Crépuscule

Quelque chose frappe et frappe encore, impatiemment, à notre porte. Il faudra bien ouvrir un jour...

Beaucoup se terrent. Pas seulement les lâches— non, les gens trop fins, les gens trop calmes aussi. Ils ne veulent plus s’en mêler. Mais on les y mêle ; ils sont sans cesse ramenés dans le courant ; les œillères ne servent à rien. Même la langue échoue lamentablement, cette langue reprise du vieux monde, avec ses vieilles fleurs, ses balourdes images, ses ornements d’un autre âge. Rien ne correspond plus, les mots anciens retombent parce qu’ils ne s’accrochent à rien dans le nouveau. Ce sont des hauteurs que n’atteignent aucune plaisanterie, aucun trait d’esprit, aucun précepte de sagesse.

L’âge bourgeois s’en va. Ce qui vient, personne ne le sait. Beaucoup le pressentent obscurément et on se moque d’eux. Les masses le pressentent obscurément, sont incapables de s’exprimer et sont (encore) jugulées. Ce que l’on voit se confronter mollement, des deux côtés montrer les dents, puis se jeter aveuglément sur l’adversaire— à la fin des fins, c’est l’Ancien et le Nouveau, c’est l’irréconciliable opposition de ce qui était et de ce qui sera.

Un raz de marée déferle sur la terre. Il n’est pas uniquement de nature économique, il ne s’agit pas seulement de bouffer, de boire et de gagner des sous. Il ne s’agit pas seulement de savoir comment on va distribuer les biens économiques de la terre, qui doit travailler et qui doit exploiter. Non, autre chose est en jeu : tout.

Kurt Tucholsky, dans la Weltbühne du 11 mars 1920




[Extrait de "Cette Semaine" n°88, mars 2006, p.1]