque chose aux patrons pour le faire fonctionner différemment, comme dans les vieux idéaux d’émancipation ; inconsciemment chemine le sentiment qu’on peut que saboter un monde littéralement invivable et ouvrir ainsi de nouvelles possibilités. La normalité technologisée tente inutilement de stériliser la fécondité de l’imprévu.

La grève sauvage est revenue. Nous ne savions presque plus ce qu’elle pouvait être, nous en avions perdu la trace.

Et pourtant elle avait fait trembler les jambes des patrons pendant de nombreuses années, faisant découvrir la joie et le plaisir de l’insubordination aux forçats du travail. Finalement, une poignée d’irresponsables a décidé de dépoussiérer cette vieille amie des enragés, de la sortir à nouveau du coffre où la concertation responsable et le dialogue démocratique civil l’avaient enterré pour de nombreuses années. Mais ces irresponsables ont une particularité, celle d’être les conducteurs des tramways et des bus qui nous déposent tous les jours au travail, à l’école ou au supermarché. Et sans eux, tout s’arrête. C’est surtout cette impudence qui a déclenché la furie des politiciens et des patron, parvenant à réjouir le cœur de tant d’exploités qui, à travers les traminots, ont redécouvert une possibilité. Un coup de pied dans les règles imposées, une sortie de l’escroquerie des limites de la négociation syndicale, un défi qui est parti, pour une fois, de l’auto-organisation et non pas des tables de la politique.

Les traminots ont mis de côté les syndicalistes hypocrites, habitués à parler au nom de tous, le rôle dans lequel ils sont le plus compétents : celui de bureaucrate, de compilateur pointilleux des noms des rebelles (les participants à la grève et aux piquets), d’accompagnateurs empressés et complices dévots de la police. Ainsi, pour une fois, les syndicalistes —qui avaient garanti au gouvernement pouvoir contrôler et gérer la lutte— se sont retrouvés avec une poignée de vieux chiffons, les cartes syndicales que de nombreux travailleurs ont déchirées.

Pour la première fois après tant d’années, le chat sauvage [appellation historique des “grèves sauvages” dans le mouvement ouvrier du passé] a contraint les préfets à la réquisition. Et lorsque la police a fait redémarrer les trams, tout est devenu plus clair : dans la confrontation sociale, chacun obtient ce qu’il réussit à conquérir par la force. Il y a d’un côté la force des exploités qui s’organisent de façon autonome, et de l’autre côté celle de l’Etat et des patrons, de la force publique et de la propagande.

Le gouvernement, pour sa part, s’est contenté de répéter la même ritournelle, bonne pour tous et en toute saison : “les traminots sont des terroristes urbains”.

Malgré cela, la lutte des irresponsables continue et s’étend, armée de la solidarité qui la caractérise depuis le début. Les grèves sauvages qui étaient parties de Milan ont gagné la majeure partie des villes italiennes et —malgré la criminalisation, les procédures disciplinaires et pénales lancées par les dirigeants et les magistrats— il ne semble pas qu’ils aient l’intention de s’arrêter.

Pour notre part, nous qui ne sommes pas traminots, nous ne pouvons que souhaiter que le chat ait sept vies et soit un exemple pour les autres travailleurs. Profitons donc du temps que nous offrent les traminots en nous empêchant d’aller travailler, d’aller à l’école, d’enterrer notre vie dans un monde de marchandises. Emparant-nous de cette occasion de pouvoir marcher à pied pour redécouvrir un monde qui n’est plus esclave du temps, pour apprendre à goûter la saveur de l’absentéisme. Qui sait si, en regardant dans les parages et en parlant entre nous, il ne nous viendra pas une manière adéquate pour leur rendre un service en retour.
Suit la reproduction du flyer suivant :

Contre l’entreprise de transports
Pour la gratuité des moyens publics
Solidarité avec le chat sauvage

1. Se munir de deux billets. En plier un, usagé, et le pousser avec l’autre dans la fente du composteur de manière à le bloquer.
2. Utiliser une sorte de tube de colle à prise rapide (l’acier liquide est parfait) avec un bec fin et introduire la colle au fond de la fente.
3. Une méthode plus improvisée est celle de coller un chewin-gum sur la fente ou de l’enfiler un peu avec une épingle à cheveux.
4. S’organiser en groupes est toutefois la méthode la plus efficace pour mettre hors d’usage les composteurs et pour diffuser en même temps des idées subversives.

Un conseil aux vieux : le temps que vous perdez pour composter est celui qui vous fait perdre un siège où s’asseoir.
Des marcheurs solidaires

[Traduit de l’italien :
Quale guerra, numéro unique, par quelques ennemis de l’intérieur, hiver 2003/2004, p.7]

[Note : Les syndicats avaient signé il y a quatre ans un accord à l’échelle nationale pour tous les transports routiers d’Italie qui prévoyait pour 2002 et 2003 des augmentations de salaires en rapport avec l’inflation. Cet accord national devait être appliqué par les autorités régionales pour les transports publics de leur ressort. En fait, il n’a pas été mis en application et les travailleurs concernés n’ont jamais rien touché.
Le 1er décembre, à l’approche du renouvellement de l’accord, les syndicats organisent une grève des transports publics à Milan, pour une durée limitée comme le prévoit la loi. Les traminots, violant les consignes syndicales, dépassent le temps prévu et commencent une grève sauvage.
Le 15 décembre, les trois “grands” syndicats (CGIL, CISL, UIL) pensent appuyer la reprise des négociations en lançant une grève : 120 000 traminots la suivent en la prolongeant ou la débutant en grève sauvage. Les syndicats signent un accord le 19 décembre qui ne fait que solder la moitié des arriérés du précédent accord !
Le 21 décembre éclate dans toute l’Italie une grève sauvage et auto-organisée dans la plupart des grandes villes (Rome, Milan, Venise,...) avec blocage des dépôts. Les syndicats se désolidarisent et dénoncent les “irresponsables”. La grève s’arrête pour les fêtes, et reprend avec succès de manière auto-organisée le 9 janvier. Une autre est prévue le 21 janvier, et le gouvernement via ses préfets l’a déjà déclarée illégale.]

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.19]