Sur le procès des «4 de Aachen»



C’est le 23 mars 2005 que s’est ouvert le procès de José, Gabriel, Begoña et Bart, à Aix-la-Chapelle (Aachen), en Allemagne. Rappelons que de lourds chefs d’inculpation pèsent sur ces quatre compagnons, relatifs à une course poursuite et fusillade avec la police, survenues le 28 juin 2004, ainsi qu’à divers braquages et tentatives de braquages de banques commis sur le territoire allemand.

L’empreinte du sécuritaire a forte­ment caractérisé cette ouverture de procès, les sympathisants étant méticuleusement inspectés, photographiés, filmés, leurs papiers d’identité photocopiés par des civils venus en masse prêter main-forte à leurs collègues en complet vert. Une cinquantaine de personnes s’est néanmoins déplacée pour contrecarrer ce déploiement sécuritaire et affirmer sa soli­darité avec les inculpés.

D’après les sympathisant-e-s qui se sont rendu-e-s au procès, une ambiance pesante règne au tribunal. Non que le déploiement policier ne se comporte de façon spéciale­ment musclée — un petit rassemblement avec banderole a eu lieu devant le tribunal dès la première audience, tout le monde a pu entrer, pas de provocations gratuites, etc. —, mais le nombre démesuré de civils et de caméras, l’absence de réaction de la cour lorsque les sympathisant-e-s applaudissent les accusés et se rassoient à l’arrivée de celle-ci, ou lorsque ces mêmes sympa­thisants crient des slogans hostiles à l’isole­ment et à la torture, font que ces mêmes juges et flics en prennent bonne note et que le verdict n’en sera pas moins terrible.

A PROPOS DE VILAINES RÉFLEXIONS ENTENDUES ÇA ET LÀ...

Il est à noter que, d’après les compagnons allemands, ce procès n’a aucun retentissement dans les milieux antagonistes outre-Rhin. Le soutien envers des compagnons ayant tenté coûte que coûte d’échapper, au moins pour deux d’entre eux, à un retour vers les cages espagnoles de sinistre renommée, brisant par là même les limites de la contestation habituelle ou de la confrontation classique avec la police, semble beau­coup moins évident lorsque l’on s’éloigne des luttes antifascistes plus populaires et plus faciles à défendre publiquement.

Ce n’est pas la première fois que des con­damnations dépassent dans leur unanimité les cercles médiatiques ou autres bien-pensants. Et c’est jusque dans les milieux libertaires, par un silence assourdissant ou des prises de distance lapidaires, que l’on balaye le problème de la solidarité avec des camarades dès lors que celle-ci semble problématique. Dès lors, se réfugier der­rière des considérations éthiques, peu importe si elles sont calquées sur celles de nos ennemis les plus clairement identifie ne pose plus guère de problèmes.

Sur le fait d’être armé et de tenter d’échapper à un contrôle de police, on peut simplement rappeler que le risque d’être capturé, de passer de longues années dans les geôles aseptisées allemandes et/ou de subir la torture nettement moins blanche dans les taules espagnoles, ne laisse pas énormément de choix. D’autant moins quand on vit en clandestinité. José et Gabriel ont fugué des prisons transpyrénéennes, où ils ont enduré des décennies de tortures et d’isolement. Les Etats-Unis d’Europe deviennent chaque jour une machine à extradition mieux rodée ; de là, le choix entre fuite ou la reddition, c’est à dire entre la survie ou la mort, est vite fait. Personne n’osera critiquer le fait de ne pas rentrer de permission. Cette démarche a néanmoins un corollaire : devenir clandestin et devoir se préparer à un accrochage tôt ou tard avec les dispositifs de contrôle.

Sur le fait de braquer des banques, on peut dire qu’une bonne dose de convictions ne nous épargne pas davantage de vivre dans un monde où, à moins de vivre en autarcie au milieu de nulle part et donc de renoncer à lutter, on ne peut faire abstraction de l’argent. Ceux et celles qui en douteraient n’ont qu’à lire ce qu’en dit un des concernés (1). On peut également dire qu’il n’est pas moins justifié de piller les coffres d’institutions se nourrissant de la misère humaine aujourd’hui, qu’il y a cent ans. Mais ce serait tomber bien bas que d’argumenter sur ce terrain-là. La mythification des illégalistes d’hier n’aurait-elle, pour certains, pas d’autre rôle que de mieux nier la nécessité de l’illégalisme aujourd’hui ?

Sur la prise d’otage au cours de l’altercation, argument maître des thuriféraires de la contestation bien quadrillée, nous voulons signaler :

— Que la chute dans les mailles du filet sécuritaire ordinaire impose d’agir vite, et que l’on n’est pas plus maître de ses choix dans ce cas particulier que l’on est plus généralement libre de ne jamais se faire contrôler

— Que nul ne peut affirmer qu’il/elle sacrifierait sa liberté plutôt que de faire courir un risque à soi ou à d’autres.

— Que c’est une situation déterminée par l’ensemble de l’appareil répressif (police-justice-prison), qui est lui un authentique preneur d’otage, qui impose de vivre en clandestinité, de risquer quotidiennement la perpète, et donc de se faire la malle à tout prix en cas de rencontre avec la police. Et de faire dans le feu de l’action des choix qui ne sont ni souhaitables ni souhaités (c’est ce qu’en disent eux-mêmes les accusés...). Il en va aussi bien pour un clandestin que pour quelqu’un qui l’accom­pagne, la solidarité étant un délit pénale­ment de plus en plus grave.

— Que la lutte contre les millions de prises d’otages réalisées par les Etats fait l’objet de moins de prises de position rigoureuses dans les doux fauteuils des salons que de calomnies qui sont prononcées à l’encontre des compagnons.

— Que nous sommes fatigués de répéter incessamment ce genre de chose à des anarchistes qui, esclaves du travail salarié, condamnent avant les tribunaux les com­pagnons au nom de principes vite oubliés quand il est question de leur propre partic­ipation à la puissance de l’Etat. Qu’au final, c’est bien plus le risque de les renvoyer à leurs misérables existences qui conditionne les positions de certaines franges du mou­vement, que celui encouru par des passant-e-s ou des otages dans la situation qui nous intéresse.

Bref, des anarchistes qui auraient de bonnes raisons de se faire les détracteurs de ces quatre compagnons doivent com­mencer par tenir un discours différent de celui lu dans les quotidiens. Et alors nous en discuterons. En attendant, seule la baffe saurait matérialiser une réponse honnête et cohérente.

Enfin, nous signalerons qu’il est déjà en soi douteux de se référer à des chefs d’inculpa­tion formulés par le bras judiciaire de l’Etat pour se forger une opinion flétrissant les “quatre de Aachen”. Si nous ne soute­nions pas Bart, Gabriel et José (2) parce qu’ils auraient réalisé une «prise d’otage», autant ne pas soutenir les dizaines de com­pagnons italiens accusés d’avoir commis des «attentats qui auraient pu occasionner des victimes», autant condamner les agissements des grévistes accusés de... séquestrations ! Au final, autant ne soutenir que les innocents...

Tirer à balle réelle n’interdit pas plus de lutter pour un monde sans arme que séquestrer n’empêche de se battre pour une société sans enfermement. Nous n’avons jamais choisi de vivre dans une société qui impose à beaucoup de se cacher et/ou de s’armer pour survivre, indépendamment du goût que nous pouvons avoir pour la clandestinité ou les armes. Se contenter de mani­fester le long des parcours bal­isés, par contre, ne peut que contribuer à perpétuer un monde régi par l’utilisation de la force et de la réclusion.

A PROPOS DU PROCÈS

Au 6 juillet, déjà 15 journées d’audience s’étaient tenues. Comme signalé plus haut, plusieurs dizaines de sympathisant-e-s se sont déplacé-e-s pour les premières journées, ce qui a naturellement plu aux inculpé-e-s. Ils/elles ont été accueilli-e-s par un «A las barricadas» entonné en cœur, qui a plongé la salle d’audience dans une ambiance surréelle. José et Gabriel com­paraissent entravés aux pieds. De plus, lors de leurs déplacements de la prison au tribu­nal, on leur bande les yeux, on leur bouche les oreilles en plus de les attacher intégrale­ment. L’avocat de Gabriel a dès le début protesté contre ce traitement mais, bien entendu, ce n’est pas du ressort du juge. Ces exigences ont été reformulées à plusieurs reprises par les avocats, et appuyées par les sympathisants de diverses manières. Le 1er avril, par exemple, cinquième jour d’audience, des banderoles affichant «la torture est une réalité» et «Stop Tortura!» (en référence au régime FIES) ont été déployées dans la salle d’audience. Le 20 avril, huitième jour de procès, sept personnes se sont déshabillées à l’arrivée des bouffons en toge, au cri de «l’isolement c’est la mort». Sur leurs corps était inscrit «Votre justice se nourrit de chair humaine». Cette «action bien organisée», comme l’a déclaré le procureur Geimer qui n’a jamais vécu une telle expérience en 20 ans de bons et loyaux services, a valu quelques jours de détention à l’un de ses protagonistes.

Le public n’a pas été le seul à protester con­tre le traitement infligé aux deux Espagnols. Ceux-ci ont exprimé tout seul leur dégoût, en criant également des slo­gans hostiles à l’isolement et à la torture démocratiquement correcte, en insultant le juge ou, pour Gabriel, en comparaissant à partir du quatrième jour uniquement vêtu d’un caleçon, afin de protester contre les fouilles intégrales systématiques.

L’accusation tente à tout prix d’imputer à José et Begoña un braquage de banque survenu dix jours avant l’arrestation à Karlsruhe. La politique de victimisation n’a pas autant le vent en poupe qu’en France. Outre-Rhin également, on tente de trans­former des expériences peu plaisantes en véritables traumatismes, à grand renfort de cellules d’aide psychologique. Malheureusement, seuls les flics ayant participé à la fusillade ont eu besoin de ce genre de soutien, ce qui prête à sourire. La plupart des victimes désignées, notamment les trois employés de la banque de Karlsruhe ont désespéré la cour en répon­dant «non» lorsque celle-ci s’inquiétait d’effets post-traumatiques consécutifs à l’événement. Pas de con­séquences sur l’état de santé, pas de traite­ment, pas de thérapie ... rien à se mettre sous la dent ! Une vraie misère qui va à l’opposé de ce qui doit être entendu.

Le procès va se poursuivre jusqu’en août. Etant donné qu’il traîne en longueur, c’est maintenant une vingtaine de policiers en civils qui scrutent les dix personnes qui se sont présentées à l’audience lors des dernières journées. La présence lors des journées d’audience reste nécessaire.

Un site de solidarité avec les Quatre de Aachen a été ouvert. Vous y trouverez dans la rubrique “Archives” de nombreux textes, pour la plupart traduits en français, écrits par les inculpés, ainsi que des compte rendus assez détaillés des journées d’audience.

Adresse : http://escapeintorebellion.info

1. “ L’expropriation est nécessaire ”, extrait de Diario e ideario de un delinquente - Consideraciones innecesarias para la revuelta anarquica, écrit par Gabriel Pombo Da Silva, à la prison de Aachen. Reproduit partiellement dans la brochure «Autour du procès des compagnons de Aachen», avril 2005, 52 p.

2. Begoña a été arrêtée avant que ne débute la course poursuite, la fusillade et la prise d’otage, et n’est donc pas inculpée pour cela. Elle a comparu libre après quelques mois de détention préventive.

[Extrait de Vidange n°1, septembre 2005, pp. 52-54]


[Extrait de "Cette Semaine" n°88, mars 2006, pp.40-42]