Discussion avec Laudelino Iglesias


Question: Qu’est-ce que tu dirais pour te présenter ?

Laudelino : Je m’appelle Laudelino Iglesias, j’ai 44 ans et j’ai passé une grande partie de ma vie en prison, en tout plus de 26 ans, entre les centres de détention pour mineurs et la prison. Je suis tombé la dernière fois en 1980, pour 24 ans et je suis sorti en août 2004. Je suis né dans une famille ouvrière de 10 enfants. Nous n’avions pas d’argent et les aînés ont dû travailler très tôt. Moi, j’ai commencé à 13 ans comme coursier. J’étais très mal payé pour 12 heures de travail par jour. J’ai éprouvé très tôt jusque dans mon corps la pauvreté, la faim, et l’exploitation salariale. Comme ce que je gagnais ne suffisait pas, j’ai commencé les expropriations, de commerces, de bureaux de change etc... A 14 ans, je suis tombé pour la première fois, et on m’a enfermé dans une maison de redressement. Là, je me suis évadé deux fois. A 16 ans, j’ai continué a travailler et à exproprier en même temps. Ca m’a valu 3 courtes peines de prison dont je suis sorti sous caution. En 1980, je suis retombé pour braquage avec homicide et là j’ai pris 22 ans. Selon le code pénal en vigueur à ce moment là1, j’aurais pu, en faisant preuve de bonne conduite et en travaillant, faire moins de la moitié de cette peine. Mais finalement j’ai payé 24 ans parce que je n’ai pas cessé de lutter pour mes droits et pour la liberté. Du coup, j’ai aussi passé plus de 13 ans en FIES -1 ( C.D : Contrôle Direct)2 , régime d’isolement réservé aux détenus considérés comme dangereux pour leurs tentatives d’évasion ou des violences contre la prison et son personnel.

Q : Justement, est-ce que tu peux nous parler des mouvements et des luttes de prisonniers durant ces années ?

L : Pour commencer, il faut remonter à la situation sociale au moment de la mort de Franco en 1975, au moment où le régime franquiste (régime fasciste national-catholique) a été remplacé par un régime fasciste monarchiste «démocratique». A l’époque, un certain nombre de prisonniers se trouvaient dans les geôles espagnoles pour avoir attaqué directement le régime franquiste : des Basques qui luttaient pour l’indépendance et le socialisme, des communistes et des anarchistes. Quand Franco est mort, de nombreux mouvements pour l’amnistie de ces «prisonniers politiques» se sont développés à l’intérieur comme à l’extérieur, menant des luttes très dures qui ont fait des morts. Cela a débouché sur des négociations et l’Etat a fini par accorder une grâce (en 1975 : 8930 graciéEs) et trois amnisties (une en 1976, 287 personnes et deux en 1977, 2029 personnes) ce qui fait qu’au total, plus de 11 000 de ces dits «prisonniers politiques» sont sortis. En revanche, il restait en 1978 plus de 10 000 prisonniers sociaux qui ont continué à lutter contre des conditions de détention très dures : nourriture dégueulasse, surpopulation, mauvais traitements et tortures. Et surtout, se considérant eux aussi comme des produits du système antérieur, ils réclamaient l’amnistie de tous les prisonniers. Comme ils ne recevaient aucun soutien de l’extérieur, ils se sont organisés à l’intérieur pour mener cette lutte pour l’amnistie totale. Ils ont formé une coordination : la COPEL (coordination des Prisonniers En Lutte) et pendant 3 ans, il y a eu des mutineries et des destructions massives dans pratiquement toutes les prisons. La seule réponse de l’Etat a été la répression. La Guardia Civil et la Police Nationale se sont chargées conjointement de réprimer : tabassages, tortures, assassinats, transferts et mises à l’isolement. Ceux que l’Etat considéraient comme les leaders de la COPEL ont été concentrés dans les deux prisons de sécurité maximales qui existaient alors : Herrera de la Mancha et Puerto de Santa Maria. Là, ils ont subi une dure répression qui a mené à de nombreuses morts et à partir de 1980 la Copel a pratiquement cessé d’exister comme groupe actif, et il n’y a pas eu de mouvement organisé des autres prisonniers. En 1987, alors que nous étions un groupe de détenus en isolement (régime spécial appliqué suite à la nouvelle loi pénitentiaire de 1978), nous avons décidé de protester contre nos conditions de détention et de reprendre les revendications de la COPEL : l’amnistie et le respect des droits fondamentaux des prisonniers prévus dans cette même loi. Nous avons formé l’APRE (Association de Prisonniers en régime Spécial). Comme nous étions en isolement et pour ne pas subir de plein fouet la répression, nous sommes d’abord passés par la voie légale, en faisant sortir des écrits, et par des actions non-violentes comme des grèves de la faim ou de bras ballants (brazos caidos). Après deux ans, voyant que nous n’obtenions rien par ce mouvement qu’un durcissement de nos conditions, nous avons créé un autre groupe qui s’appelait le Gapel (Groupe Armé de Prisonniers en Lutte) et utilisé d’autres formes de lutte. La revendication principale était la liberté et le moyen de l’obtenir, l’évasion. En isolement, la seule manière de s’évader était de séquestrer des matons et de partir avec. Ca a réussi une fois à ma connaissance. Si ça ne marchait pas nous nous retranchions, nous détruisions ce qui était possible autour de nous et nous essayions de négocier la remise des «otages» en échange du respect de nos droits, au moment de la rédition et plus largement. Il y a eu beaucoup de tentatives de ce genre et pour en finir avec ce mouvement, l’Etat a imposé une forte répression. En 1991, une circulaire intérieure de l’Administration Pénitentiaire a mis en place le régime FIES -1. L’Etat avait déjà prévu ce projet, mais il n’y a jamais eu de loi votée là dessus. Il y a eu la conjonction de deux évènements : une mutinerie à la quelle j’ai participé à Valladolid et dans une autre taule, un règlement de compte entre deux prisonniers où l’un a tranché la tête de l’autre. Évidemment ça a fait scandale et les autorités ont profité du relais médiatique et de quelques manifs de familles de prisonniers demandant la sécurité pour leurs enfants pour appliquer immédiatement ce régime FIES-1.

Q : Comment ça s’est passé ?

L : Comme les prisonniers de la Gapel étaient dispersés, ils ont commencé par nous rassembler dans deux prisons : celles de Badajoz et de Séville2. Au début, nous étions environ 250, car ils ont ratissé large. Ensuite, ils en ont remis à l’isolement et à la fin, nous étions une cinquantaine. A peine étions nous arrivés dans ces prisons, qu’ils nous enlevés tout ce que nous avions et nous nous sommes retrouvés en caleçon. Comme nous refusions de porter l’uniforme de taulards - mesure qu’ils auraient ensuite pu généraliser à tous les autres-, nous sommes restés quasiment nus. Ils nous ont mis chacun au mitard avec un matelas par terre, une assiette et une cuillère en plastique, une brosse à dents sans manche et du dentifrice. Au début, nous n’avions pas de promenade, ensuite c’était une heure par jour, seuls. On nous changeait de cellule tous les jours avec des fouilles à corps, et les menottes dans le dos. Nous ne pouvions communiquer, ni avec nos proches ni avec les avocats. Comme nous étions complètement coupés de l’extérieur, nous avons pensé qu’il y avait peut-être eu un coup d’Etat et qu’ils allaient nous fusiller. Pourtant, et malgré les interventions des matons sur-équipés (matériel anti-émeutes, casques, matraques etc.), nous avons continué à les faire chier et à réclamer ce qui nous appartenait (vêtements, radio, correspondance, de quoi écrire...). Au bout de 3 mois, nous avons obtenu de pouvoir correspondre - sous surveillance : 2 lettres par semaine d’une page écrite en gros caractères -, ainsi que des parloirs - un par semaine de 20 mn avec hygiaphone, toujours menottés dans le dos et en présence d’une dizaine de matons avec nos familles et les avocats. A partir de ce moment là, nous avons commencé à dénoncer notre situation à l’extérieur par courrier, en envoyant des requêtes et dénonciations à toutes les institutions judiciaires. Bien sûr, nous n’avons pas reçu de réponses, mais c’était important pour nous que ça sorte. Et puis, ça n’empêchait pas de faire d’autres choses. Quand les modules FIES ont été prêts, en 1993, ils nous ont répartis dans les différentes prisons qui en étaient équipées (6 ou 7 au début). Les transferts étaient continuels de cellule à cellule et très fréquents d’une taule à l’autre. En temps normal, c’est déjà terrible : on dirait des transports d’animaux. Jusqu’à 20 détenus s’entassent dans les fourgons, dans des cellules en fer minuscules : 1m60 de haut, 1m20 de long et environ 65 cm de large, parfois à deux prisonniers par cellule. Il y a juste une petite fenêtre et comme la plupart du temps la porte n’est jamais ouverte, les prisonniers sont obligés de faire leurs besoins sur place. Imagine l’odeur... C’est très humiliant. Pour les détenus FIES-1, c’était encore pire. Nous étions emmenés un par un menottés dans le dos, avec des matons partout et sous forte escorte policière, une voiture devant, une voiture derrière. Après chaque sortie, après les fouilles, nous étions amenés à l’infirmerie pour faire des radios et voir si nous n’avions rien caché à l’intérieur de notre corps. Ca fait une sacrée dose de radiations. Maintenant ils ont arrêté, mais tout est toujours fait pour qu’on ne puisse pas s’évader.

Q : Est-ce que les autres prisonniers étaient au courant de l’existence des FIES et de vos conditions de détention ?

L : Au début, non. Puis, quand les modules ont été officiellement inaugurés, ils sont devenus une menace pour les autres prisonniers : si tu te révoltes, on t’envoie en FIES-1 et de fait il n’y a pas eu de réaction collective.

Q : A quoi ressemble un module FIES ?

L : les modules Fies ont environ 8 cellules chacun, mais il n’y a jamais plus de 4 prisonniers par module afin qu’une cellule vide sépare toujours les cellules occupées. Cela permet à la fois de réduire les possibilités de communiquer et de changer fréquemment les détenus de cellule pour les fouilles. Les modules sont complètement automatisés, les portes sont ouvertes à distance par un gardien dans un box blindé avec des écrans télé. La fenêtre et les portes de la cellule sont surveillées par caméras. Il y a deux portes, la première en fer massif, l’autre à barreaux. La fenêtre a aussi des barreaux de sécurité, en acier renforcé. Tous les couloirs, minuscules, du module sont surveillés par caméras et équipés de détecteurs de métaux. Les cours de promenades sont en béton, elles font environ 8 m2 et sont complètement vides (pas de bancs, pas de toilettes). Les murs, hauts de plus de 3 mètres, sont surmontés de deux rouleaux de barbelés à piques. Le dessus est recouvert par une rangée de barreaux et un rouleau de grillage Il y a trois cours dans chaque module, comme ça tu ne sais jamais dans quelle cour tu vas aller, ni à quelle heure ou éventuellement avec qui. La cour est aussi surveillée par des caméras et les matons communiquent par des micro. Dans les cellules, les «interphones» leur permettent aussi d’écouter les bruits «suspects». Il est interdit de parler aux autres détenus et quand ils se rendent compte d’une communication, ils balancent du gaz lacrymo à l’intérieur, mais bon, on continue. On va pas rester sans parler quand même. Les FIES-1 sont des modules de sécurité maximale, à l’intérieur des prisons de sécurité maximale. Ils sont conçus, non seulement pour te placer à l’isolement, mais surtout contre les évasions. Une autre façon d’éviter les tentatives, c’est de mettre dans le même module des prisonniers dont on pense qu’ils sont incompatibles. C’est à ça que servent les études de comportements. Les matons arrivent aussi souvent à diviser et à monter les prisonniers les uns contre les autres.

Q : Ce que tu racontes, c’est ce qui se passe aussi en régime normal dans les taules, comme partout d’ailleurs. Ce qui me parait étrange, c’est que ça marche avec des gens qui sont là, justement parce qu’ils se sont affrontés aux matons et qui connaissent leur manière de faire.

L : Ils vont très loin. Avant les FIES, il y a eu l’histoire du GAL carcéral. Les GAL (Groupes Antiterroristes de Libération) étaient formés de groupes de la guardia civil, de la police nationale, de militaires et de mercenaires d’extrême-droite recrutés pour l’occasion. Leur mission consistait à se débarrasser physiquement personnes impliquées dans des groupes armés politiques (comme l’ETA, mais aussi les Grapo etc.). Ce terrorisme d’Etat a beaucoup fonctionné au pays Basque, surtout dans la partie française. Il a fait plus de 40 morts (attentats, fusillades, assassinats, enlèvements et tortures ), sans compter les blessés, même si ces pratiques étaient aussi utilisées par les flics contre les délinquants sociaux qu’ils enlevaient pour les obliger à parler ou à braquer pour eux, avant de les assassiner. A l’intérieur de la prison, l’Etat a aussi essayé de monter un groupe GAL. Un jour, les maton sont venus proposer un deal à ceux qui tentaient régulièrement les évasions violentes : vous êtes condamnés à de longues peines, vous voulez être libres, alors on vous laisse prendre un module entier en otage, vous nous débarrassez de tel ou tel membre significatif d’ETA ou des Grapo de sorte à ce que ça ressemble à un règlement de comptes, et en échange, vous serez transférés dans la prison de votre choix, vous pourrez progresser rapidement en deuxième, puis troisième degré jusqu’à la liberté conditionnelle. Nous les avons laissé parler pour voir ce qu’ils voulaient, mais personne n’a accepté. Ensuite, nous avons averti les personnes visées qui ont dénoncé ces faits par leurs propres moyens. En FIES, la drogue a joué un rôle important pour nous soumettre. Dès 1991, le médecin chef est passé nous voir un par un en cellule en nous disant qu’on était dans une situation très dure, qu’on ne savait pas combien de temps ça allait durer et qu’il pouvait nous filer des tranquillisants. Moi, je ne prenais pas de drogues, mais beaucoup se sont accrochés aux médocs et sont devenus dépendants de ceux qui les fournissent. Alors imagine maintenant, que la méthadone et la came sont le quotidien des détenus et que nombreux sont ceux qui atterrissent en FIES-1 pour s’être battus avec les matons pour des histoires de came...

Q : les médecins jouent souvent ce rôle en taule.

L : Oui, d’ailleurs en Espagne, ils ont vraiment le statut de fonctionnaires carcéraux. Certains étaient d’abord de simples matons, qui ont fait la formation. Ensuite, tu les retrouves en face de toi en blouse blanche, à l’occasion pour te soigner des coups que t’ont filés leurs copains. Ca m’est arrivé deux fois, et j’ai flippé. Ils peuvent te donner des sanctions, si tu leur parles mal par exemple, et pour eux la sécurité prime sur la maladie. C’est eux qui décident s’ils te soignent et les matons assistent toujours aux visites. E taule, beaucoup de prisonniers sont malades du HIV, d’hépatite ou de tuberculose etc... C’est un vrai bouillon de culture. Plein de malades du SIDA sont en train de crever, tous seuls dans une cellule où personne n’entre, même pas le toubib qui vérifie juste à l’œilleton s’ils sont encore vivants. Et puis il y a ceux qu’on appelle malades mentaux, à qui on se contente de filer des traitements très forts qui les achèvent encore plus.

Q : Quelles conséquences a eu la création des FIES sur le mouvement Gapel ?

L : En FIES-1, nous avons vu qu’il était impossible de s’évader. Or c’était la priorité pour la plupart d’entre nous. Certains ont décidé de tout faire pour sortir d’abord de ces modules et avoir ensuite davantage de possibilités de fuite. Ca voulait dire avoir une bonne conduite, faire ce que les matons exigeaient de nous. Il y a eu de grosses discussions entre nous avec des points de vue qui s’affrontaient. Certains disaient, nous ce qu’on veut c’est s’évader, à quoi ça nous sert de rester enfermés ici pendant des années ? Les autres disaient, on s’est battus contre les gardiens, on va pas leur bouffer dans la main maintenant. Bref, non seulement le mouvement Gapel a cessé d’exister, mais en plus il y a eu des bagarres et des ruptures très dures. La fonction de la taule, ce n’est pas seulement de te punir et de te contrôler pour ce que tu as fait, ils sanctionnent aussi ton comportement à l’intérieur. Ils veulent briser toutes les solidarités, faire de toi un salaud, dedans et pour quand tu sortiras. C’est la prime à la collaboration, plus ou moins active et les balances sont récompensées en premier.

Q : Et toi, quelle a été ta réaction face à cela ?

L : Moi, je continuais à chercher des moyens de m’échapper et à planifier des évasions, ça m’aidait à tenir. A part ça, vu comment je suis, c’était impossible d’être à la botte des matons. J’ai toujours continué à faire des dénonciations et à tenter des formes d’actions solidaires. Ils voulaient qu’on les appelle Don machin et j’ai toujours refusé, normalement je ne leur cherchais pas des noises, mais il y a avait des choses que je supportais pas, par exemple pendant les fouilles , à corps ou de la cellule. Du coup, je leur répondais, je leur disais leurs 4 vérités et ils se sentaient offensés. Je savais ce que j’allais prendre, alors c’était une énorme tension nerveuse, après venaient les tabassages, puis, avec l’accord du médecin, ils pouvaient me laisser minimum deux jours allongé sur un lit, les pieds et les mains menottés, avec des coups de temps en temps et des trucs plus raffinées comme m’apporter la bouffe sans m’enlever les menottes, juste pour que je sente l’odeur. Alors, je me mettais directement en grève de la faim et de la soif. Une fois, après une bagarre avec les matons, toujours lors d’une fouille, ils m’ont aussi fait cinq injections qui m’ont laissé sur le carreau. Je ne pouvais presque plus marcher et j’ai mis des mois à m’en remettre. J’ai aussi eu des périodes de dépression très dures et deux fois j’ai sérieusement pensé me suicider, mais à la fin je me disais, non je vais plutôt essayer de m’évader encore, ou de me jeter sur les gardiens et c’est eux qui me tueront. Il y a eu beaucoup de morts en FIES, souvent par pendaison, parfois par overdoses. Que ce soient des meurtres maquillés en suicides ou des suicides de détenus qui n’en peuvent plus, cela restent des assassinats de l’Etat.

Q : En 2000, il y a eu une lutte dure des prisonniers des FIES qui a eu un retentissement assez fort, en Espagne, comme dans d’autres pays. Tu peux raconter ?

L : Il y avait déjà eu de nombreuses grèves de la faim de prisonniers seuls ou à plusieurs, pour améliorer nos conditions de détention et contre la dispersion. Fin 1999/début 2000, nous avons décidé collectivement une grève de la faim de 30 jours pour les revendications ni FIES, ni dispersion, libération des prisonniers malades et respect des droits fondamentaux de l’Homme à l’intérieur des prisons. Nous savions qu’il y aurait un soutien à l’extérieur et que les informations sortiraient. Au début, nous étions environ 200 : dans les modules FIES nous étions pratiquement tous en grève ; en premier degré, quelques uns nous ont soutenu et en second degré seulement deux personnes l’ont fait – dont Gabriel3. Mais, au fur et à mesure certains ont arrêté et à la fin nous n’étions plus qu’une trentaine.

Q : Quel a été le résultat ?

L : Les grèves de la faim en tant que telles ne dérangent pas les matons. Parfois, ça les fait même rire ou ils en profitent. Au dix-huitième jour de la grève, les matons sont venus me chercher. Ils ont prétexté un changement de cellule et lorsque je suis sorti, ils ont commencé à me frapper par derrière, ils m’ont foutu par terre et ils m’ont cassé la tête. Moi, j’étais très faible et en plus je ne m’y attendais pas, ça a été la misère. Mais bon, mis à part que nous avons eu très faim, ce mouvement a été pour nous un acte de révolte et de liberté, une manière d’affronter le système. Ca a été aussi un moment où nous avons beaucoup discuté et correspondu entre nous. Mais il n’y a pas eu de résultats des revendications. Une fois de plus les sanctions sont tombées.

Q : Et la solidarité ?

L : Il n’y a pas eu tant de solidarité à l’extérieur. Toujours les mêmes. Il y a eu quelques belles actions, mais dans l’ensemble la solidarité est restée symbolique. Nous pensions que peut-être d’autres groupes se joindraient au mouvement. Mais les groupes de la Coordination nationale de soutien aux prisonniers sont complètement réformistes et ne souhaitent même pas la fin des prisons. Alors tu parles, soutenir des prisonniers FIES considérés comme particulièrement dangereux... Ce qui en resté c’est essentiellement des amitiés avec les personnes les plus engagées. Les modules FIES qui ont coûté tant de thunes continuent d’exister encore aujourd’hui et ils y mettent ceux qui les dérangent, parfois pour quelques mois, parfois pour des années, tu ne le sais pas à l’avance. En ce moment, je crois qu’ils y enferment pas mal de ceux qu’ils appellent les islamistes intégristes.

Q : Est-ce que tu penses qu’il y a eu un changement dans les prisons espagnoles ?

L : Non, les FIES continuent d’exister et de manière générale, dans les prisons comme dans la rue, la situation est de pire en pire. Il y a de plus en plus de taules, de plus en plus de détenuEs et de plus en plus de moyens de répression. La construction de nouvelles prisons est déjà planifiée : avec des prisons de sécurité maximales et des centres de détention pour mineurs.

Q : Que dire des luttes en prison à l’heure actuelle ?

L : Maintenant, il n’y a plus de mouvement organisé. Il y a juste les prisonniers d’ETA et des GRAPO qui continuent à l’intérieur de leurs organisations et quelques anciens qui poursuivent la lutte de manière dispersée.

Q : Il y a quand-même eu des mutineries, comme à Cuatre Camins.

L : C’est un cas particulier, parce que les conditions sont un peu différentes dans les prisons catalanes. Sur le territoire espagnol, bien sûr des individus continuent à se révolter, mais dans l’ensemble c’est chacun pour soi. C’est la conséquence du code pénitentiaire qui vise à généraliser la bonne conduite. Et on peut aussi parler des incidences de la drogue. Les drogues, c’est d’abord L’Etat qui les fournit : avec la méthadone, les anxiolytiques, les neuroleptiques, les tranquillisants ...il veut transformer les détenus en instruments supplémentaires du système. Ensuite, il y a le trafic des matons : ils introduisent de l’héroïne, de la cocaïne, du haschisch ... qu’ils refourguent à des détenus de confiance pour les revendre. Ca leur sert non seulement à faire des thunes, mais aussi à annihiler la volonté des prisonniers, à faire en sorte qu’ils ne se révoltent pas et même collaborent davantage. En les tenant par la came, ils essaient d’en faire des balances. Enfin, les prisonniers eux mêmes font circuler pas mal de drogue pour se ramasser un peu de sous, dans la misère ambiante et parce que se camer permet aussi d’oublier un peu toute cette misère. Mais, en plus de la dépersonnalisation due à la drogue, ce commerce crée beaucoup de conflits entre les prisonniers qui deviennent leurs propres ennemis. Et puis les matons en profitent pour renforcer la répression, réclamer plus de personnel et de sécurité (caméras, gazeuses etc) Très difficile dans ces conditions qu’un mouvement s’organise à l’intérieur. C’est pourquoi, je trouve super important que les luttes contre les taules aient lieu à l’extérieur, dans la rue. Ca donne du courage aux prisonniers, ça les aide à se joindre aux luttes, tout en prenant conscience de leur condition et de l’importance de la lutte pour la liberté à l’intérieur.

Q : Tu parles d’une prise de conscience des prisonniers de leur condition et du système qui la génère, comment ça s’est passé pour toi ?

L : Quand j’étais jeune, je n’avais pas bien conscience de comment fonctionnait le système. Je volais, et les policiers c’étaient ceux qui m’arrêtaient, me cognaient, me torturaient. Alors, au pays Basque, quand je voyais qu’il y avait une manif contre les flics, j’y allais et je leur lançais des pierres et ce que j’avais sous la main. Quand je suis tombé en 1980, c’était après le mouvement de la COPEL et les destructions; J’ai vu le résultat et petit à petit j’ai commencé à lire : le Règlement de la taule, la Législation Pénitentiaire, le Code Pénal, la Constitution... Alors, tu commences à écrire, à écrire. Tu rencontres des gens qui sont dedans depuis plus longtemps que toi, ils te racontes des histoires d’évasion, normal, tellement tu es mal à l’intérieur. Et puis ceux qui essaient de s’évader ont une autre mentalité, et puis tu lis, des publications te parviennent, et à la fin tu acquières une conscience de prisonnier, de prisonnier du système. J’ai commencé à me sentir séquestré par le système, qui me séquestrait, non plus pour ce que j’avais fait, mais pour ce que j’étais à ce moment là, pour ce que je Faisais à l’intérieur de la prison. Pour ça, ils m’ont fait payer presque 25 ans au lieu de 9 que j’aurais pu faire. Et voilà, maintenant je sais ce qu’est l’Etat, ce qu’est la répression, pourquoi la répression s’exerce et beaucoup d’autres choses. Maintenant, j’ai une grande conscience et j’ai lu beaucoup d’auteurs, des textes politiques, surtout anarchistes, ceux qui m’ont le plus plu, maintenant j’ai mes idées.

Q : Ca fait maintenant 15 mois que tu es sorti, comment ça va ?

L : Ca va super bien, c’est génial de se retrouver dans la rue. Je préfère être là qu’en taule. Mais ça a aussi été un choc très dur. Heureusement que les potes m’attendaient, parce que je me suis retrouvé dans un milieu et une ambiance très différents. Les comportements et les attitudes ne sont pas les mêmes ; par exemple dans la rue tout le monde se balance des insultes à la figure, en prison si tu fais ça, tu risques la baston ou même la mort, alors tu ne réagis pas de la même manière. Des fois, j’ai encore du mal à me relationner avec les gens dans la rue, il faut que je me réadapte. Toutes ces années m’ont vraiment traumatisé, je continue à rêver de la taule, que je retombe. Ca me casse la tête. Je suis très en colère des dommages qu’ils m’ont causés.

Q : Dernière question: comment vois-tu une lutte anti-carcérale ?

L : Selon moi, il ne s’agit pas seulement d’une lutte anti-carcérale, mais de lutter contre ce système, qui a besoin de la prison pour se maintenir. A chacun-e de choisir les angles et les formes qu’elle ou il juge adéquates. Mais le plus important, c’est la solidarité, parce que sentir la révolte, aide à se révolter. Ca change aussi la donne face à la répression pour les prisonniers en lutte. Si les matons voient qu’il y a un soutien réel, ils y réfléchissent à deux fois avant de t’assassiner. Pour moi, se solidariser avec les prisonniers, c’est aussi lutter contre le système qui nous exploite et nous opprime. Maintenant, la rue est elle-aussi une grande prison, avec tous les systèmes de contrôle qu’ils imposent. C’est une insulte à l’intelligence et à la liberté. Nous ne pouvons pas permettre cela.

LA PRISON N’EST PAS UNE SOLUTION !

A BAS LES MURS

DES PRISONS PHYSIQUES ET MENTALES !

Novembre 2005

1) Jusqu’en 1996, selon le code pénal en vigueur depuis environ 1860 et encore sous Franco, la peine maximale était de 30 ans avec possibilité d’une «rédemption» par le travail, suppression de la moitié de la peine pour travail et bonne conduite. En 1996, le «régime démocratique » en place a instauré un nouveau code pénal «démocratique» imposant une peine maximale de 40 ans, sans rédemption par le travail.

2) Le Fichero de Interno Especial Seguimento -Fichier de suivi interne spécial- classifie les détenus en différentes catégories. Il y a 5 types de FIES :

— Le FIES-1 a été mis en place pour les prisonniers sociaux considérés comme très dangereux à cause de tentatives d’évasions avec violence ou d’agressions sur le personnel pénitentiaire. Il est doté de modules spécifiques de sécurité maximale.

— Le FIES-2 est un système de contrôle et de protection des narco-trafiquants.

— Le FIES-3 est destiné aux bandes armées (ETA, GRAPO, anarchistes..) Ce régime prévoit le contrôle des communications et de nombreuses fouilles. Il y aussi de nombreux cas d’isolement en premier degré et les transferts se font dans les mêmes conditions qu’en FIES-1.

— Le FIES-4 est pour les fonctionnaires de l’Etat condamnés à des peines de prison (policiers, gardes civils, matons...). C’est aussi un régime de protection.

— Le FIES-5 est réservé aux délinquants sexuels pour les séparer des autres prisonniers.

A l’intérieur des diverses catégories, existent des régimes de différents degrés : le premier :isolement, le deuxième : vie normale, le troisième : juste avant la sortie ou une liberté conditionnelle.

3) Gabriel Pombo da Silva, après ne pas être revenu de permission et une cavale de quelques mois, a été repris en Allemagne avec sa sœur et deux autres compagnons, après une course-poursuite et une fusillade avec les flics. Condamné une première fois à 13 ans, en attente de son procès d’appel, il est actuellement incarcéré à Aachen.

[Extrait de Paroles de FIES, novembre 2005, 16 p.]


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, pp.26-29]