L’anarchie et ses héros

par Cesare Lombroso *

publié dans la Revue des Revues, 15 février 1894



En principe, je ne suis point opposé à la peine de mort, lorsque cette peine doit garantir la vie de nombreuses personnes. Je crois cependant qu’il vaudrait mieux ne pas l’appliquer à l’égard des anarchistes. S’il est nécessaire de supprimer les criminels-nés ou les criminels tels que Ravachol, qui se cachent sous le masque anarchiste, il faudrait par contre éviter l’application de la peine de mort à l’égard des anarchistes tels que Vaillant, chez qui le penchant vers le mal revêt une forme altruiste et qui, même par leur violente soif de nouveau, peuvent rendre des services à l’humanité (1).

Du reste, la suppression des anarchistes ne saurait avoir aucun effet pratique, car les fanatiques et les névropathes ne reculent point devant le châtiment. Bien au contraire, ce sont les châtiments qui enflamment leur imagination, et, comme on l’a vu d’après les attentats de Barcelone, et de Paris, les trop sévères punitions des anarchistes ont été toujours suivies de crimes encore plus violents et plus dangereux.

Une mesure plus radicale, surtout en France, serait de les couvrir de ridicule. Les martyrs sont vénérés, jamais les fous.

En ce qui concerne une entente internationale, dont on a tant parlé, elle est plus qu’inutile, car les anarchistes n’ont point un centre qu’on puisse saisir.

Pour démontrer l’inutilité des peines farouches, il suffirait de voir que même la mort de Ravachol, qui était un vrai criminel-né, complètement indigne de la pitié des hommes honnêtes, bien loin d’être intimidatrice, a été suivie d’une vraie apothéose.

Après son exécution, certains découvrirent une suprême logique —anarchiste— dans ses divers crimes. On décida qu’il avait été l’assassin, le violateur de sépulture, le dynamiteur, le guillotiné — symbolique.

Le culte de Ravachol était né.

Les anarchistes comptaient déjà auparavant des martyrs : les pendus de Chicago, les garrottés de Xérès, les Allemands Reinsdorf et Kuchler, exécutés à la hache. Il fallait aux révolutionnaires français, malgré leur internationalisme, un martyr national, exécuté par la guillotine.

Ce fut plus qu’un martyr : ce fut Ravachol-Jésus, comme l’a écrit un rimeur du parti, Paul Paillette.

Une photographie le représentant debout, l’œil illuminé, en sabots de détenu, entre deux gendarmes, fut reproduite à des milliers d’exemplaires.

Des brochures à sa gloire étaient publiées : Ravachol anarchiste, Ravachol et Carnot aux enfers, etc. Enfin, on a jusqu’à l’hymne la Ravachole (2).

De même qu’on ne peut, pendant sa vie, porter un jugement définitif sur un grand homme, de même, une génération ne peut pas, dans sa vie éphémère, juger avec certitude de la fausseté d’une idée, quelle qu’elle soit et, par conséquent, elle n’est pas en droit d’infliger une peine aussi radicale que la peine de mort aux partisans de cette idée : c’est pour cela que j’ai proposé pour tous les criminels politiques —sauf les criminels-nés— des peines temporaires.

Je ne veux pas discuter momentanément la prophylaxie du crime anarchiste, je tiens cependant à établir ceci :

Comme on voit le choléra frapper de préférence les quartiers les plus misérables et les plus sales, l’anarchie sévit partout dans les pays les moins bien gouvernés. Sa présence pourrait donc servir d’indice... que tout n’est pas pour le mieux dans le pays qui en souffre, de même que le choléra, là où il apparaît, nous indique qu’il y a des perfectionnements à opérer dans le domaine de l’hygiène.

En présence des crimes anarchistes, il faudrait bien ne pas oublier cette exclamation douloureuse de Vaillant qui, bien que provenant d’un hystérique, mérite cependant d’être retenue :

« Il y a trop longtemps, dit-il, que l’on répond à notre voix par des coups de prison, par la corde et par la fusillade, et ne vous faites pas d’illusion, l’explosion de ma bombe n’est pas seulement le cri de Vaillant révolté, mais bien le cri de toute une classe qui revendique ses droits et qui bientôt joindra les actes à la parole. »

(1) Figaro, janvier 1894

(2) On m’objecte que je ne serais pas aussi miséricordieux envers les anarchistes, s’ils avaient fait sauter ma maison. Il est vrai que ma maison n’a pas encore sauté, mais, dans ma carrière d’aliéniste, bien des fois j’ai eu à souffrir de blessures quelquefois très graves occasionnées par ces fous et jamais il ne m’est venu dans la tête, soit de les supprimer, soit de les corriger par voie de sévères punitions.


* Cesare Lombroso (1835-1909) : Directeur de l’hôpital psychiatrique de Pesaro (1871) puis professeur de clinique psychiatrique à l’université de Turin, Lombroso est un des fondateurs de la criminologie. Théoricien du criminel-né, qui se reconnaît en fonction de signes morphologiques héréditaires (larges oreilles, lèvres charnues, yeux « mongoloïdes »), ce tortionnaire socialiste est l’auteur de « L’homme criminel, criminel-né, fou moral, épileptique » en 1887, puis de « Les anarchistes » en 1894, et de « La femme criminelle et la prostituée » en 1895.


[Extrait de "Cette Semaine" n°88, mars 2006, p.44]