La lutte de classe n’est pas un spectacle, il n’y a pas de spectateurs.
Toutes et tous y prennent part... qu’ils le veuillent ou non...

Les maîtres de la société veulent que nous ne voyions que ce qu’ils nous montrent : quelques représentants étudiants négociant avec une poignée de fonctionnaires gouvernementaux. Par ailleurs, presque tous les opposants au régime, personnes sans imagination ni révolte, parlent de “défendre l’éducation”. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’il ne s’agit pas de défendre ce système d’enseignement, mais de le détruire.

Ils exigent que la PSU [le bac] soit gratuite, et ne pensent pas qu’il vaudrait mieux l’abolir.

Ils refusent la discrimination par l’argent, mais acceptent la discrimination par “le savoir académique”. Ils luttent pour “l’égalité des chances”, sans se demander : des chances pour faire quoi ? Cette société s’aime tellement elle même, elle est tellement persuadée d’être le meilleur des mondes possibles, que dans des moments comme celui-ci, quand explose le dégoût de vivre ainsi, tous pensent à réformer le système au lieu de le démolir. Les étudiants veulent le retrait d’une loi étatique !

Ils veulent améliorer une épreuve qui, dans la compétition capitaliste, distingue les gagnants et les perdants !

Ils veulent qu’on les domestique mieux pour l’esclavage salarié ! S’il n’y avait rien de plus à attendre de cette magnifique révolte, nous ferions mieux de nous épargner les ennuis et les risques et de rentrer à la maison !

Les quelques personnes qui pensent à détruire cette société inhumaine et qui osent dire ce qu’elles pensent, sont isolées et traitées de vandales ou de fous. Le paradoxe, est que les partisans du dialogue démocratique, ceux qui rejettent la violence de rue, violent depuis longtemps les règles élémentaires de la vie en commun. Ne savent-ils pas que les lycées sont propriété de l’Etat ? Fermer les portes d’un lycée et l’occuper durant des semaines, ne revient-il pas à violer l’ordre dominant ? Paralyser les classes, n’est-ce pas commettre un acte de violence à l’encontre du fonctionnement normal du système scolaire ? Tenter d’obliger le gouvernement à retirer une loi, n’est-ce pas faire violence à un système politique basé sur la domination d’une minorité élue ? Mais ces mêmes jeunes qui ont fait violence au système scolaire de tout un pays, sont horrifiés quand quelqu’un lance des pierres contre un véhicule blindé qui pourrait écraser un corps humain sans aucune difficulté.

Les étudiants se regroupent en assemblées pour décider de manifs sauvages, ils font des occupations illégales, ils bloquent le système scolaire, ils lèvent des barricades avec des tables et des chaises, bloquent les accès avec des chaînes et des cadenas, utilisent des bâtons pour se défendre des attaques venues de l’extérieur, exercent une autorité inflexible dans les lycées occupé... Mais ils se scandalisent si quelqu’un défend la violence de classe ! (...)

Le conflit dans les lycées a mis en alerte les propriétaires, la classe politique, les flics et les mercenaires du capital, les bureaucrates et les apprentis bureaucrates ... Bref, tous ceux qui défendent l’ordre et la loi du capitalisme. Il est difficile de s’en rendre compte si l’on croit les moyens d’incommunication. Car ceux-ci occultent l’essentiel, le plus important : c’est quand tout semble être sous contrôle, quand l’ordre semble régner sans partage, que le risque d’explosion menace le plus.

Le gouvernement a été dépassé par les étudiants. A leur tour, beaucoup de représentants étudiants ont été dépassé par les assemblées. Lundi, ces représentants ont refusé de parler avec le gouvernement ; mardi leur volonté de dialogue a pâli face à l’esprit de confrontation qui a inondé les rues ; mercredi, alors que continuaient les troubles, les représentants ont lancé un ultimatum au gouvernement : ou tu retires ta loi, ou cela va dégénérer. Il est vrai que beaucoup de ces “représentants” ne représentent que leurs partis politiques.

Mais il est également certain qu’ils sont tenus par le pouvoir des assemblées et qu’ils ne peuvent rien dire sans leur assentiment. Quoi que fassent les porte-paroles officiels, ce sont les assemblées qui tiennent le manche. Et voici ce qu’elles ont entre les mains : si le feu allumé dans les lycées s’étend aux autres secteurs du prolétariat, il sera impossible à éteindre. Partout, les autorités seront ignorées, insultées, expulsées et chaque fois davantage de personnes ne reconnaîtront plus le privilège fondamental de toute classe dominante : le droit à gouverner. C’est ce questionnement, et non la loi LOCE, pas plus que le pacte scolaire qui a mis sur leur garde les maîtres du système. Si quelque chose peut faire sauter l’ordre capitaliste, ce ne sera pas la réforme d’une quelconque loi écrite, mais la perturbation des relations sociales existantes.

[Extrait d’un texte chilien qui tourné sur place le 8 juin]

[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p.43]