Les incendiaires


Paris flambe à travers la nuit farouche et noire
Le ciel est plein de sang, on brûle de l’Histoire,
Théâtres et couvents, hôtels, châteaux, palais
Qui virent les Fleurys après les Triboulets,
Se débattent parmi les tourbillons de flammes
Qui flottent sur Paris comme les oriflammes
D’un peuple qui se venge au moment de mourir.

Le feu de pourpre et d’or monte comme un soupir
Vers les appartements secrets des Tuileries,
Lèche les plafonds peints et les chambres fleuries,
Et dévorant, au fond des boudoirs étoilés,
Les meubles précieux, les coffrets ciselés,
Les laques, les tableaux et les blanches statues
Dont l’orgueil virginal enfle les gorges nues,
Il montre dans la nuit au monde épouvanté
Comment tombe Paris drapé dans sa fierté.

Ce lourd entassement qu’étayaient des faits sombres,
Le Louvre aussi flamboie et s’écroule en décombres
Avec ses murs de marbre et ses portes d’airain
L’antre où rôdait encor l’ombre de Mazarin,
Et qui frémit le jour qu’à la voix de Camille
Le peuple décida qu’on prendrait la Bastille,
Le palais de Philippe-Egalité n’est plus.
(...)

Cette torche, là-bas, jaunâtre et violette,
Qui tremble au vent, c’étaient les docks de la Villette.
Ici près, c’est la Cour des Comptes qui se tord
Dans un embroisement farouche qui la mord,
Et qui broie, en courant, ses piliers, ses toitures
Et sa bibliothèque où des larves impures
Dormaient sur les dossiers du monde impérial ;

Et plus loin l’ouragan vengeur du Prairial
A sur les Gobelins déchaîné la tempête :
La soie en fleur le long des métiers toute prête
Fond en frisant ainsi que des cheveux d’enfant.
L’incendie est partout, immense, triomphant ;
Il danse sur le toit et rampe dans la cave ;

Le plomb en nappes coule ainsi que de la lave,
Et sur les pavés noirs s’étale en flots d’argent.
Mais, tout à coup, un feu gigantesque émergeant
Du milieu de la ville effrayante, domine
La grandiose horreur du canon, de la mine
Eclatant en faisant sauter tout un quartier,
Et du mur qui chancelle et s’abat tout entier
Avec le grondement prolongé du tonnerre,
Les voix, les pleurs, le bruit des bas, les cris de guerre,
Et l’on voit s’élancer vers les astres surpris
La grande âme de la cité que fut Paris :
La flamme impitoyable étreint l’Hôtel-de-ville !
O souvenirs ! Histoire héroïque ou servile !
(...)

Paris est mort ! Et sa conscience abîmée
A tout jamais s’évanouit dans la fumée !
Et bien ! quand l’incendie horrible triomphait,
Une voix dans mon cœur criait : Ils ont bien fait !

Eugène Vermersch
Les incendiaires I
Bruxelles, août/Londres, septembre 1871

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« Il est certain que le prolétariat et la bourgeoisie sont dans un état de guerre inévitable, et qu’il faut que l’un ou l’autre périsse dans la bataille : reste à savoir si les 35 millions de prolétaires auront toujours la résignation de se laisser décimer et dévorer par 200 mille familles fainéantes. Mais au moins qu’ils le sachent bien : jamais, jamais entre eux et la bourgeoisie, il n’y aura de réconciliation sincère. Les protestations les plus ardentes des privilégiés ne sont autre chose que d’effrontés mensonges dictés par l’effroi de la première heure, et le peuple qui s’y laisse prendre n’est qu’un peuple de dupes »
Londres, 1er janvier 1873

Eugène Vermersch (1845-1878) a participé à la Commune de Paris de 1871, ville en partie incendiée par quelques communards voyant la défaite arriver.