Lettre de Rubén

Le 9 février 2006, Rubén Masmano Bernet et Ignasi Antolino Ibañez, deux jeunes anarchistes de Barcelone, sont arrêtés et incarcérés, accusés de deux actions de sabotage : l’une commise le 14 décembre 2005 contre le CIRE (entreprise publique qui contrôle le travail en prison), et la seconde aux dépends de la banque Sabadell, une des entreprises partie civile contre Sergio L.D., l’unique personne encore inculpée suite aux émeutes lors du sommet de l’Union européenne de 2002 à Barcelone (dont le procès est le 8 juin 2006).

De nombreuses actions de solidarité ont lieu en Espagne, et jusqu’au Portugal ou en Belgique, et Ignasi est finalement libéré contre une caution de 3000 euros le 30 mars 2006. Il reste encore à faire sortir Rubén...

Le 29 mai 2006, le procureur a requis 7 ans et demi de prison pour chacun, et 20 mois de jours/amende à 5 €/jour. Plus 3 846,63 euros de dommages-intérêts pour la Caixa Sabadell et 21 674, 50 euros pour la Generalitat de Catalogne, concernant les dégâts contre le Cire.


Prison de Can Brians, 15 février 2006

Salut compagnonNEs !

Tout commence à 8h30 du matin ce maudit 9 février, lorsqu’un compagnon nous réveille pour nous prévenir qu’il semble qu’ils sont en train d’expulser Ignasi de son squat à Vila de la Clota. Il nous faut quelques instants pour réagir, puis nous décidons de nous y rendre afin de lui exprimer notre solidarité. Nous petit-déjeunons, puis nous descendons pour nous rendre à la Clota. En un instant, comme s’ils surgissaient de nulle part, un nombre indéterminé d’agents en civil de la brigade politico-sociale des Mossos d’Esquadra s’approche de nous, masqués, en nous disant qu’ils m’arrêtent parce que je suis un terroriste. L’impact est plutôt rude, ils nous fouillent dans la rue contre le mur, et c’est à ce moment que je perds le contact avec la compagne qui est avec moi. Ils me font monter dans une voiture et me disent que je suis accusé d’avoir incendié une agence de la banque Sabadell et le CIRE situé calle Gran de Gracia, puis qu’ils vont faire une perquisition de mon appartement. Je leur dis que je souhaite la présence de mon avocat. Ils me demandent son nom, puis les quatre qui m’accompagnent rient et disent que ça ne se passe ainsi que dans les films. J’insiste pour qu’ils respectent mes «droits», mais peu importe.

Ils m’emmènent menotté à la maison, le visage masqué, en m’obligeant à regarder le sol. Je ne peux relever la tête que dans l’entrée, pour me rendre compte du dispositif incroyable qui a été mis en place. Je calcule qu’ils sont au moins 14 flics en civil, parce qu’il y a trois voitures pleines, en plus des fourgons anti-émeutes.

En entrant, je vois 6 agents et la compagne, ce qui me rassure. La perquisition commence alors, ils embarquent affiches, livres, fanzines, vêtements, deux ordinateurs. Ils n’ont laissé que le chat. Je me rends alors compte qu’ils sont en train de m’appliquer la Loi Antiterroriste, parce que la compagne présente l’a explicitement demandé. A ce moment, personne ne pouvait pénétrer dans le bâtiment, entièrement occupé par la brigade. A la fin de leur sale boulot, ils laissent la compagne à la maison, me font monter dans une voiture et me transfèrent au commissariat de Zona Franca, où ils me fichent avant de m’enfermer en cellule.

Je réussis à voir un autre compagnon, qui n’est pas Ignasi, et nous commentons la situation sans bien comprendre, parce que le mandat de capture ne concernait que moi et Ignasi. Il sera relâché assez vite.

Le séjour dans le commissariat est plutôt puant. Pendant ces douze heures, ils me font monter pour être interrogé par le chef de la brigade et un autre importun. Avec un sourire sarcastique sur leur visage de tortionnaires, ils me demandent si j’ai une déclaration à faire. Je m’y refuse, naturellement, puis je reste assis là avec les deux, fumant une cigarette et devant entendre des questions du type «qui a fait le coup de l’institut italien de la culture ?», «et toutes les autres choses ?». Je ne réponds pas, et nous passons un peu de temps à nous regarder et nous haïr, au moins pour ma part, jusqu’à ce que j’ai fini de fumer et que je retourne menotté en cellule. Le lendemain, ils nous conduisent au commissariat Les Corts, où nous passons deux jours en mangeant deux sandwichs par jour. Puis nous sommes conduits au tribunal. Ignasi est placé dans une cellule avec un autre détenu, moi je suis en isolement dans une cellule qui ne comporte qu’une fenêtre de 40 cm sur 40, munie de barreaux. Nous y passons plusieurs heures, je ne me souviens plus combien, jusqu’à ce que la secrétaire du juge m’informe qu’ils ne parviennent pas à trouver mon avocat, me demandant si nous sommes prêts à lâcher une déclaration en présence d’un commis d’office. Nous refusons, tant qu’ils ne trouvent pas le nôtre. Il finit par arriver et nous montons : une foutue farce, avec des indices sans preuve. Le magistrat, sans nous regarder en face et sans nous répondre, demande l’incarcération préventive sans possibilité de liberté conditionnelle sous caution. L’avocat, au contraire, demande la libération, parce qu’il n’y a ni danger de fuite ni d’interférence dans l’enquête, mais la juge de garde accepte la demande du procureur et ils nous conduisent directement à la prison de la Modelo.

Au moment de pénétrer dans le fourgon, nous bénéficions de quelques mauvais traitements : ils nous y poussent les bras levés, menottés, en nous obstruant la bouche parce qu’ils savent que nos compagnons nous attendent dehors. Dans le fourgon, nous prenons des coups parce qu’ils n’arrivent pas à nous soumettre.

En prison, le traitement est celui réservé aux prisonniers politiques. En deux heures, nous changeons deux fois de cellules, et ils nous interdisent d’entrer en contact avec d’autres détenus. Lorsque nous nous rendons chez le médecin, l’assistante sociale ou l’éducateur, c’est toujours seuls et non en groupe, contrairement aux autres. Le lendemain, le juge de la détention réitère l’incarcération préventive, et y ajoute la dispersion. Je suis donc transféré à Can Brians, où un maton au ton affreusement ironique me dit : «la vie est paradoxale, hier tu as mis des bombes contre le CIRE, et aujourd’hui tu te retrouves derrière les barreaux». Je lui demande de respecter la présomption d’innocence, ajoutant que je ne suis pas encore condamné. Sa réponse est brève : «toi qui fait partie de ceux qui parlent de brutalité des gardiens, tu vas désormais la sentir sur tes os».

Jusqu’à présent, je n’ai pas tant souffert des punitions physiques, j’ai assez à faire avec les attaques au moral, vu qu’ils nous méprisent en permanence, comme si nous n’étions pas des personnes ; je ne vais pas le nier, je n’arrive pas à dormir correctement. Je rêve tout le temps, ou plutôt, je fais des cauchemars. Je pense à vous, compagnons, qui êtes dehors, ma famille. Mais ça me donne de la force de savoir que vous continuez à lutter comme nous le ferons de l’intérieur des oubliettes de l’Etat. Nous savons que notre place n’est pas ici, mais dehors, pour résister et continuer jusqu’à la liberté, si nous restons toujours fermes et constants. En dépassant toutes les barrières que nous impose l’Etat, en s’auto-organisant et en luttant. Ni les brigades politico-sociales, ni les prisons ne pourront en finir avec l’Anarchie, parce que s’ils n’y sont pas parvenus jusqu’à présent, ils ne réussiront jamais.

Je vous demande seulement de continuer, de nous soutenir aussi, parce que nous en avons besoin pour ne pas tomber. Nous savons que nous sortirons à terme, ils ne peuvent nous garder ici s’ils ont un peu de scrupules. La suite est en grande partie liée à l’application de la maudite légalité, et plus encore à la lutte qui se développera à l’extérieur : protestez, criez et résistez (si vous le souhaitez).

Du module 1 de la prison de Can Brians,

Salut et anarchie,

Courage et toujours en avant !

Rubén


Rubén Masmano Bernel

C.P. Can Brians (Mod. 1)

Apartado 1000

08760 Martorell

Barcelona — Espagne


[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p.34]