La coordination anti carcérale du Rio de la Plata


En septembre 2005 est apparue la coordination anti-carcérale du Rio de la Plata, du nom du fleuve situé entre l’Argentine et l’Uruguay. Nous avons traduit le texte de présentation de cette initiative, née de la volonté de dépasser à la fois les frontières étatiques et les limites d’expériences comme celle de la CNA (Cruz Negra Anarquista :Anarchist Black Cross) tout en continuant d’aller de l’avant vers une praxis antagoniste.

Présentation

Le projet de coordination anti-carcérale du Rio de la Plata est né de différentes expériences et de la nécessité qu’ont ressentie diverses individualités qui commençaient à questionner les formes d’intervention utilisées historiquement par les compagnons.

Nous avons l’intention de propager une dynamique vivante, capable de s’étendre et de se recréer sans avoir recours à la formalisation d’instances ou de structures, qui finiraient probablement par générer un degré de bureaucratisation suffisant pour institutionnaliser l’insurrection que nous désirons ardemment.

Cette coordination se veut un point de regroupement, de rencontre et de reconnaissance, pour échan­ger expériences et espoirs, pour penser un engagement selon les rythmes et les capacités personnelles. Du simple au complexe, facilement reproductible, contagieux, solidaire et révolutionnaire ; une coordination dans laquelle puissent se reconnaître tous les compagnons qui mettent les paroles en actes, qui permette le flux vivant d’informations et d’actions pour les compagnons immergés dans la guerre sociale.

Pour la liberté de toutes et tous !

Coordination anti-carcérale du Rio de la Plata

Quelques points à éclaircir

1. Prisonniers-Prisonnières, ni politiques, ni sociaux

Pour commencer, nous sommes toutes et tous prisonniers de cette société, de ses codes, de ses lois et de ses collaborateurs. Pour être plus clairs, c’est à l’intérieur de cette gigantesque prison sociale, qu’existent les pri­sons.

Ajoutons ensuite que des milliers de personnes à l’intérieur de ce qu’on appelle les prisons se trouvent pour avoir attenté à l’ordre établi de différentes manières, par leur activité sociale ou pour quelque autre raison. Que nous soyons d’accord avec ou pas, elles sont bien là. Nous ne faisons pas de différence entre des attitudes politiques ou sociales. Nous pensons qu’il n’y a qu’une liberté, qu’elle est totale et que chaque norme établie par le sys­tème est un maillon de plus de la chaîne nous attache.

Nous refusons donc une hiérarchisation de la misère. Nos conceptions anarchistes nous amènent à considérer que le problème réside dans l’existence même de la prison et dans la société qui la produit et en a besoin. C’est à dire que dans une perspective révolutionnaire, nous ne demandons ni de meilleures prisons, ni des lois plus humaines. L’objectif que nous poursuivons est leur abolition ainsi que celle de la société qui les maintient en place.

Nous ne pouvons omettre les hôpitaux psychiatriques ou asiles de fous. Il est aberrant que l’état enferme des personnes pour le seul fait d’être différentes de la majorité, tuant ainsi en chaque individu toute possibilité de se développer. Les psychologues et psychiatres, sous couvert des règles sociales édictées par l’Etat, anéantis­sent la liberté et la vie sans aucune considération pour l’individu, pour sa manière de se relationner et d’être. Ils tentent -sans y parvenir- de faire passer pour de simples mesures de contention cet enfermement et ce contrôle des personnes qui ne s’ajustent pas à la réalité imposée.

2. Prisonniers-Prisonnières pour des attitudes fascistes

Par les temps qui courent, où le système capitaliste s’est développé à des niveaux qui dépassent toute logique, la majorité de la population carcérale, tout au moins en Amérique du Sud, est enfermée pour des attaques à la propriété privée. Même si ce n’est pas la seule raison d’être des prisons, nous pensons important de le préciser, avant d’aborder le thème de ceux qui sont emprisonnés pour des comportements fascistes. Ces comportements peuvent être par exemple le fait de policiers ou de violeurs.

Il est important de dire aussi que cette société est malade, quasiment en phase terminale, de toutes ces valeurs consuméristes, sexistes tant au niveau social qu’économique. Quand nous vivons et bouffons ces valeurs depuis l’enfance, nous souffrons indiscutablement de cette maladie, qui sans doute nous limitera et nous influencera. Sans en faire une excuse, il est important d’en être conscient pour savoir d’où viennent certains com­portements.

Nous voyons, à chaque fois que nous abordons la question des prisons, surgir l’éternelle discussion sur ce qu’il faudrait faire de ces personnes. Nous tenons à ce propos à nous débarrasser de l’idée de déléguer nos pro­blèmes à la justice étatique, bourgeoise, ou à quelque pouvoir imposé. Car l‘Etat et sa justice s’octroient le droit de « résoudre » nos problèmes les plus intimes. Bien sûr, il faudrait développer bien davantage ce sujet mais nous ne voulons pas donner une solution, même si nous n’affirmons pas non plus que chacunE d’entre nous doit et peut résoudre chaque situation de ses propres mains, ne serait-ce que parce que des questions de force phy­sique pourraient être une entrave de taille. Pour l’instant, il nous intéresse surtout d’approfondir la possibili­té de nous défaire de la justice et du rôle qu’elle s’octroie de juger des situations qu’elle ignore, de s’immiscer dans les pro­blèmes personnels d’individus qu’elle ne connaît pas et sur lesquels elle ne devrait pas avoir de pouvoir.

3. Réformisme

Nous pensons opportun pour commencer de dire qu’il n’y a pas, dans notre perspective, de possibilité d’améliorer les prisons ou de les rendre plus humaines. Nous croyons au contraire que la seule solution est de les abolir, comme la totalité des institutions.

Nous ne partageons pas les positions qui, comme nous le disions auparavant, visent exclusivement à l’huma­nisation des prisons. Que ce soit par des réformes adoptées par la justice étatique, ou à défaut, par des ONG, Eglises ou autres associations et groupes qui servent le système, en se contentant de « tirer les marrons du feu » pour le gouvernement. Bien sûr, nous savons qu’il y a des personnes en prison et qu’avant la révolution à laquelle nous aspirons, chaque possibilité d’améliorer les conditions de vie à l’intérieur est toujours bonne à prendre - à condition de ne pas en rester à cette seule revendica­tion et de lui donner une autre finalité.

4. Justice et mentalité policière (peur et contrôle)

Le Système (Etat-Capital) entretient et diffuse par ses institutions les valeurs dont il a besoin pour maintenir «son» ordre. Cet ordre, loin de tout principe humain et solidaire, vise à faire participer l’ensemble des citoyens aux mécanismes policiers.

Il tente ainsi d’établir une mentalité policière de justicier et prétend transformer toute personne en flic et faire de tous les collaborateurs de la société carcérale qu’il impose.

5. Finalité : de la lutte anti-carcérale à la révolution et à l’anarchie

La lutte révolutionnaire est loin de se limiter à une conquête partielle, comme pourrait l’être en ce cas par exemple l’abolition des prisons. II s’agit d’en finir avec toutes les oppressions imposées par le Système et reproduites par l’ensemble de la société. Mais il nous semble indispensable de ne pas laisser passer une réa­lité qui, étant données les conditions sociales dans lesquelles nous vivons, peut tous nous affecter à n’importe quel moment, d’autant plus lorsque nous sommes partie prenante dans la guerre sociale.

Par conséquent, il est pour nous nécessaire de préciser que si nous menons bien une lutte anti-carcérale, nous n’en restons pas à cela, mais élargissons la revendication à la destruction de l’ordre établi, dans les faits et les mentalités.

Que ce soit de la part de ceux qui posent la prison comme nécessité minimale dans «certains cas», ou de ceux qui ont doté la justice de prisons, ce qui ressort, c’est une réalité répressive qui traverse les murs de la prison pour englober la totalité de ce qui existe. Ce que nous vivons, c’est la société carcérale. La généralisa­tion d’une mentalité policière récompensée par le pouvoir commence à faire des ravages, y compris parmi les «révolutionnaires ».

Coordination Anti-carcérale du Rio de la Plata

http://www.anticarcelaria.info


[Extrait de "Cette Semaine" n°88, mars 2006, pp.34-35]