A propos d’une grève de la faim


Ancien membre d’Autonomia Operaia puis des PAC (Proletari Armati per il Comunismo) italiens de 1977 à 1979 et des COLP (Comunisti organizzati per la Liberazione Proletaria) en 1981, condamné à perpétuité par contumace en Italie et en France, Claudio Lavazza est arrêté le 18 décembre 1996 en Espagne après seize années de clandestinité, en compagnie de trois autres compagnons anarchistes, suite à la tentative de braquage de la Banco de Santander de Cordoue en Espagne. Deux policières crèvent en tentant de les arrêter tandis qu’ils sont criblés de balles.

Ils sont condamnés le 30 avril 1998 par le tribunal de Cordoue. Lavazza prend 49 ans de prison pour «braquage manqué, vol de voiture, menaces sur la personne d’une policière, détention illégale d’otage et deux assassinats» (les deux autres prennent 48 ans et le dernier 3 ans), plus des milliers d’euros de dommages et intérêts pour les familles des deux mercenaires tuées. La cour d’appel de Grenade confirmera ce verdict le 29 septembre 1998.

En octobre 1999, Lavazza et deux de ses complices de Cordoue seront en sus condamnés pour l’assaut du consulat italien de Malaga le 4 décembre 1996, au cours duquel trois individus à visage découvert saccagent le lieu et dérobent 55 000 pesetas, 12 passeports italiens et 20 tampons. Bien qu’un groupe anonyme, les Corazones Libres, revendique l’action avec détails dans un communiqué envoyé après les arrestations de Cordoue, ils prendront 12 années chacun, ce qui sera confirmé en appel en janvier 2001. La justice lui imputera encore par la suite classiquement plusieurs braquages sans responsable connu, ce qui portera sa peine totale à 79 années de prison en Espagne.

Enfermé en FIES depuis son arrestation, Lavazza participera à partir de 1999 à la lutte collective très dure contre ce régime d’isolement, avec de nombreux autres compagnons (dont Laudelino Iglesias, voir entretien pages précédentes) et des «révoltés sociaux». Sorti le 28 février 2005 du régime spécial qu’est le FIES, prison dans la prison, il est actuellement incarcéré dans la prison d’Albolote (Grenade).



Prison d’Albolote, 23 août 2005

Chers Fotua et Sedar, et vous tous qui luttez contre l’isolement carcéral. Je ne sais vraiment pas par où commencer, c’est peut-être la lettre la plus difficile à écrire de ma vie. Je connais votre situation depuis toujours… En effet, il n’est possible de la connaître à fond que lorsqu’on vit l’horreur de l’isolement carcéral… Je l’ai vécue pendant 8 années (je n’en suis sorti que depuis quelques mois) dans les modules FIES, ici en Espagne (qui ne sont certes pas comparables avec les prisons de type F en Turquie). La vie que vous êtes en train de mener, les vies qui ont été perdues, sont et seront un exemple de lutte pour le droit à une vie digne. Chacun de nous peut choisir le meilleur moyen de lutter, cela dépend des circonstances que nous impose l’Ennemi… les limites, c’est nous qui nous les imposons… c’est un droit que personne ne peut nous enlever.

La vie appartient à chaque individu, lui et lui seul peut décider qu’en faire… Mourir dans une terrible grève de la faim est un choix… et, même si je ne le partage pas, je ne peux que m’incliner devant votre décision. Je n’ai pas de conseil à vous donner, sur comment on peut lutter d’où vous êtes, je ne peux que vous dire qu’une de vos vies vaut plus de 100 vies de vos matons.

Lorsque j’étais en isolement, je pensais que si le système de Domination m’obligeait un jour à vivre dans l’horreur, je lui restituerais toute l’horreur dont je serais capable. C’est nous, les prisonniers, qui pouvons changer la prison. S’ils nous font vivre l’enfer, n’oublions pas que les gardiens y vivent et y travaillent et qu’ils veulent rentrer à la maison et embrasser femme et enfants à la fin de leur service… Nous n’avons pas cet espace de bonheur, nous n’avons plus rien à perdre, c’est pour cela qu’ils peuvent vivre à leur tour l’enfer, et c’est un luxe que nous ne pouvons nous permettre qu’à la seule condition de rester vivants… Si nous nous en allons, ce sera une joie pour eux… Il n’y aura plus personne pour perturber leur existence, ils pourront continuer tranquillement leur sale besogne en torturant le prochain compagnon qui tombera entre leurs mains. Ce que je vous dis, ce ne sont pas que des paroles… mais plutôt une expérience de vie, vécue personnellement par moi et quelques compagnons que j’ai connus et connais. En Espagne aussi, sous la dictature fasciste du général Franco, la vie d’un prisonnier ne valait rien… tortures… assassinats… isolement étaient à l’ordre du jour et la réponse aussi bien dedans que dehors fut très dure contre les tortionnaires, si bien que les matons étaient terrorisés à l’idée d’entrer dans certaines taules.

Excusez-moi du ton, mais c’est ce qui me vient à l’esprit en vous écrivant dans une situation aussi dramatique, c’est ce que je ressens avec une rage que je ne peux cacher, impuissant à lutter contre l’indifférence des gens. Je voudrais que ces paroles changent la route stratégique du présent et que nous luttions tous unis pour l’abolition de l’isolement et pour la vie.

Avec @mour, Claudio

[Cette lettre était destinée à Sedar Demirel, alors en grève de la faim dans les prisons turques. Après s’être immolé le 18 décembre 2005 pour protester contre l’isolement et les cellules de type F, il est conduit à hôpital où il décédera le 7 janvier 2006. La réponse de S. Demirel est disponible sur notre site. Le titre est de la rédaction]


Claudio Lavazza

C.P. Albolote (Mod. 2)

Ctra De Colomera Km 6,5

18 220 Albolote

Granada — Espagne


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p.32]