Après quinze ans de FIES...

Gilbert Ghislain a connu les Quartiers d’Isolement de différentes taules (Fresnes, Poitiers) et la mutinerie de Lannemezan. Evadé en 1990, il est repris et incarcéré en Espagne en FIES depuis 1991. De Picassent (Valence) à Huelva, il participera à la lutte collective contre les FIES initiée en 1999.



Prison de Huelva, avril 2006

Chers compagnons,

Je me trouve à présent dans un module de «vie ordinaire», après avoir passé plus de quinze années en isolement (même si j’y ai passé plus d’années, je me réfère aux 15 années consécutives).

Je suis sorti de l’isolement, mais je continue ma peine en premier degré [le plus restrictif]. La directrice de la prison de Huelva a proposé une progression en second degré, mais la directrice des Institutions Pénitentiaires a considéré qu’ «à partir de la conduite globale du prisonnier, on peut noter une évolution assez favorable qui met en évidence ses capacités à une vie en commun normale. Il existe cependant des conditions nécessaires à l’application des aspects particuliers du second degré, dans le but de faciliter l’exécution d’un programme spécifique. Le Conseil [psycho-sociologique] déterminera un programme pour que le reclus s’adapte au régime ordinaire, qui devra être remis à la Direction générale».

Ces restrictions semblent cacher une certaine préoccupation ou curiosité quant à savoir si un homme qui a passé les dernières quinze années de sa vie soumis au régime carcéral le plus destructif d’Europe est capable de vivre avec d’autres êtres humains...

Même s’il arrive que l’existence des modules FIES soit niée, les institutions savent bien ce qu’ils signifient, et qu’ils comportent tout ce qu’elles ont elles-mêmes créé.

J’ai passé 22 années de ma vie soumis aux régimes les plus répressifs de France et d’Espagne, et si la capacité d’adaptation a un rapport avec la résistance, la patience, etc., je crois que ma vie est en elle-même un exemple d’adaptation.

Mais si l’adaptation est au contraire synonyme de résignation et d’intégration des aspects les plus destructeurs et inhumains de la prison, ma capacité d’adaptation reste nulle. Elle ne fait tout simplement pas partie de ma nature. Même dans la plus obscure des antiques cellules souterraines (je ne suis pas en train d’utiliser une figure littéraire, j’ai aussi vécu à certains moments dans ces cellules), je n’ai jamais eu la sensation d’être un prisonnier, mais plutôt celle d’être retenu prisonnier. Ce sont deux concepts très différents, dont il faut tenir compte lorsqu’on parle d’adaptation.

Je vous raconte un peu mes premières impressions. Je suis sorti lundi. Ma sortie fut un petit événement. Les gardiens qui m’accompagnaient au module 6, ma nouvelle demeure, avaient l’impression de m’accompagner vers la liberté. C’est la sensation qu’ils m’ont donnée. En réalité, ils ne me transféraient qu’au module d’à côté. Ce sont des sensations compréhensibles. J’ai passé six années dans le module FIES de Huelva, et d’une certaine façon, nous y avons vécu ensemble. L’humanité derrière l’uniforme et sa fonction ne peuvent ignorer la torture que comporte un tel régime.

Arrivé dans le nouveau module, j’ai déposé mes affaires et je suis sorti en promenade. Mon régime est le suivant : je descends le matin avec les autres dans la cour et je mange au réfectoire, alors que le soir, privé du droit de sortir, je mange en cellule.

Selon les papiers, je me trouve en premier degré, régi par l’article 100.2. Sous le régime précédent, je bénéficiais de quatre heures de promenade et de deux heures d’activité par jour. Comme les activités en module FIES sont un mythe, ces deux heures d’activités inexistantes furent remplacées par deux heures de promenade que j’ai perdues en arrivant dans un module ordinaire. Ce que j’ai gagné en compagnie et perdu en heures de promenade, sans qu’ils m’aient pour autant attribué d’activité à effectuer, est la conséquence du système pénitentiaire.

Je suppose que le Conseil de Traitement élaborera un programme plus conforme au règlement pénitentiaire et à celui de la prison où je me trouve. Je dis ceci parce que si je ne doute pas d’une certaine tendance progressiste à l’amabilité de Mme Gallizo, je ne suis pas sûr qu’elle soit consciente de la différence qui existe entre la réalité bureaucratique qu’elle gère et la réalité physique dont souffrent les prisonniers.

La majeure partie des prisonniers vit mal l’heure de promenade, où ne se déroule pas la moindre activité pratique. Tout le monde sait que la prison ne réinsère personne, et qu’hors du code pénal, il n’existe en plus pas de structures ni de moyens pour faciliter la supposée réinsertion. L’élaboration d’un programme spécifique ne peut donc qu’ajouter des restrictions supplémentaires, et c’est ce qui m’est arrivé.

Plusieurs petites choses me donnent néanmoins des sentiments contradictoires quant à ce changement de régime. C’est toujours pareil, beaucoup de misère et d’hommes conscients que la vie les a laissé de côté. Monter l’escalier m’a provoqué une vive émotion (cela faisait tant de temps que je ne l’avais pas fait). Me regarder dans un miroir m’a fait un effet étrange (en module FIES, les miroirs sont en plastique) : j’ai vieilli sans m’en rendre compte. Le ciel même m’a fait une forte impression. Il est plus beau, plus clair et plus lumineux sans grilles. Ce qui m’a le plus surpris est que certaines pensées obsessionnelles et névrotiques ont immédiatement disparu. Je pensais qu’il m’aurait été plus difficile de les chasser de mon esprit.

Les distorsions de la pensée ne diminuent pas la capacité d’analyse, mais se transforment en une torture psychologique qui peut éroder la résistance. Cela faisait plus de deux ans que je me réveillais de cinq à dix fois par nuit suite à des cauchemars produits par des facteurs étrangers à l’isolement. Ils ont disparu lorsque j’ai rejoint le régime normal. Cela signifie que l’isolement surdimensionne les petites tragédies de l’existence jusqu’à les convertir en torture. On finit alors par n’expérimenter que deux choses : la douleur et les rares moments de non-douleur. J’éprouve des difficultés à percevoir ma propre douleur, parce que cela fait très longtemps que j’en souffre sans avoir ressenti le sentiment contraire. Désormais, je n’ai plus de paramètres pour en être réellement conscient, bien que je la vois partout présente autour de moi et que je doive vivre avec. Pour moi, c’est la chose la plus difficile : vivre avec la douleur des autres. Et en matière de douleur, je vous assure qu’il y en a, ici.

J’ai aussi rencontré quelques attardés mentaux —je ne fais pas référence à ceux que la prison et la drogue ont détruit psychologiquement—, mais aux jeunes qui ont des problèmes congénitaux. Lorsque j’avais 18 ans, j’ai simulé la folie pour échapper à la justice, et j’ai été enfermé dans un asile. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, assis dans le réfectoire, j’observe les mêmes visages qu’autrefois.

J’ai dû laisser la plume un moment, parce que les agents de la pénitentiaire se sont présentés dans ma cellule pour une fouille ordinaire. Correcte et dialectique. Je ne suis pas surpris qu’ils perçoivent ma situation comme privilégiée par rapport à la précédente, et qu’ils ne perçoivent pas si facilement l’arbitraire des quinze dernières années. Il est clair qu’il faut laisser de côté les sentiments et l’empathie afin de pouvoir travailler en prison et vivre avec des prisonniers.

Ce ne sont que quelques impressions, un peu longues, pour dire ce que tout le monde devrait finalement savoir : la taule, quelle qu’elle soit, est toujours une merde. Je vous dis cela malgré le fait que je sois en observation et que je n’aie pas envie de retourner en isolement. Et donc, plutôt que de vous saluer par un «à bas les murs des prisons», je vous salue avec un sourire...

Force et détermination

Gilbert


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, pp.30-31]