Chronique d'une mort salariée


A force d'assister aux discours plats des bureaucrates et autres syndicalistes, je me suis dit qu'il fallait que je mette une petite graine dans la morne plaine des arguments anti-CPE. Du primaire à la fac, je reste sur le même bilan : l'école de masse reste une école de classe. Quand l'école parle d'intégration je ne vois que domestication. Elle prétend combattre des violences qu'elle a elle-même générées : celles de l'institution qui naturalise les différences sociales présentes et à venir. Sans parler de l' « Orientation » qui force la main pour qu'elle serve l'industrie, rétrécissant les possibles à coups de conseils de classe. L' « Education » naturalise le travail salarié comme unique perspective de vie. Dans ce contexte, les CPE-CNE se placent dans la continuité : l'assujettissement à l'ordre de l'entreprise jusqu'à la rupture du contrat. Les deux ans de période d'essai se présentent ainsi comme une manière de soutenir l'aliénation et l'exploitation : deux ans à fermer sa gueule, à faire semblant, à obéir... Pour moi, et d'après ce que j'en discute avec mes potes qui bossent, cette mesure révèle un état d'impuissance des entreprises qui, ne parvenant plus à motiver les salariés, ont besoin d'une loi qui grave dans le code une soumission qu'elles ne parviennent plus à obtenir autrement : l'embauche au bout des deux ans équivaut à une prime au fayotage. Sinon retour à la réserve de chômeurs en garde à vue à l'ANPE.

Je me rappelle d'une émission de radio sur RFI dans laquelle le Président des Jeunesses Populaires, Fabien de Saint-Nicolas lançait au président de l'UNEF : "Quel jeune ne rêve pas de faire ses preuves dans une entreprise ?". Le chef de l'UNEF s'aligne et la plupart des orgas reprennent la rhétorique de « l'emploi à tout prix » à leur compte : c'est dans et par le travail que chacun est censé se réaliser... Pourtant autour de moi, le monde du travail ne fait rêver personne, chacun tente plus de s'en préserver que de s'y préparer. Non par fainéantise ni par irréalisme, mais surtout parce que les chemins par lesquels nous désirons nous réaliser ne coïncident pas avec l'entreprise. Je ressens beaucoup autour de moi cette souffrance de devoir reléguer les passions et les désirs à l'état de hobby, pour sacrifier sa vie à un job… Schizophrénie instituée.

Car on passe pourtant par les petits boulots : « c'est ça le monde du travail : faire des big-macs, enquêter ou vendre pour des boites de merde, exploiter des étudiants dociles, faire copain-copain avec celui qui t'exploite, creuser ton trou, mendier une pause, stresser, stresser...sourire, sourire, toujours sourire »

Apprendre que l'on est jetable, que l'on doit fermer sa gueule, qu'il faut penser d'une façon et pas d'une autre, qu'il faut être un "gagnant", dynamique et cynique à souhait, que c'est chacun pour soi. Pour tout ça… Merde au travail et au monde qu'il construit, qu'il fait accepter. Qui veut vraiment d'un salariat, synonyme de soumission et de collaboration ?

Parfois je pense à une auto-organisation généralisée de nos activités, une façon de vivre de ce que l'on aime, sans passer par le « travail salarié », mais toutes les entreprises ne pourront être autogérées. Certaines devront être démantelées pour ne plus perpétuer le désastre en cours… C'est cette société industrielle, les types d'organisation qu'elle génère et les rôles qu'elle nous fait jouer qui doivent être combattus.

S'il y a bien misère économique, la misère qui nous est la plus commune est notre futur : CDI ou CPE, nous allons devoir nous plier à ce monde, à ses exigences incritiquables, à ses évidences destructrices, si personne ne se lève… Et ce ne seront pas les syndicats ni les orgas qui se lèveront mais les bandes : ma bande de pote et d'autres, en nous déplaçant ensemble aux AG, en trouvant ensemble nos propres modes d'action, d'intervention pour ne pas perdre à nouveau une bataille, et que nous vivions ce que nous voulons vraiment vivre.

Notre chance n'est dans aucune classe politique, aucune figure charismatique ; il est dans leur décrédibilisation, dans le démantèlement de leur pouvoir et la mise en commun de nos désirs.


placoplast@no-log.org


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p.9]