Il est facile d’abattre un oiseau au vol uniforme


Penser et pratiquer différemment le concept de force —c’est le défi que la réalité est en train de nous lancer. Seul cet effort en matière d’idées et d’actions nous permettra de sauter au cœur des occasions.
Que nous suggère la guérilla en Irak, qui est en train de faire ce qu’aucune armée ne pourra jamais faire (mettre en difficulté sérieuse la plus grande puissance militaire du monde) ? Que nous suggère cette propagande, désordonnée et hystérique, contre le “terrorisme” ? Pourquoi la recherche permanente de nouvelles lois pour réprimer plus efficacement les diverses formes d’actions directes ne sont pas réductibles à la Politique et à ses rackets ?
La domination n’est pas une citadelle des puissants mais bien un rapport social. Et les forces, dans la société, ne se mesurent pas par recensements. Elles se déplacent et se rencontrent de façon imprévisible, ouvrant des brèches improvisées. Les structures de contrôle et de répression, comme celles liées à l’empoisonnement industriel, surgissent de partout. Ce qui semble lointain est constamment sous nos yeux. La même chose est valable pour la révolte et le sabotage. Quel que soit l’angle d’attaque, toute lutte vraiment auto-organisée ne peut que mettre en discussion l’actuel mode de vivre. Aucune perspective de révolte ne peut mettre de côté la question de l’autonomie, dans ses valeurs comme dans ses moyens.
La tempête sociale ne résout pas les problèmes, elle les remue et les distribue différemment.


Lorsqu’on cherche à critiquer ce monde, lorsqu’on tente d’en dévoiler les arcanes, on s’engage sur une pente escarpée. Une pente qui devient plus raide à partir du moment où on essaie d’en trouver l’issue pour tout changer et de concrétiser l’inimitié viscérale qui anime nos esprits. Parfois, pourtant, une impulsion arrive du côté le moins attendu, par des gens dont nous n’aurions jamais imaginé qu’ils puissent aider à éclaircir la situation : il s’agit carrément de nos ennemis.

Ainsi, ces tristes sires qui résident au Viminale [l’Elysée italien], en proie à la bêtise typique de celui qui sait peut-être ce qu'il est en train de faire mais pas ce qu’il est en train de dire, mettent en évidence aux yeux de tous le projet totalitaire inscrit dans l’Etat. Le ministre de l’Intérieur invoque déjà depuis quelques mois la nécessité de modifier le code pénal qui permet d’arrêter les anarchistes, en particulier ceux qu’il identifie comme “les insurrectionalistes” qui ne peuvent être capturés avec les habituels “délits associatifs” (articles 270 et 270 bis). Le ministre explique que ces subversifs ne possèdent ni structure ni organisation hiérarchique, n’ont pas de chefs et peuvent frapper partout sur un mode autonome, et donc qu’il n’est pas possible de les arrêter s’ils ne sont pas pris sur le fait ou avec des preuves liées à quelque délit spécifique.

C’est là que l’Etat nous donne involontairement trois indications très importantes : le Droit n’a pas besoin de preuves particulières, ses codes étant une formalité modifiable en fonction des exigences de l’Etat ; lorsque Pisanu [le ministre de l’Intérieur] se lamente sur l’actuelle législation, inadéquate pour poursuivre sans preuves les anarchistes, il démontre en négatif que le garantisme de l’Etat démocratique est une bouffonnerie ; l’Etat se sent faible face à la révolte diffuse.

Nous sommes face à l’énième avancée vers le totalitarisme démocratique. Du code Rocco [à l’époque du fascisme] à aujourd’hui, nous avons assisté à une aggravation toujours plus forte des lois contre les opposants à l’Etat, contre les subversifs et les rebelles. L’esprit et la lettre de la loi fasciste, en ce qui concerne le délit d’ “association subversive” étaient plus circonscrits et plus précis. Le tristement célèbre Rocco était bien plus “garantiste” que les démocrates d’aujourd’hui, à partir du moment où le régime mussolinien violait systématiquement ses propres lois et pouvait bien lâcher quelques libertés sur le papier.

La démocratie a en revanche besoin de montrer une cohérence supérieure, au moins formellement, entre les codes et la réalité. En fait, de la fin des années soixante-dix à aujourd’hui, l’ajout de l’aggravation “... à finalité terroriste” (l’article 270bis) a permis d’allonger les peines pour tous les délits définis comme politiques, sans toutefois les reconnaître ainsi, afin d’enfermer dans ces articles du Droit toujours plus d’individus indésirables. A présent, si les nouvelles propositions législatives des ministres et magistrats passaient, le délit d’ “association subversive” subirait encore un élargissement. Dans quel sens ? Cela signifie-t-il qu’ils cherchent à appliquer, comme ils prétendent, le délit associatif à tous les anarchistes qui bougent en dehors des organisations classiques ? Cela veut-il dire qu’il suffira de défendre certaines pratiques d’attaque pour être accusé d’ “association subversive” indépendamment d’une participation directe à ces pratiques ? Ils ont déjà inventé, dans ce sens, le délit fantaisiste de “participation psychique” 1... L’appliqueront-ils à tous, à commencer par les anarchistes ? Difficile de le savoir. Ce qui est certain, en revanche, c’est que tout ceci impliquera quiconque bouge dans l’aire “de l’antagonisme social” et de la “violence politique diffuse”.

Ce que Pisanu affirme à propos des personnes qui “frappent puis disparaissent”, de celles qui pratiquent des “attaques immédiates et destructrices” en “petits groupes”, avec des “structures minimales” et des “unités autonomes de base” indique que la révolte diffuse fait peur. Les “experts de l’anti-terrorisme” rajoutent autre chose : ils défendent que ce mode d’action est “peu perméable” (autrement dit, mal aisé pour les infiltrations). La loi doit alors permettre de résoudre cette quadrature du cercle.

Mais les conditions de vie que cet ordre social impose à des millions de personnes incitent plus à la révolte que n’importe quel groupe révolutionnaire. Même si la domination s’efforce de circonscrire le conflit social à une ou plusieurs parties du mouvement, il est évident que la pratique de l’action directe appartient à un océan d’anonymes, des hommes et des femmes qui n’ont aucune intention de continuer à subir les humiliations des puissants ni de se laisser emprisonner dans les marges étroites de la politique. La preuve ? Le nombre toujours croissant d’attaques et de sabotages qui, un peu partout, illuminent les nuits froides de notre époque.

Ces actions correspondent souvent à une rage qui n’a pas de projets politiques, d’organisations ou de sigles à publiciser, ni désir d’autocélébration. Ces pratiques n’ont aucune référence privilégiée, n’ont rien à dire à quelqu’un en particulier parce qu’elles sont, potentiellement, la révolte de tous. Si c’est cette menace que craint l’Etat, c’est la route que nous devons emprunter.

[Traduit de l’italien : Quale guerra, numéro unique, par quelques ennemis de l’intérieur, hiver 2003/2004, p.15]

1. Ndlr : Une invention du parquet de Gênes au cours de l’hiver 2002/2003, qui a “mis sous enquête” pour “participation psychique” certaines personnes ayant assisté aux émeutes de juillet 2001 sans y participer directement .

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.18]