Bas les pattes du Val Susa


Cela fait plus de 10 ans que la population du Val Susa, dans le Piémont, se mobilise contre le projet d’une œuvre monstrueuse : la ligne à grande vitesse Turin-Lyon.

Le train à grande vitesse (TGV et Tav en italien) se veut à la pointe de l’innovation ferroviaire, et est défini comme une étape inévitable du progrès et de la technologie (aucun politicien, aucun journaliste apparu à la télé ces derniers jours n’a imaginé remettre en discussion le projet). Mais vu que les miracles sont rares, il faut en payer le prix : lignes entièrement nouvelles avec des quais modifiés géométriquement, une alimentation électrique différente et des coûts de manutention très élevés.

Ceci signifierait pour les valsusains la destruction de leur terre. Des tonnes de béton envahiraient la vallée pour construire une ligne ferroviaire qui traverserait les villages, trouant par de longs tunnels les proches montagnes où se trouvent de fortes concentrations d’amiante, d’uranium et de radon.

Le tout pour faire circuler plus rapidement des marchandises et des hommes d’affaire.

Ce qui s’est créé au cours des années comme opposition au Tav a été un large mouvement qui comprend des gens «ordinaires», des groupes écologistes, certaines institutions locales et des comités de lutte. Ces derniers sont nés dans l’intention d’informer tous les valsusains du « problème Tav » et de créer ensemble des moments de lutte contre le projet.

Après une manifestation océanique en juin où plus de trente mille personnes ont marché dans la vallée en levant les drapeaux « No Tav », les comités populaires ont donné vie à trois rassemblements permanents sur les terrains où devraient commencer les sondages dans les montagnes (premier pas vers la réalisation des tunnels).

Nés pour veiller constamment sur la zone, ce sont vite devenus des lieux de rencontre, de socialisation, de confrontation réciproque et de passage des informations. Là, jeunes, familles et anciens se retrouvent chaque jour, faisant vivre une expérience d’autogestion qui va au-delà d’un projet dévastateur. Les rassemblements ont grandi grâce à la contribution de chacun, dans la mesure et la forme de ses possibilités : l’un fournissant les sièges, l’autre un poêle à chauffer, l’un cuisinant et l’autre portant un peu de bon vin. Dans ces moments, les gens se donnent la possibilité de créer un mode de vivre non programmé par la routine quotidienne, la mettant et se mettant en discussion. Des personnes qui peut-être peu de temps auparavant ne se seraient pas saluées se parlent à présent, réfléchissent, se disputent et programment ce qui est leur propre défense et la survie de la vallée.

Le vif esprit d’autogestion, d’assemblées et de rassemblements s’est trouvé fort à faire avec le rôle de médiation des maires et des institutions locales, ou avec la poigne de fer de la région Piémont et du gouvernement. Se trouvant pris entre deux feux, d’une part une population qui s’oppose au Tav sans si et sans mais et de l’autre le sommet de leur parti qui insiste à plusieurs reprises pour commencer les travaux, les maires et les conseils locaux ont cherché à ralentir le temps à tout prix.

Ce cheminement, développant une intelligence collective, a poussé les personnes à résister avec détermination a ce qui a été la première épreuve de force. Le 31 octobre, plus de mille uniformes (entre policiers et carabiniers) ont envahi la vallée dans le but de permettre aux techniciens d’effectuer les sondages sur la montagne de Rocciamelone, qui ouvriraient la voie aux débuts des travaux.

Depuis les premières lueurs de l’aube, des groupes toujours plus nombreux de gens ont formé des blocages pour empêcher le passage aux forces de police. A partir du village dans la vallée, où la police les avait repoussé durement au cours d’un sit-in puis encerclé, les gens ont réussi à grimper les sentiers pour atteindre les terrains à défendre contre le sondage. Personne n’était prêt à faire un pas en arrière.

Ces sentiers et ces bois qui furent les routes et le refuge des partisans, étaient à présent animés par des personnes qui, comme 60 ans avant, sont motivées par la volonté de créer soi-même son futur en défendant contre la destruction le territoire et les gens qui y vivent.

La police a tenté plusieurs fois de forcer les barrages sans épargner les coups de matraque et les menaces. Puis, justement alors que la force était moindre et que la fatigue prenait le dessus, parvenaient des nouvelles qui réchauffaient les cœurs. Hurlements et applaudissements pour les ouvriers des usines du Val Susa qui entraient en grève en solidarité avec les barrages. Hurlements et applaudissements pour les autres qui avaient occupé dans la vallée de nombreux bouts de voies en arrêtant les trains et les TGV français.

Lorsque les parents avec leurs enfants à côté d’eux se pressent contre les boucliers pour empêcher la progression de la police, lorsque les vieux restent debout en agitant pendant des heures les drapeaux No Tav sur les casques des carabiniers, c’est dans ces moments qu’on comprend à quel point les personnes sont en train de mettre en jeu leur propre vie et ce qu’elles ont de plus cher, conscientes que chaque décision prise sur leur tête est une défaite pour la collectivité toute entière.

Au coucher du soleil, la police semblait être tenue en échec et a assuré aux maires qu’elle n’interviendrait plus sur les terrains à sonder. Se fiant à ces garanties, les maires ont convaincu les manifestants de démonter les barrages et de lâcher les rassemblements. Ayant la voie libre, la police a ainsi embobiné de façon sournoise les gens, parvenant [la nuit] aux terrains avant de les clôturer.

Bien que se finissant sur une note d’amertume, ce fut une extraordinaire journée de résistance qui a montré avant tout le niveau de combativité de ceux qui ne veulent pas du Tav et a délimité deux camps : tenter un dialogue avec ceux qui biaisent les cartes pour réaliser le Tav est non seulement inutile mais aussi dangereux.

La réponse des gens ne s’est pas fait attendre : de Borgone à Avigliana, les gares se sont remplies de manifestants, la circulation sur les routes nationales de Monginevro et Moncenisio a été coupée sec. Il est ressorti de l’assemblée du lendemain que les jeunes du Val Susa boycotteront les jeux olympiques d’hiver, revenant sur leur participation comme volontaires.

Les espoirs du Val Susa sont nombreux, et en premier lieu le sentiment d’unité et de cohésion qui naît et se renforce entre les personnes lorsqu’elles affrontent elles-mêmes les problèmes qui les regardent, sans déléguer la lutte à d’autres.

[Extrait d’El Salvanèl n°3, novembre 2005]

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En 1990, le Conseil de la Communauté européenne approuve un plan directeur de construction d’un réseau européen de 30 000 km de lignes de train à grande vitesse, afin de relier toujours plus vite les grands pôles économiques d’Europe et de faire circuler la marchandise et les riches en des temps dignes d’une société ultramoderne. L’axe prioritaire n°6 confirmé le 16 novembre 2005, part de Lyon et passe par Turin, Milan, Venise, Trieste et Budapest pour finir vers Kiev. La liaison Lyon-Turin, à travers le Val Susa, inclut la réalisation d’un tunnel de 53 km.

La France et l’Italie, après avoir été retardées par des questions de gros sous depuis 1996, concluent en janvier 2001 l’accord devant mener ce projet à bien. Fin 2003, l’Union Européenne accepte de verser 20 % des 13 milliards prévus, puis 50 % en été 2004. Les premiers travaux, après récupération des terrains expropriés, devaient donc commencer en Italie en juin 2005 sous forme de sondages à Borgone, Bruzolo, Chianoco, Bussoleno, Mompantero, Giaglone et de galerie de reconnaissance à Venaus, sortie du futur tunnel.

Mais c’était sans compter l’opposition résolue des habitants du Val Susa qui, après avoir une première fois repoussé les sondeurs le 30 octobre (voir récit ci-contre), reprennent de force le terrain de Venaus le 8 décembre, saccageant le chantier. De blocages de routes et de voies de chemin de fer en barricades et grève sauvage, c’est toute une vallée qui commence à se réapproprier sa vie contre les choix imposés de l’économie et du progrès.


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A toute allure

Après avoir appuyé l’incendie qui s’est développé à partir de fin octobre dans tout le pays, dépassant les seuls « jeunes de cités » pour contaminer de larges zones du territoire, impliquer des dizaines de milliers de noctambules, et frapper commissariats, écoles, bus, entrepôts et autres supermarchés, nous n’avons pu regarder que d’un œil bienveillant la révolte du Val Susa, de l’autre côté des Alpes.

Concernant la population entière de cette étroite vallée située entre Modane et Turin, la rage explose contre les débuts de la construction d’une ligne de train fret/voyageurs à grande vitesse. Bien sûr il y a l’uranium et l’amiante qu’ils doivent bouffer avec les futurs travaux, bien sûr il y a le bruit pour vingt ans, bien sûr il y a la montagne éventrée pour le profit de quelques uns. Mais il y a surtout la volonté de préserver envers et contre tout —la technologie, le progrès ou le choix des démocrates élus— un certain rapport à leur environnement et la possibilité de décider par eux-mêmes de leur vie.

Des sabotages entre 1996 et 1998 aux marches sur les sentiers des partisans, puis des manifestations aux grèves sauvages, des blocages de route et voies ferrées aux durs affrontements avec la flicaille pour empêcher les premiers sondages de terrain, ils ont su user en quelques mois d’une grande partie du langage de la critique pour affirmer qu’ils ne veulent pas de cette Grande Vitesse.

Et non contents de fêter joyeusement en ces mois d’hiver chaque recul des techniciens venus fouiller la vallée avant de la déchirer, ils poussent en plus le comble jusqu’à se confronter dans de larges assemblées, réfléchir ensemble et comploter contre ce monde.

Si cette attaque de la civilisation a su trouver une réponse collective qui nous en rappelle d’autres (contre le nucléaire à Plogoff ou Chooz par exemple), elle nous a comme première solidarité poussés à publier ce petit dossier en guise d’antipasto.

Quelques révoltés métropolitains

[Ce 8 pages sorti début novembre 2005, et réactualisé pour la manifestation franco-italienne de 5000 personnes à Chambéry du 7 janvier 2006, est disponible sur notre site internet]

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« Sabotage de la ligne TGV sud-est
Le 23 décembre [2005] au soir, la ligne TGV Paris-Lyon-Turin a été sabotée : incendie d’un dispositif électrique à hauteur de Montereau-Fault-Yonne, perturbant le trafic pendant plusieurs heures. Solidarité avec le Val Susa en lutte contre la construction de la ligne de TGV Lyon-Turin. Si nous sommes pressés de vivre, nous crachons aussi sur la vitesse rentable. »

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[Extrait de "Cette Semaine" n°88, mars 2006, pp.28-29]