Le jeune loup et le fonctionnaire durable


Ça recommence. Les syndicalistes et l’État nous demandent de choisir, de prendre parti. On nous demande si nous pouvons accepter une mesure qui, tout en renforçant notre soumission aux managers et aux petits patrons, devrait nous permettre d’acquérir de l’expérience et de rentrer plus facilement dans le monde du travail. On nous dit qu’un salariat encadré par un droit du travail arraché de haute lutte est tout de même mieux. On nous demande de choisir entre deux postures : celle du jeune loup soucieux de son employabilité ou celle du futur parent à la recherche d’un boulot pépère dans un monde un peu triste et moche.

Jamais il n’est question de ce que signifie aujourd’hui bosser. De quelle vie cela s’accompagne ; de quelle logique absurde cela relève. Jamais il n’est question du fait que nous avons toutes et tous des expériences du travail, et donc de la fatigue stérile, de l’attention portée à des choses débiles, des abus de pouvoir quotidien. On se dit sûrement que ce ne sera pas la même chose après les études. Comme si les études n’étaient pas un avant-goût de l’après. Jamais il n’est question du fait que toutes les tâches proposées à l’intérieur de ce monde servent soit à l’enregimentation, soit à la domestication, soit à la destruction du milieu. Jamais il n’est question de ce que nous savons toutes et tous intimement à propos du travail salarié.

Ça se voit tellement que la lutte contre le CPE finirait par perdre un peu de son sens. Il y en aura bien qui seront favorables à ce projet. On en connaît toutes et tous, autour de nous, des gens qui disent qu’il faut être réaliste, qu’il y a le chômage et tout ça, qui veulent du pognon pour avoir le confort moderne et partir en voyage. Qui se disent que l’on peut baiser le système. Et puis il y a les autres : celles et ceux qui se disent qu’il sera possible de trouver un boulot éthique dans des conditions pas trop déplorables. Et enfin, celles et ceux qui doutent de cette possibilité et refusent tous les postes qui leur sont assignés - avec un pincement au cœur. Ce sont ces trois figures qui s’affrontent à présent, autour de cette énième réforme.

L’idée de faire une grève émerge. Une nouvelle grève étudiante, avec banderoles, grands panneaux, cortèges en manifs, tracts, la nécessité de se lever tôt, des discours et de l’hystérie collective. On se demande si on a 1e courage, si ça va pas faire foirer son année, si ça va pas poser des problèmes pour payer le loyer, l’alcool, le shit, le portable, le transport et la bouffe. Une grève de plus, ou ce que l’on imagine quand on parle de grève.

Le prétexte est un peu pourri, important tout de même : ce sera ça de moins pour eux. Mais il y a également ce que la grève pourrait aussi occasionner. Des moments de joie, de griserie, de saines confrontations, de profondes tristesses. Des rencontres et des amitiés qui se tissent, des moments de partage jamais imaginés, des ruptures nécessaires, des amours qui naissent. La possibilité d’imaginer et de commencer à mettre en place, avec des proches, des stratégies collectives qui permettront de résister effectivement, et peut-être pour très longtemps, au salariat et ce qu’il implique comme avenir. De bonnes débrouilles qui s’associeraient à des constructions communes, nécessairement en confrontation, car ce sont des amis qu’uns par uns nous abandonnons à l’intérieur du travail salarié.

Nous ne savons pas quelle allure prendra ce mouvement. Dans une certaine mesure, nous savons que cela dépendra de nous, de nos capacités à nous lier en marge des AG ou des manifs où l’on reste toujours plus ou moins seul, de nos capacités à nous parler en dépît des injonctions à l’efficacité médiatico-politique et de la pensée-slogan. Cela dépendra peut-être de notre aptitude à inventer, au cœur de cette lutte, de choses qui nous serviront et nous marqueront tout au long de notre vie. Des moments de réflexion véritable sur notre histoire et nos histoires, sur le travail, sur les dépossessions successives que nous avons subies ; des moments où la lutte échappe à l’ennui ; des moments où, comme une revanche, nous allons perturber des lieux de travail connus ; des solidarités matérielles pérennes qui nous permettront de refuser le choix stérile que l’on nous demande de faire aujourd’hui.

Cette grève pourrait bien finir par avoir ce sens-là.

Des étudiants de Paris-I

[tract trouvé début mars 2006 sur Paris]


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p.5]