Banlieue, lieu du ban

La question du voisinage apparaît ici fondamentale. Le voisin c’est, de façon immédiate, l’Autre. Et si les conditions de cohabitation dans les grands ensembles de banlieue ne facilitent pas le voisinage, c’est que ce type d’habitat a été expressément conçu pour l’empêcher. Quand on examine de près l’histoire de la politique du logement social en France, on constate dès le départ cette volonté de rendre impossible toute forme de rassemblement, de solidarité et de proximité entre les habitants.

On peut dire que la politique du logement naît avec la loi Siegfried, en 1895, destinée à faciliter l’accès des ouvriers à la maison individuelle et à supprimer toute forme de promiscuité, le but étant clairement fixé : « Un ouvrier propriétaire devenu économe, prévoyant, définitivement guéri des utopies socialistes et révolutionnaires, arraché au cabaret». En attendant que surgisse cette nouvelle catégorie de petits propriétaires, il fallut se rabattre sur des immeubles locatifs, tels ceux qui allaient être édi­fiés à l’emplacement des anciennes fortifications de paris. «Voulons-nous augmenter les garanties d’ordre, de moralité, de modération politique? Créons des cités ouvrières ! »

Georges Picot, qui fonda avec Jules Siegfried la Société française des Habitations à Bon Marché (ancêtre des HLM) était très clair, il fallait interdire dans ces cités ouvrières les relations de voisinage: «Corridors et couloirs seront proscrits, dans la pensée d’éviter toute rencontre entre les locataires. Les paliers et les escaliers, en pleine lumière, devront être considérés comme la prolongation de la voie publique». On voit que les considérations du commissaire Bui Trong sur l’espace public prennent leur racine dans une vieille philosophie qui, dès le départ, traite du logement des pauvres dans une optique ouver­tement coercitive.

Ce qui trouve son illustration avec la cité La Muette (!) de Drancy (Seine-Saint-Denis). Cette HBM réalisée en 1934 par Eugène Beaudoin1 anticipait parfaitement les futures HLM : trois barres de béton de quatre étages reliées en forme de U. À partir de 1939, elle fut vidée de ses locataires et transformée en prison pour des militants communistes, puis en camp de concentration qui vit passer, de 1941 à 1944, près de 100 000 juifs en transit vers les camps de la mort. Elle fut administrée jusqu’en 1943 par la police française, qui s’y fit remarquer par l’extrême brutalité de ses comportements... En 1950, ces immeubles devinrent des HLM, et les 467 logements sont depuis occupés par des locataires sociaux particulièrement démunis (25% de chômeurs en 2005). Que cette HBM ait pu ainsi servir de prison puis redevenir un logement social sans même qu’il y ait eu besoin de modifier l’infrastructure des bâtiments en dit long sur la conception carcérale de l’habitat social...

1. Celui qui planifiera plus tard à la demande du régime de Vichy la destruction des quartiers du Vieux-Port de Marseille, réalisée par les Allemands en 1943...

[Extrait de C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! A propos de la révolte de l’automne 2005, par Alèssi Dell’Umbria, L’échappée, mai 2006, pp.29-30]


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p. 4]