Anarchistes-Bandits

par Le Rétif
publié dans Le Révolté n°36, 6 février 1909
journal de la colonie libertaire de Boisfort (Belgique)


Les quotidiens, la semaine dernière, ont relaté avec maints détails un tragique incident de la lutte sociale. Dans la banlieue de Londres (à Tottingham), deux de nos camarades russes assaillent le comptable d’une usine et, poursuivis par la foule et les policemen, soutiennent contre eux une lutte désespérée dont le seul récit fait frissonner...

Après environ deux heures de résistance, ayant épuisé leurs munitions, blessé vingt-deux personnes dont trois mortellement, ils se réservèrent leurs dernières balles. L’un, notre camarade joseph Lapidus (le frère du terro­riste Stryge, tué à Paris, au bois de Vincennes en 1906), se tue roide ; l’autre est pris gravement blessé.

Devant leur héroïsme farouche, les paroles semblent impuissantes à exprimer l’admiration ou le blâme ; les lèvres se figent, la plume ne trouve pas assez fort, assez sonore.

Il y aura pourtant, dans nos rangs, des timorés et des peureux pour désavouer leur acte. Mais nous tenons, pour notre part, à leur affirmer hautement notre solidarité.

Nous sommes fiers d’avoir eu parmi nous des Duval, des Pini, des Jacob ; nous tenons aujourd’hui à dire tout haut : «les “bandits” londoniens furent bien des nôtres!»

Qu’on le sache ! Que l’on comprenne enfin que nous sommes dans la société présente, comme l’avant-garde d’une armée barbare ; que nous n’avons de respect pour rien de ce qui constitue la vertu, la morale, l’honnêteté ; que nous sommes en dehors des règles et des lois. On nous opprime, on nous persécute, on nous traque. Constam­ment les révoltés se retrouvent devant la triste alternative : se soumettre, c’est-à-dire abolir leur volonté et rentrer dans le troupeau misérable des exploités, ou accepter le combat contre tout l’organisme social.

Nous préférons le combat. Contre nous, toutes les armes sont bonnes ; nous sommes dans un camp ennemi, cernés, harcelés. Les patrons, les juges, les soldats, les flics s’unissent pour nous terrasser. Nous nous défendons – non par tous les moyens, car la plus péremptoire réponse que nous puissions leur faire c’est d’être meilleurs qu’eux – mais avec un profond mépris de leurs codes, de leurs morales, de leurs préjugés.

En nous refusant le droit au travail libre, la société nous donne le droit au vol. En accaparant les richesses mon­diales, les bourgeois nous donnent le droit de reprendre, comme nous pouvons, de quoi satisfaire nos besoins.

Anti-autoritaires, nous avons l’ardente volonté de vivre libres sans opprimer personne, sans être opprimés par personne. Une telle vie, la société actuelle, basée sur l’égoïsme absurde des plus forts, l’iniquité, l’oppression, nous la refuse. Pour ne pas crever de faim nous sommes forcés de recourir à divers expédients: accepter l’existence abrutissante et démoralisante du salarié – travailler ; ou l’existence dangereuse de l’illégal – voler, se tirer d’affaire par les moyens en marge des lois.

Qu’on le sache ! Pour arracher notre subsistance, travailler –nous soumettre à l’esclavage de l’atelier– nous est un expédient au même titre que cambrioler. Tant que nous n’aurons pas conquis la vie ample et large pour laquelle nous luttons, les divers moyens auxquels l’organisation sociale nous forcera d’avoir recours ne seront pour nous que des pis-aller. Aussi choisissons-nous, selon nos tempéraments et les circonstances, ceux qui nous conviennent le mieux.

Vos codes, vos lois, votre «honnêteté» – vous ne pouvez pas vous imaginer ce que nous nous en moquons ! C’est pourquoi, face à la bourgeoisie écumante, face aux jugeurs, aux brutes honnêtes, aux prostitués du journalisme, nous tenons à proclamer : «Les bandits de Londres sont bien des nôtres !»

Ce sont d’ailleurs de beaux bandits, et l’on peut en être fier. Nous n’aurons pas pour eux de vaines paroles de regrets, de vaines larmes. Non ! mais que leur mort nous soit un exemple et grave en notre mémoire la sublime devise des camarades russes : les anarchistes ne se rendent pas !

Les anarchistes ne se rendent pas ! pas plus sous les balles des policemen que sous les huées de la foule ou les condamnations des jugeurs ! – les anarchistes ne se

rendent pas !

Résolus à vivre en réfractaires et à se défendre impitoyablement jusqu’au bout, ils savent, quand il le faut, accepter l’épithète de «bandits».

Je devine, sur tes lèvres, lecteur, l’objection sentimentale : «Mais les 22 malheureux blessés par les balles de vos camarades étaient des innocents ! N’avez-vous pas de remords ? »

Non ! car ceux qui les poursuivaient ne pouvaient être que des citoyens «honnêtes», des croyants en l’État, en l’Autorité ; des opprimés peut-être, mais des opprimés qui, par leur criminelle veulerie, perpétuent l’oppression.

Des ennemis !

Des inconscients, répondra-t-on. Oui, mais le bour­geois féroce est aussi un inconscient. L’ennemi, pour nous, c’est celui qui nous empêche de vivre. Nous sommes les assaillis, et nous nous défendons.

Aussi n’avons-nous pas, pour nos audacieux camarades tombés à Tottingham, de paroles de blâme – mais beau­coup d’admiration pour leur sans-pareille bravoure, et beaucoup de tristesse de voir se perdre ainsi, en pleine vigueur, des hommes d’un courage et d’une énergie excep­tionnels.


[Extrait de "Cette Semaine" n°90, septembre 2006, p.40]