Etats généraux de la servitude


Le compte-rendu ci-contre est extrait d’un recueil de textes et de documents qui a pour objet d’exposer le point de vue de quelques opposants aux états généraux de la recherche, aboutissement du mouvement des chercheurs de l’année 2004. Il ne prétend pas rendre compte de la totalité des manifestations d’hostilité qui ont eu lieu pendant une semaine à l’encontre de ce jubilé de la domination techno-marchande. Les auteurs de cette brochure faisaient partie des indésirables qui se sont introduits dans le Centre Alpes Congrès à Grenoble pour y perturber la première journée des Assises nationales de la recherche, le 28 octobre 2004, et tenter d’y briser l’invraisemblable consensus qui avait entouré jusque-là le mot d’ordre « Sauvons la recherche ! ».

S’ils se sont donné la peine d’écouter, sans se mettre à hurler, les horreurs proférées par le maire de Grenoble et les ministres présents à cette occasion, c’est qu’ils tenaient à faire savoir publiquement et bruyamment que les chercheurs ont des ennemis. Et ceux-ci, bien sûr, ne sont nullement à chercher au sein du pouvoir d’État ou du patronat, mais dans les fractions de la population qui n’ont pas perdu tout espoir de s’opposer de manière cohérente à la société marchande totale.


Le scientisme, stade suprême du citoyennisme

Depuis le début de la grande concertation des états généraux, des individus ou des groupes avaient pris la parole, sans (trop de) fracas, dans certaines assemblées ou réunions préparatoires pour poser la question du contenu de l’activité de recherche, passée sous silence par le mouvement. Ils avaient tenté de se faire entendre des chercheurs, notamment des groupes de précaires. Un texte intitulé « Des crédits, pour quoi faire ? », émanant d’un mystérieux Comité de libération des intellectuels non gouvernementaux (C. L. I. N. G.) dont nous nous sentons proches, avait circulé au printemps. Il avait suscité au mieux l’irritation ouverte (« je suis anarchiste, je sais ce que c’est que le sabotage ; et dire qu’il faut saboter les laboratoires de chimie, c’est intolérable ! » ; « les chercheurs n’ont pas à justifier leur utilité sociale »), au pire l’approbation indifférente et fausse de ceux qui se disent prêts à tout écouter sans rien changer à leur position (« Oui, bien sûr, on a pensé à tout ça. Il y a d’ailleurs des commissions qui planchent spécifiquement sur la redéfinition des rapports entre science et société. Mais bon, battons-nous d’abord pour que tout le monde ait un emploi stable, et ensuite on pourra mieux y réfléchir… »).

Ces quelques prises de contact avec le mouvement nous en ont convaincus et le déroulement des états généraux nous l’a confirmé : en guise de mouvement nous assistions à une stérilisation préventive de la question sociale, c’est-à-dire, dans ce cas, à la limitation des enjeux à la question du statut. Les états généraux de 1982, comme l’a remarqué Bonneuil1 avec une certaine pertinence (qu’il saura éventuellement monnayer à l’avenir), ont constitué à cet égard un précédent. Il était patent que le prétendu bras de fer entre gouvernement et « chercheurs en colère » s’apparentait plutôt à la controverse entre Hayek et son grand ami Keynes dans les années trente, autour d’une question qui les tourmentait : comment sauver le capitalisme de la ruine. L’État sarkozyste jouait le rôle du capitaliste primaire, « libéral », très regardant sur les coûts de production. Les chercheurs, eux, représentaient un capitalisme plus subtil : « Nous ne sommes pas qu’un coût ! nous sommes une force productive à rendements croissants, nous contribuons plus que quiconque à la croissance et à la compétitivité de notre pays.2 »

La «Commune» de Grenoble

Les Assises nationale de la recherche étaient prévues à Grenoble, seule ville de province à avoir connu des manifestations de chercheurs. Cette « ville-laboratoire », est le symbole de la « synergie », pour utiliser un terme gestionnaire, des pouvoirs scientifique, politique et industriel. Le maire PS, Michel Destot, est un ancien chercheur du CEA (Commissariat à l’énergie atomique). La proportion de cadres et autres « professions intellectuelles supérieures » y est anormalement élevée… tout comme les prix de l’immobilier, la pollution, et le vote écolo. Grenoble la moderne nous offre un parfait exemple de ce que le développement capitaliste ne devient nullement moins polluant à mesure qu’il se « perfectionne » : entre l’exigence abstraite d’accumulation de valeur et les buts humains concrets, comme la réalisation de soi dans la production de ses conditions de vie, ou la conservation d’un monde humain pour notre descendance, la contradiction ne fait que se creuser. Croire au « développement durable », à la possibilité d’économiser de l’énergie grâce aux « progrès » de la technoscience, relève de la plus crasse superstition progressiste (tertiaire=virtuel=propre / industriel=charbon=sale). Les nanotechnologies sont là pour prouver l’inverse, elles qui demandent des quantités d’eau astronomiques ; quant aux embouteillages, ils ne font que croître et embellir, dans Grenoble et tout autour, puisque les salariés de l’économie de services fuient le centreville dès leur triste besogne achevée, pour se réfugier chez eux en banlieue le soir, ou pour aller passer le week-end sur les pistes de Chamrousse, où l’air est encore réputé respirable.

Quant au vote Verts (Grenoble est la troisième ville «Verte » de France, après Paris et Rennes), il ne peut s’interpréter, dans ce contexte de surenchère techno-marchande et militaire, que comme la défaite du mouvement de critique des nuisances environnementales et de la non-vie qui les produit. C’est ainsi que les Verts sont apparus comme une force politique à Grenoble en 1977 après l’échec de l’opposition au surgénérateur nucléaire Superphénix. Ils n’y ont jamais apporté la moindre compensation à la précarisation de la vie qu’appelle la bonne marche de l’économie. Là-bas comme partout ailleurs, ils jouent un rôle de premier plan dans l’ancrage de la société industrielle, en tant que représentation du désir de protection de la vie et en tant que satisfaction aliénée de ce désir par la réglementation. Grenoble représente un certain modèle de société, résultat visible du programme de la gauche moderne de Pierre Mendès-France3. Les chercheurs y sont comme des poissons dans l’eau d’un lac artificiel. En y tenant la plénière de leurs états généraux, ils ont montré à qui voudrait bien le voir quel genre de monde ils souhaitent léguer à l’humanité : un monde cher, pollué, de gauche, plein d’écoles de management, de bagnoles et d’usines Seveso à chaque coin de rue. Voilà pour le décor.

Que faire ?

Dès lors, en septembre, différents collectifs ont commencé à préparer sérieusement une démonstration d’hostilité envers ce mouvement si fier de sa popularité, à l’occasion de la grand-messe prévue fin octobre. Ils ont mis du temps à se trouver, et les premiers contacts, entre des personnes et des groupes qui, souvent, ne se connaissaient pas avant cette intervention commune, ne furent pas toujours d’une grande clarté. Les réunions des semaines précédentes, à Grenoble et à Paris notamment, n’avaient pas été très concluantes. On arrivait rarement à comprendre qui voulait participer et sur quelle base exactement.

Deux textes d’un antispéciste gratiné, Yves Bonnardel, contribuèrent notamment à semer la confusion et le découragement. Il était même question que l’un d’entre eux, intitulé « En finir avec l’idée de nature », figurât dans la brochure Objecteurs de conScience face aux états généraux de la recherche, qui devait exprimer l’opposition à « Sauvons la recherche ! »4...

L’introduction à la version finale d’Objecteurs de conScience met en avant la « diversité d’analyse, […] qui est une richesse face à la pensée pauvre que nous combattons. » Certes. La mise à l’écart du texte de Bonnardel est tout de même une illustration des limites qu’il faut savoir poser à cette diversité. Précisons bien qu’il ne s’agit pas de chercher à tout prix à être copains comme cochons, ni de fixer collectivement et une fois pour toute telle grille d’analyse ou tel mode d’action. Au contraire, il faut assumer et clarifier les différences (et les convergences) de points de vue tant qu’on le peut, même s’il reste des zones d’ombre, sans quoi on ne fait que singer une alliance qui n’existe que dans les intentions, et qui finalement se trouve confrontée à des obstacles insurmontables parce que niés. C’est un caractère de notre époque que de rechercher à tout prix un faux consensus (où toutes les opinions se valent, c’est-à-dire qu’elles ne méritent pas d’être discutées) et de refouler les difficultés de la pensée et de l’action collectives. Celles-ci ont un coût : des discussions longues, souvent laborieuses, puisque nous sommes déshabitués à communiquer nos idées directement. Faire semblant d’oublier ces difficultés, c’est s’exposer à la stupeur et à la paralysie, au moment où elles apparaissent. C’est aussi se priver de l’apprentissage qui permet de les résoudre, pour pouvoir alors agir vite et avec un minimum de pertinence.

Certains des auteurs de cette brochure ont tout de même décidé de se rendre à Grenoble, en pariant au mieux sur la possibilité d’une contestation qui puisse produire du sens. Nous avons formulé clairement nos motivations en rédigeant deux textes complémentaires, le tract « États généraux de la servitude » et un huit-pages plus détaillé, Totem et Tabous, qui relie explicitement le mouvement des chercheurs aux autres mouvements citoyens, en s’efforçant d’en démolir les idoles et d’en soulever les non-dits. Nous sommes partis avec cette littérature, et la certitude que le moment le plus important de la semaine serait la plénière des états généraux, le jeudi et le vendredi.

La Coordination nationale de répression du scientisme

La perturbation des états généraux s’est déroulée en plusieurs temps : l’intervention au colloque « Regards sur les technosciences » sur le campus de Grenoble le mercredi matin ; « l’accueil » des participants aux Assises à la gare, l’après-midi du même jour ; le sabotage des Assises le jeudi matin ; la présence au débat « Quelles relations entre les chercheurs scientifiques et la société ? », organisé par les Verts, la fondation Sciences citoyennes et la FSU, le jeudi en fin d’après-midi ; et enfin « l’attaque chinoise », à la sortie du cocktail offert par la ville aux chercheurs, le jeudi soir.

Mardi et mercredi soir, la question du mode d’intervention aux états généraux a été discutée. Le tract « États généraux de la servitude » fut accepté à l’unanimité. Il fut également décidé du moment de la distribution du tract. Tout le monde étant d’accord pour intervenir le jeudi matin, afin de marquer les deux jours de « débats », deux options étaient envisageables : avant ou après la pause petit déjeuner de 10 heures.

C’est la deuxième option qui fut retenue, pour deux raisons. La première est que le ministre de la Domestication nationale, M. Fion, et le secrétaire d’État à la Recherchindustrie, M. DaubeAir, intervenaient auparavant, précédés du maire et du préfet. Il fallait s’attendre, jusqu’à 10 heures, à un important dispositif de sécurité, avec le risque de se faire expulser en trente secondes, montre à cristaux liquides en main. D’autre part, la rumeur courait qu’une contestation citoyenne et syndicaliste des ministres était en préparation. Il fallait éviter d’être confondus avec elle, pour bien montrer que c’étaient avant tout les chercheurs que nous voulions mettre en cause ce jour-là. Nous avons donc dû prendre notre mal en patience, et nous donner la peine d’écouter les odes étatiques à la technoscience, nous contentant de quelques salves d’applaudissement ironiques lors des passages les plus guerriers (sur la nécessité de repousser les assauts chinois et indien, notamment).

C’est donc après la pause petit déjeuner que nous nous apprêtâmes à intervenir. Doublement écœurés – par les discours à vomir debout des fonctionnaires du désastre et par le petit déjeuner en question, à base de viennoiseries à la graisse hydrogénée et de jus d’orange déconcentré –, les contestataires étaient dispersés aux quatre coins de la salle. Les chercheurs, qui se croyaient enfin seuls après le départ des ministres, semblaient galvanisés (effet café lyophilisé ou vrai corporatisme ?), et fermement décidés à s’autocongratuler.

À la reprise, c’est aux cris de « allez Henri !» que Henri Audier monta sur le podium. Las, les chercheurs eurent à peine le temps d’applaudir les premières réparties de « papy stal ». Le discours de l’auguste syndicaliste fut interrompu à peine commencé, au beau milieu d’un éloge lyrique de l’État gaullien et de ses exploits scientifiques (le CEA, l’Inra, etc.). Nostalgie, quand tu nous tiens… Notre slogan « Ordre… Progrès… Croissance… Rentabilité », et la distribution du tract qui s’ensuivit, interrompirent pour de bon le déroulement du grand show rôdé à l’avance, sur fond de tissu bleu et d’arbres en plastique pour la télé, avec gestes appris dans les agences de communication politique et murmures de désapprobation polie dans la salle.

Alain Trautmann, chef de file de « Sauvons la recherche ! », bafoué dans son honneur d’arriviste à la petite semaine, surgit de derrière son ordinateur portable et bondit vers la tribune. Pendant ce temps, les tracts volaient, les agitateurs donnaient dans le sifflet et la boule puante, les chercheurs oubliaient un court instant leur rationalisme bienveillant et semblaient investis d’une fureur intolérante. Certains allèrent jusqu’à mettre en pièces les textes gracieusement distribués. Puis, ils firent corps dans une fureur mystique et crièrent à l’unisson : « De-hors ! De-hors ! »

Conformément au principe de la division du travail, les créateurs de concepts restèrent bien engoncés dans leurs sièges, tandis que les services de sécurité d’Alpes Congrès et de la CGT se chargeaient de nous mettre à la porte. Les agents de sécurité privés, très professionnels et dépourvus de toute animosité, faisaient preuve d’une douceur quasi-angélique, alors que, de leur côté, les gros bras de la « cégette » voulaient manifestement en découdre. Irréductibles staliniens, qui ne se font pas prier pour retourner aux bonnes vieilles méthodes. Nous fûmes ainsi évacués sans trop de dégâts, tous sauf trois. Un de ceux-là fut traîné de force à la tribune et, sommé par Trautmann de s’y exprimer, il lut donc le tract. Montrant les qualités attendues d’un leader national-démocratique, Trautmann exposa à son tour son désaccord à notre ami : il l’insulta à l’oreille pendant qu’il parlait. Puis les trois personnes restantes quittèrent la scène bleu schtroumpf ; le spectacle pouvait reprendre. Il ne nous restait plus qu’à méditer sur les interpellations des chercheurs, piqués au vif : «Vous tuez des arbres ! » (à propos des tracts) ; « Fascistes ! » (classique ; LE tube citoyenniste) ; « Allez voter Bush ! » (c’était une semaine avant sa réélection) ; « Donne-moi tes lunettes ! Tu les dois à la science », etc.

L’intervention aux états généraux s’est révélée la plus importante. La veille, au colloque « Regards sur les technosciences » des tracts visant la contribution de la philosophie universitaire à l’acceptation du désastre furent distribués mais ce colloque n’était pas directement associé aux Assises : il avait été organisé indépendamment des états généraux. Quant aux mises en scène à la gare lors de l’arrivée des chercheurs, elles n’ont provoqué qu’un malaise contenu. En effet, aucun d’entre eux n’a semblé choqué à la vue d’un jeune homme en blouse blanche affalé contre un mur, avec un bout de carton demandant « un euro pour le nucléaire ». Aucun n’est sorti de ses gonds en se voyant reniflé par un étudiant en blouse blanche et à quatre pattes, tenu en laisse par un patron à cigare qui l’encourageait : « Cherche ! Cherche ! »

La rencontre sur le thème « Quelles relations entre les chercheurs scientifiques et la société ? », organisée par les Verts, la fondation Sciences Citoyennes et la FSU, le jeudi soir, avait peu de portée. Très peu de monde y participait, à tel point que nous (vingt-cinq personnes) étions majoritaires dans la salle. Cette configuration imprévue provoqua un changement de stratégie : des textes, des cartes et des brochures furent bien distribués aux participants, mais nous ne prîmes pas la parole (devait être lu un réquisitoire contre l’action politique des Verts dans la région). L’ambiance était un peu tendue, car les personnes présentes nous avaient reconnus et semblaient redouter un autre esclandre, après celui de la matinée. Le modérateur, non sans appréhension, inaugura la réunion d’un « Bonsoir, merci d’être venus si nombreux… », moment que nous choisîmes pour quitter brusquement la salle, ce qui laissa aux présents une grande impression de vide : « Ah, vous n’avez plus rien à dire ? »

Enfin, le jeudi soir, une échauffourée a eu lieu à la sortie du cocktail offert par la mairie. Celle-ci fut brêve et les circonstances qui l’entourent restent obscures. Le traité suivant est la seule pièce qui permette d’éclairer un tant soit peu cet ultime épisode :

Traité de l’attaque chinoisetm

Prendre une bouteille de sauce piquante rouge, de celles que l’on schproute-schproute sur les raviolis à la vapeur micro-ondés. La remplir selon les proportions suivantes : 1/5e de sauce, 4/5e d’eau des canalisations. Projeter le liquide en décrivant un arc de cercle. Pour cela, plier le bras en tenant la bouteille derrière la tête, puis déplier brusquement jusqu’à extension complète du coude, en s’arrêtant à mi-hauteur, en direction du fonctionnaire du désastre. Pour décupler la violence de l’attaque, l’accompagner de quolibets (« crevure scientiste » marche assez bien).

À Grenoble, des postures variées à l’égard des « chercheurs en colère » ont été adoptées : ils ont été tournés en ridicule (à la gare), nous avons craché dans leur soupe sacrée (aux Assises nationales), ils ont été provoqués (l’attaque chinoise), nous les avons humiliés (à la rencontre organisée par les Verts, la fondation Sciences citoyennes et la FSU). Avec tout cela, beaucoup font encore comme s’ils n’avaient pas bien compris.

Épilogue

Il paraît que des « rigolos » ont effectivement un peu perturbé les états généraux. Mais ils auraient été incapables d’exprimer leur point de vue distinctement, comme on leur en donnait démocratiquement l’occasion. Fendons-nous donc d’une ultime mise au point. Il n’était nullement question de discuter avec les participants de cette bouffonnerie iséroise, notre tract et notre mode d’intervention ne laissaient aucune équivoque à ce sujet. Mais le chercheur d’État, après une longue carrière faite de petites humiliations, d’hypocrisies et de fourberies, a fini par intégrer la haine et le mépris comme mode de relation normal entre les individus. Quand on lui balance un tract à la figure où il est dit qu’on lui crache dessus, il pense tout naturellement qu’on est venu pour ouvrir le dialogue.

Nous étions venus dénoncer l’aspect mystificateur de ce que nous pensons de manière catégorique être une « manœuvre d’État déguisée en mouvement social », ce qui signifie que, depuis la pétition de mars jusqu’aux états généraux d’octobre, rien n’a été dit et rien n’a été fait qui s’opposât à la logique bureaucratique et à la surenchère technologique. Sur ce point, notre message a été on ne peut plus clair. Les états généraux de 2004 n’ont rien été d’autre qu’une négociation autour d’un objectif commun à tous les acteurs : la modernisation du travail de chercheur. Que l’évaluation, la concurrence internationale et la concentration des laboratoires aient été parmi les questions les plus discutées ne trompe pas. Plus généralement, l’attitude adoptée par les chercheurs, qui, tout en étant de gauche, se sont montrés incapables de faire simplement semblant de formuler un discours critique, recoupe peut-être une évolution globale du parti progressiste, qui se raidit lors des «mouvements», contraint qu’il est de défendre à tout prix l’État et la croissance économique.

Illustration de cette tendance, le texte pathétique intitulé Les Oubliés de la recherche 5 (Libération du 17 novembre 2004), qui ne dit rien sur la place de la science dans nos sociétés modernes, mais qui en revanche fait le constat d’une « recherche publique massacrée par plus d’une dizaine d’années de budgets catastrophiques et d’incurie gouvernementale », menace : « Quel que soit l’avenir du texte final des états généraux, une question plus grave encore est de savoir combien de temps la recherche en particulier, mais plus généralement l’ensemble de notre société, pourra survivre en perpétuant une précarité d’une telle ampleur », et prend des pauses guerrières pour annoncer : « L’histoire a montré que, souvent, lorsque les jeunes générations n’ont plus rien à perdre, un climat de chahut insurrectionnel (sic) s’installe ».

On ne s’étonnera pas complètement qu’une opposition sociale au progrès technologique ne vienne pas de la part de ceux qui ont participé activement à ce progrès-là. Par contre, l’incapacité des chercheurs à produire une minorité qui porte un discours critique influent est le signe indéfectible d’un milieu décadent. On peut mesurer cette décadence à la crétinerie hallucinée de son leader, le vieux Beaulieu, dont les paroles suivantes (les remerciements après son discours solennel à l’Académie) donnent un minuscule aperçu :

« J’ai recueilli avec profit les opinions et les travaux de Henri Atlan, Élisabeth et Robert Badinter, Jean Bernard, Tony Blair, Jean-Pierre Dupuy, Francis Fukuyama, Philippe Kourilsky, Dominique Lecourt, Dominique Meyer, Max Perutz, Ernest-Antoine Seillière, Guy Sorman, Alain Toffler. »

Ce que nous attendons aujourd’hui des chercheurs, c’est qu’ils se mettent pour une durée indéterminée en congés maladie, qu’ils restent couchés chez eux, qu’ils s’efforcent, allongés dans leur lit, de penser à la mort, qu’ils lisent un peu de poésie. Qu’ils réfléchissent par exemple pendant quelques heures à cette sentence de Rimbaud : « “Rien n’est vanité ; à la science, et en avant !”, s’écrie l’Ecclésiaste moderne, c’est-à-dire Tout le monde. »

Ensuite, ils pourront essayer de nous répondre, de justifier leur activité et leur contribution au monde actuel. Notons d’ores et déjà que la plupart des personnes qui ressemblent plus ou moins à des chercheurs et avec lesquelles nous avons l’occasion de discuter ont le plus grand mal à tenir la position d’avocat du diable. Les éventuelles réactions d’indignation devant la « violence » et le « caractère » déplacé de nos accusations font très vite place, dès qu’il est possible d’échanger des arguments, à un acquiescement gêné et angoissé : « Mais alors, ce que vous voulez c’est qu’on arrête de travailler ? ». Éclair de lucidité, souvent suivi d’un retour rapide à la déraison : « Vous avez sans doute raison. Mais il est déjà trop tard. »

Quelques membres de la Coordination Nationale de Répression du Scientisme,

Hiver 2004-2005


1. Cf. infra, « La lucidité intéressée de Christophe Bonneuil ».

2. « Croire que l’on peut limiter la recherche à quelques axes prioritaires pour la société, c’est entrer dans une logique de sous-développement… Les retombées utiles et rentables viennent certes de la recherche appliquée, mais celle-ci ne peut exister qu’en utilisant les nouveaux outils et les concepts inventés par la recherche fondamentale et comme l’objectif de cette dernière est le développement des connaissances, indépendamment de toute rentabilité escomptée, elle ne peut être soutenue, pour l’essentiel, que par des financements publics.» Extrait de la pétition «Sauvons la recherche!» Imparable ! Certains ne doutent vraiment de rien…

3. L’histoire de l’industrialisation de la ville sous ces aspects géographiques, politiques, urbanistiques, etc. est étudiée par la carte dressée à l’occasion des états généraux par l’Université Tangente.

4. Voici un extrait de l’autre texte de ce Bonnardel, qui donne une idée de la confusion de sa pensée :

« […] une des conséquences intéressantes des biotechnologies serait d’ailleurs la disparition de la frontière d’espèce, qui reste aujourd’hui encore vécue comme un fossé qui séparerait des êtres d’essence différente. Cette conception naturaliste de l’espèce censée représenter l’essence des individus animaux, qui n’est pas plus soutenable que la notion naturaliste de race, aura de moins en moins de sens du fait des biotechnologies, lorsque des animaux vivront avec des organes provenant d’autres espèces, mangeront des chairs issues notamment de gènes «humains» (d’origine humaine) recombinés, etc. Lorsque les humains eux aussi se feront greffer des cœurs de cochon ou de singe, etc. Cela me semble une conséquence positive probable, en ce qu’elle sapera le plus profondément ancré des fondements idéologiques du spécisme, mais cette raison ne suffit pas à avaliser le sort réservé aux animaux victimes, ni non plus de prendre le risque de catastrophes de grande ampleur. »

5. Disponible sur www.libertaire.free.fr, « site consacré à l’idée libertaire ». Parmi les premiers signataires du texte : Chercheurs précaires, Collectif des jeunes chercheurs contre la précarité (JCCP), Collectif des non-titulaires de l’Education nationale, Sud Étudiant.

[Tiré de Coordination Nationale de Répression du Scientisme, Etats généraux de la servitude, hiver 2004-2005, 40 p.]



[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, pp.20-23]