Le vaisseau des morts

par B. Traven

1926



Avant de rejoindre les morts, je ne comprenais pas comment l’esclavage, le service militaire étaient possibles. Je ne comprenais pas pourquoi des hommes sains de corps et d’esprit se laissaient chasser par les canons et la mitraille sans protester, pourquoi ils ne préféraient pas mille fois se suicider plutôt que de supporter l’esclavage, le service militaire, les fers des galères et les coups de fouet. Depuis que je comptais moi-même parmi les morts, depuis que je naviguais sur un vaisseau fantôme, ce secret m’avait été révélé, comme tous les secrets le sont après la mort. Aussi bas qu’il soit tombé, un homme peut toujours s’enfoncer encore ; aussi ter­rible que soit son calvaire, il pourrait en supporter un encore pire. On voit par là que son esprit, qui est censé l’élever au-dessus des animaux, le ravale au contraire au-dessous d’eux. J’ai conduit des animaux de bât, chameaux, lamas, ânes et mulets. J’ai vu des dou­zaines d’entre eux se coucher lorsqu’on les chargeait de trois kilos de trop ou qu’ils s’estimaient maltraités ; ils se seraient laissé fouet­ter â mort sans une plainte – cela aussi, je l’ai vu – plutôt que de se relever pour porter leur charge ou accepter les mauvais traite­ments. J’ai vu des ânes, vendus à des gens qui tourmentaient honteusement les bêtes, cesser de s’alimenter et mourir. Même le maïs ne parvenait pas à les faire changer d’avis. Mais l’homme ? Le seigneur de la création ? Il aime être esclave, il est fier de jouer au soldat et d’essuyer le feu, il adore le fouet et la torture. Pour­quoi ? Parce qu’il est capable de réfléchir, et donc d’espérer. Parce qu’il espère que ça ira mieux. C’est là sa malédiction, jamais sa chance. Et il faudrait avoir pitié des esclaves ? Des soldats et des invalides de guerre ? Haïr les tyrans ? Non ! D’abord il y a les escla­ves, puis apparaît un dictateur.

[Extrait de "Cette Semaine" n°89, juin 2006, p.44]