19-21 juin 2003
Un bilan du sommet de Thessalonique,
par des compagnons grecs


La lutte contre la mondialisation de la domination sera antiautoritaire et subversive,
ou elle ne sera rien

Le sommet des 25 leaders européens en Chalcidique a constitué un pas supplémentaire vers la construction de l'Europe “unie” et “forte”. Un pas supplémentaire pour que l'Europe valorise son rôle dans le cadre de la redistribution mondiale et du pillage de la planète, l'intensification de l'exploitation et le contrôle social. Un pas supplémentaire vers la création d'une Europe-prison pour les milliers d'exclus, les immigrés, les révoltés.
La présidence grecque avait préparé le sommet afin qu’il se déroule “normalement”, sans perturbations sociales. Préparation qui comprenait la mise en avant de la répression comme épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des manifestants, le blindage de la ville et de la région où le sommet aurait lieu, la création d'une “zone rouge” étendue, la mobilisation de grandes forces policières et militaires avec leur équipement en armes chimiques et balles en plastique. Parallèlement, cette préparation incluait un dispositif d'embellissement de cette réalité par une présidence grecque qui allait accueillir avec son masque démocratique, et même subventionner et promouvoir, toute mobilisation qui se limiterait au cadre de l'intégration et pourrait donner l'alibi d'un consensus à la fête provocatrice des 25 leaders. Le climat consensuel entre l'appareil étatique et les autorités policières d'une part, les représentants officiels de la “résistance” d'autre part, visait à décourager et à dénigrer d'avance toute dynamique subversive qui pouvait briser le mythe de la paix sociale, dénoncer les plans criminels des leaders de l'union européenne et se dresser face à eux. Plus précisément, cette opération passait par une volonté de dépolitisation et de la criminalisation des anarchistes et des anti-autoritaires, de la seule aire politico-sociale affrontant réellement la logique de la collaboration avec l'Etat et les patrons.
L'objectif d'une partie des anarchistes était la subversion de cette pseudo paix sociale, en démontrant la réalité de la guerre sociale et de classe, subversion qu’ils ont aussi essayé de promouvoir à Thessalonique. Comme au cours de rencontres antérieures, tracer une voie d'affrontement contre le terrorisme d'Etat et l'esclavage capitaliste ne pouvait que se trouver en rupture totale avec la logique d'intégration prêchée par les représentants de l'alter-mondialisation. Tracer cette voie ne pouvait que viser au bouleversement de leurs plans qui consistent à réduire les manifestations d'indignation diffuse en un spectacle mis en scène et à sa propre caricature, de telle sorte que ces manifestations servent à donner au régime un profil “démocratique” et deviennent une carte aux mains des réformistes dans leur négociation avec lui.
Dans le cadre de cette conception anarchiste, s'adresser à la société ne signifie pas s'adresser à l'idole “opinion publique” qui est une construction du pouvoir (1), mais il s’agit plutôt d’une invitation sociale et de classe pour que les opprimés se rencontrent et résistent dans les rues. De ce point de vue, pour une partie des compagnons qui sont intervenus à Thessalonique comme à d'autres moments, l'objectif n'était pas la “reconnaissance politique” de leurs propositions de lutte en tant que composante supplémentaire à côté de celles des organisations partidaires et hiérarchiques, mais la diffusion sociale d'une dynamique subversive [bis].
A Thessalonique, bien qu'il n'y ait pas eu de plan d'ensemble d'intervention politique des anarchistes et anti-autoritaires, des accords avaient été passés sur des points partiels et des initiatives qui ont contribué à la mise en œuvre effective d'une proposition multiforme et anti-autoritaire de lutte. Proposition de lutte qui, jusqu'à un certain degré (moins élevé que les attentes de nombreux compagnons), a pu être réalisée sous plusieurs aspects, tout en étant confrontée non seulement à la stratégie de criminalisation et de dépolitisation de la résistance par l’Etat, mais aussi, à l'intérieur du milieu anarchiste et anti-autoritaire, à des phénomènes dégénérant en une sorte de repli sur soi et à la dissolution de toute forme d'espace collectif auto-organisé (2).
Aux antipodes de ce phénomène, il y a eu pas mal d'initiatives comme les actions, les discussions, les assemblées, les concerts, les projections et les expositions de contre-information dans l'univer-sité [occupée]. Il y a eu également des initiatives importantes de contre-information dans la ville par des collages et des tracts, comme celles de l'Assemblée ouverte d'anarchistes et anti-autoritaires contre le sommet.
Le 19 juin, environ 3500 à 4000 compagnons et compagnonnes ont participé à la manifestation de solidarité avec les immigrés organisée par des groupes anti-autoritaires de Thessalonique, et qui malgré la pluie a traversé pleine d'enthousiasme les quartiers populaires mais aussi le centre-ville, effrayant même les stratèges de la répression.
Le 20 juin, alors que le sommet commençait, le bloc du mouvement anti-autoritaire Salonika 2003 (AKS2003) et d'autres anti-autoritaires ont essayé d'atteindre la zone rouge de Neo Marmara et ont été attaqués par la police à coups de grenades lacrymogènes et de balles en plastique, blessant beaucoup de compagnons. Le même jour, environ 200 anarchistes et anti-autoritaires se sont rassemblés aux frontières entre la Grèce et la Macédoine, où sont bloqués les tziganes qui veulent rejoindre la Grèce.
Enfin, le 21 juin, un autre combat a été livré contre la domination par un black bloc qui a bougé complètement seul dans un cadre étouffant, en ayant à affronter toute la puissance de la répression face à lui et le résultat de la manipulation autour de lui. Ceci avec certaines caractéristiques supplémentaires qui concernent une conjoncture précise : d'une part la disparition de toute la rhétorique de blocage des sommets par l'internationale des réformistes, après la révolte de Gênes et la défaite claire qu'ils ont subie dans les rues, ce qui a eu comme conséquence la disparition de leurs appels ambitieux à la mobilisation, ainsi que la dissuasion préventive de toute velléité de confrontation, fut-elle symbolique. D'autre part, les caractéristiques particulières que revêt le jeu de coopération avec les autorités, quand il a lieu dans un espace où la dictature étatique prend la forme du centre-gauche en spéculant sur un mouvement multicolore [rouge, rose, vert : référence aussi au drapeau des manifs contre la guerre].
Deux jours avant le début du sommet, les sociaux-patriotes du KKE [parti communiste grec] avaient déjà annoncé qu'ils défendraient avec leur armée de militants la partie de la ville qu'ils occuperaient le 21 juin, c’est-à-dire qu’ils assureraient la sécurité des cibles capitalistes qui se trouveraient dans “leur” propre partie ce jour-là en aidant les forces de l'ordre. Le même jour, le bloc du Forum social et autres plus petits groupes de gauche, suite à d'intenses négociations avec les représentants des forces de la répression, ont décidé de retarder le départ de leur manifestation pour attendre que le black bloc sorte de l'Université [occupée] et soit d’abord dispersé par la police, afin qu'il ne se trouve pas pris dans des événements de résistance dynamique et ne prenne pas le risque que d'autres personnes participent à ces événements.
C'est dans un tel contexte que s’élance la manifestation organisée par AKS2003 qui part des Universités (occupées) et se dirige en direction du ministère de Macédoine-Thrace [super-préfecture du nord de la Grèce], pour ensuite s'arrêter devant les puissantes forces de police. Entre 1000 et 1500 personnes y participent. Ensuite s’élance le Black Bloc, constitué d'au moins 2500 personnes, principalement anarchistes, anti-autoritaires ou autonomes, de toute la Grèce mais aussi de l'étranger, qui suit son propre parcours en direction du centre-ville. N’ayant rien à faire avec la logique des promenades pacifistes du bloc des réformistes, amorphe et inoffensif pour les patrons et faisant la démonstration de son “respect de la ville”, c'est-à-dire le respect de l'occupation de la ville par la police, le black bloc se heurte violemment aux CRS qui se livrent à une guerre chimique, et il s'attaque à des cibles capitalistes, donc des cibles du Capital local et multinational (banques, Mc Donald's, compagnies de téléphones mobiles). Une partie de la rue Egnatia [rue principale de Thessalonique] et des rues adjacentes se transforme en champ de bataille, bataille qui par la suite se poursuit aux alentours de l'université. C'est là que se réfugient des groupes de manifestants qui dressent des barricades improvisées et s'affrontent avec les CRS.
Le choix de l'offensive de la part du Black bloc et les affrontements éclatés dans les rues de Thessalonique n'étaient que la libération d'une fraction minimale de la violence sociale des opprimés dans un monde où domine la violence du pouvoir sous toutes ses formes : depuis les camps de concentration et les déportations d'immigrés jusqu'aux cellules de torture blanche et toute forme d'enfermement social, depuis l'esclavage salarial et l'aliénation quotidienne jusqu'aux assassinats étatiques.
Les manifestants du Black Bloc, en méprisant le “réalisme” de la résignation par un combat inégal, se sont retrouvés dans les rues en ayant comme seule arme la solidarité et leur passion pour la liberté face aux assassins salariés de l'Etat bien organisés et bien équipés. C'est un combat qui n'a pas commencé et qui n'a pas fini à Thessalonique. C’est un appel à la rébellion pour les millions de damnés de la terre. Ce combat faisait partie des luttes quotidiennes contre la dictature mondiale de l'Etat et du Capital et était un pas supplémentaire dans la perspective de la rencontre de ces luttes ; une rencontre qui, ces dernières années à l'occasion des fêtes des patrons, depuis Seattle et Prague jusqu'à Gênes, Barcelone et Evian a revivifié la perspective de la révolte mondiale. C'était un acte minimal de vengeance des morts causés par les guerres des dominants et par leur paix qui, en Irak ou en Palestine, est une guerre, vengeance des prolétaires assassinés dans les “accidents” de travail ou de ceux dont la vie nommée “clandestine” se termine dans les champs de mine ou aux frontières maritimes de l'Europe-forteresse. C'était un acte minimal de vengeance pour ceux qui ont été assassinés en luttant contre cette réalité à Gênes ou en Argentine, pour nos compagnons otages dans les prisons du monde entier parce qu'ils ont résisté à la violence de l'Etat et du capitalisme.
Le jour suivant le sommet, la complicité et la couverture qu'ont offertes au régime les sympathisants d’une opposition de gauche respectueuse des lois était sans précédent, même selon leurs propres critères. Quant aux médias, qui parlaient de manifestations et d’affrontements lorsque de pareils événements concernaient des sommets à l'étranger, ils ont redécouvert la resucée des “voyous” et autres “vandales” à partir du moment où l'image de l'Etat grec a été atteinte. Délirant, ils ne projetaient que des images de vitrines cassées et hurlaient à propos des propriétés détruites dans la rue Egnatia, au moment même où 200 immigrés africains venant de Tunisie venaient d’être assassinés aux frontières maritimes du pays au cours de leur voyage vers l'Italie, en raison des politiques d'immigration de l'Union européenne qui ont été consacrées lors de ce sommet. Au moment où les cerveaux morbides du pouvoir élaborent les programmes de fichage biométrique (empreintes digitales et ADN) des populations à l'extérieur et à l'intérieur de l'Union européenne sur la base de l'extension du système d'information Schengen, au moment où la signature de l'accord d'extradition des “suspects” vers les Etats-Unis entrait dans sa phase finale, à ce moment “sacré” les personnes arrêtées au cours de la manifestation du 21 juin étaient torturées dans les commissariats et plusieurs d'entre elles ont été contraintes de signer des documents en blanc sur lesquels les flics ajoutaient ensuite des accusations contre eux.
Quant aux défenseurs professionnels des “droits démocratiques”, leur silence face à l'explosion de la violence étatique a été inversement proportionnel à leurs bavardages et condamnations de l'action des révoltés. Leur absence a d’ailleurs été significative lorsque l'éventualité de lever l'asylum universitaire [interdiction pour les flics de pénétrer dans les facs] a été discutée, au moment même où les centaines de compagnons assiégés par la police dans les universités envoyaient des messages de solidarité avec les arrêtés. Comme d'ailleurs le jour suivant lorsque 200 anarchistes et anti-autoritaires se sont rassemblés devant le tribunal pour exprimer leur solidarité avec les personnes poursuivies par la justice et ont subi une attaque sauvage des CRS.
Par un délire répressif, les arrestations, les inculpations et finalement l'emprisonnement des sept manifestants, l'Etat vise à éliminer la dynamique subversive qui s'est exprimée dans ce moment de lutte, à saper la perspective plus générale de confrontation avec le pouvoir et à intimider toute la société.
La solidarité avec les personnes arrêtées et la lutte pour la libération immédiate des sept incarcérés fait partie intégrante de la résistance contre les plans cauchemardesques des dirigeants nationaux et supranationaux.
Tant que nous aurons la volonté de marcher côte à côte en unissant notre imagination, notre rage et notre pensée, la résistance sociale ne sera jamais vaincue. (Alors qu'à l'inverse, quand la solidarité et la fraternité font défaut, qu'il y a repli sur soi, nous devenons vulnérables à la consommation de l'image que l'Etat construit de nous, et inefficaces pour tracer une proposition anti-autoritaire, anti-capitaliste et radicale des luttes).
Tant que durera le voyage vers la révolution, naîtront sans cesse des interrogations nouvelles et persistantes à propos des moyens à trouver pour dépasser le caractère fragmentaire et les limites des poches de résistance qui doivent affronter un système de répression et d'intégration qui se modernise en permanence.
Nous continuerons à agir toujours plus pour que la voie de cette recherche reste ouverte, par la diffusion du discours anti-autoritaire et par l'auto-organisation des révoltés, pour intensifier et étendre la guerre sociale et de classe quotidiennes.
Black Bloc attack again !
Solidarité avec les inculpés
Liberté pour les sept camarades de Thessalonique
MKS

(1) Référence au mouvement “Anti-autoritaire Salonika 2003” qui regroupait des libertaires, ayant un pied dedans un pied dehors avec le Forum Social grec (composé de gauchistes et d'une vieille scission parlementaire du PC grec), en participant par exemple à la manifestation qui se dirigeait vers la zone rouge, excentrée de Thessalonique.
(2) Référence aux pratiques de pillages et saccages sauvages au début de l'occupation de l'Ecole de philosophie, avant l'arrivée du gros des occupants.

[Traduit du grec.
Anarchiko Deltio n°24, juillet 2003, pp.4-5]

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, pp.42-43]