Au pied du volcan : Atenco
(Des machettes contre un aéroport)


Ils ne vont pas se moquer de nous une nouvelle fois, nous n’accepterons pas cette nouvelle invasion déguisée en progrès et en modernité.
Des paysans d’Atenco

Le District fédéral (agglomération de Mexico) n’échappe pas à l’onde de choc. Dans sa course au développement, l’immense métropole dévore le reste, et le confort des uns sonne le glas des autres... Il y a six ans, Tepoztlán, une petite bourgade du Morelos située à moins de 60 kilomètres de Mexico, avait tenu tête au monstre en empêchant la construction d’un golf. Dans le cas du municipe d’Atenco l’enjeu est de taille : les paysans de la vallée de l’Anáhuac (région de la lagune de Texcoco sur laquelle s’est implantée la ville de Mexico) se battent contre le projet d’un aéroport qui va détruire leur vie : leurs traditions communautaires, mais aussi tout un fragile équilibre écologique déjà bien menacé par la métropole : «Il ne peut exister de meilleures raisons d’utilité publique que la protection de nos cultures traditionnelles, de nos territoires et de nos ressources naturelles. » «La terre est notre liberté, nous ne sommes pas riches mais en perdant la terre nous perdons notre liberté. » Fox pensait les endormir en jouant les camelots de foire : «Ils ont touché le gros lot», disait-il dans son émission radiophonique à propos des paysans d’Atenco, expropriés par le projet... «Que le monsieur aux bottes [Fox s’était fait remarquer par ses bottes de vaquero] vienne vivre chez nous et nous, nous irons dans son ranch... Qu’il cesse de se moquer de nous parce que nous existons et nous allons le lui montrer jusqu’aux ultimes conséquences... »

Bien le bonjour du Mexique,

À la suite de deux manifestations vers la capitale, de plusieurs jours de mobilisation et plus d’un mois de combats, les paysans de San Salvador Atenco ont obtenu la suspension en appel du décret d’expropriation de leurs terres. Cela ne signifie pas qu’ils ont obtenu satisfaction, mais ils ont remporté la première bataille: «Nous voulons qu’ils laissent en paix notre terre, nous la voulons pour toute la vie. »

Revenons quelques jours en arrière.

Le 14 novembre, après avoir marché plus de dix heures, les paysans de San Salvador Atenco, de Panoaya, d’Acuexcomac, d’El Salado ont fini par arriver au Zócalo, la place centrale de Mexico. Au cours de leur marche, ils se sont affron­tés aux forces de l’ordre qui ont voulu leur interdire le passage.

Gabriela raconte : « Nous ne connaissons pas les rues de la capitale, et les autorités nous ont déviés vers l’avenue Francisco-Morazán. Ce fut un piège car ici se tenaient les forces de l’ordre, les granaderos, qui ont agressé les chevaux des douze paysans portant les étendards. Les hommes se sont mis en colère et la bagarre a commencé. L’intention du gouvernement du DF (District fédé­ral, au main du PRD, parti d’opposition de gauche) était de nous interdire l’ac­cès du Zócalo.

« Les machettes sont des instruments de travail, elles sont là aussi pour dire à Fox qu’il s’est trompé avec son décret, que nous n’allons pas nous rendre. S’ils cher­chent des ennuis, ils vont en avoir ! Nous sommes venus vous dire que ce n’est pas un jeu et que notre exigence est juste. Nous sommes animés d’un esprit comba­tif, mais nous ne sommes pas violents, c’est la police qui nous a provoqués. »

Étaient présents à ce meeting les membres des organisations paysannes éco­logistes du Guerrero [...], de Coyuca et Petatlán. Ils ont parlé de la défense de leurs forêts et de leurs terres. Il y avait aussi des représentants d’Emiliano Zapata Vive, association des paysans de Tepeaca, près de Puebla. Ils défendent depuis quelque temps déjà leurs terres contre le projet Milenium, lié au Plan Puebla-Panamá, exactement dans les mêmes termes que les paysans d’Atenco. Ils ont sol­licité le concours des habitants du DE pour défendre leurs parcelles.

« Ils veulent des coups, il va y avoir des coups, ils ne nous font pas peur. Nous, les paysans, nous sommes des combattants, nous sommes sur le pied de guerre, nous sommes la dignité rebelle. »

À la suite de ces affrontements, plusieurs paysans ont reçu des mandats d’ar­rêt, mais la police ne se risque pas à venir les chercher dans leurs villages. Des leaders ont reçu des menaces et les partis politiques semblent se liguer contre eux. Pourtant ce projet d’aéroport international, qui est d’ailleurs un projet entièrement privé, paraît absurde. Il signifie l’abandon de l’aéroport actuel, qui a coûté pas mal d’argent aux Mexicains, alors qu’il est possible de l’agrandir en occupant un terrain voisin de plus de 1500 hectares appartenant à l’État. Le prix d’achat dérisoire, sept pesos le mètre carré, que l’on offre aux paysans d’Atenco pour l’expropriation de leurs terres, et toute la spéculation qui se pro­file à l’horizon, expliquent peut-être l’entêtement des politiques à faire lâcher prise aux paysans :

« Les machettes font mauvais effet, on peut rediscuter du prix du terrain, de toute façon vos terres ne valent rien, elles sont salées, c’est une bonne occasion pour vous de les vendre, il n’est pas question, bien entendu, de remettre en cause le projet...

– Le sang des ancêtres ne se vend pas », répondent les paysans.

Les jours qui suivent sont des jours de lutte.

« Si le gouvernement veut des morts, nous sommes disposés à lui donner nos morts, mais lui laisser nos terres, jamais ! Et même morts, nos âmes reviendront réclamer nos terres. »

Cette fois-ci, les gens d’Atenco sont partis avec leurs machettes pour Tocuila en passant par les communautés voisines.

« Aucun parti ne manipule notre mouvement, notre mouvement prend sa source dans le peuple ; en chaque femme et en chaque homme d’Atenco vit Zapata. »

« Cet aéroport apportera seulement la mort avec la disparition de nos villages et de notre culture. Nous sommes bien décidés à résister, nous ne voulons aucune négociation au sujet du prix d’achat de notre terre. Notre position est claire, nous ne nous laisserons pas dépouiller. »

Un autre jour, le secrétaire général du gouvernement de l’État de Mexico, dont le gouverneur actuel, Montiel, est du PRI [ne pas confondre l’État de Mexico et la capitale, Mexico, ou District fédéral, dont le gouverneur est Lopez Obrador, du PRD], s’est aventuré sur les lieux : mal lui en a pris. II a dû fuir à toute vitesse. Je précise qu’Atenco et les autres villages touchés par le décret d’ex­propriation font partie de l’État de Mexico, qui entoure le District fédéral. « Si vous voulez vous rendre à Atenco, allez-y, mais nous n’allons pas vous accom­pagner, ce sera à vos risques et périls. » Et devant le souhait manifesté par le secrétaire général d’aller sur les terres :

«Pourquoi ? Vous voulez voir les vaches ? À quoi bon courir ainsi les champs puisqu’ils ne sont pas à vendre ? »

Entre-temps ceux d’Atenco ont eu vent de la venue du représentant de Mon­tiel : « Nous l’attendons ici, à San Salvador Atenco ; nous verrons s’il va venir, s’il a assez de couilles pour venir jusque chez nous. »

Peu à peu, les paysans commencent à bloquer les sorties du village de Nex­quipayac, où se trouve l’infortuné secrétaire, qui a tout juste le temps de sau­ter dans sa voiture pour s’échapper par une voie latérale.

Je signale que pendant toute cette période les représentants de l’État fédéral, du ministère de l’Agriculture par exemple ou du ministère des Transports, petits fonctionnaires qui travaillent dans la région, ont eu chaud, chaud, chaud, en particulier un fonctionnaire du bureau des affaires agricoles qui cherchait à faire du zèle et à diviser la population ; il a été jeté hors de la région avec perte et fracas. Il n’a pas été réellement brutalisé, il a été simplement jeté à l’arrière d’une camionnette et évacué.

Les cultivateurs font des rondes sur les terres communales tandis que dans les environs, à l’écart, on peut observer de lourdes machines prêtes à entrer en action.

« Le gouvernement va mettre en marche toute sa machine répressive pour voir si nous allons résister. Nous allons faire entendre aux puissants que la cul­ture, la tradition et la terre ne s’achètent pas. » Et ils aiguisent leurs machettes pour la prochaine manifestation. Les femmes se préparent aussi en suivant des cours intensifs de premiers secours afin de soigner leurs compagnons en cas d’un nouvel affrontement avec les granaderos.

Mercredi, 28 novembre. Pour la seconde fois les paysans de Texcoco mar­chent sur la capitale, prêts à en découdre si les forces de l’ordre s’opposent à leur passage. C’est en brandissant leurs machettes et en courant qu’ils arrivent, à la tombée de la nuit, sur le Zócalo :

«Tierra, si ! Aviones, no !», crient-ils en chœur. Ils sont partis à l’aube quand des dizaines de pétards ont éclaté pour annoncer à la population le début de la manifestation. Comme de coutume, ils sont passés par l’église d’El Divino Sal­vador pour recevoir la bénédiction du curé, qui leur a recommandé de ne pas se montrer violents et de ne pas se servir des machettes. Les gens sont remon­tés contre leur curé, qu’ils soupçonnent d’être un indic. Il a été accusé publi­quement, au cours de la manifestation, d’avoir tenu informés les gens du gou­vernement de ce qui se tramait dans le coin. Tout au long du parcours et à leur arrivée à la capitale, les 1500 résistants ont été accueillis par des applaudisse­ments et ont reçu le soutien chaleureux de milliers d’habitants, dont beaucoup se sont joints à eux.

« Nous avons conscience de ce que nous faisons, nous ne sommes pas des gens irrationnels, notre lutte se fonde sur notre droit à la terre que nos parents nous ont laissée, et nous allons la défendre jusqu’au bout. Le prix n’importe pas, nous n’allons pas la vendre. » Le 1er décembre, les paysans d’Atenco, qui sont les plus touchés par le décret d’expropriation, ont vu leur appel à cette décision accepté par le tribunal. Les voilà engagés sur la voie d’une procédure qui risque d’être longue. Le gouvernement va-t-il en profiter pour chercher à les diviser, en achetant ceux qui sont à vendre, en menaçant ceux qui ne le sont pas, ou va-t-il accepter sa défaite ?

Déjà en début d’année, Fox et son cabinet d’hommes d’affaires avaient cher­ché à exproprier des paysans au bénéfice d’une chaîne de télévision privée. Les pay­sans avaient résisté, je ne sais pas comment s’est conclue l’histoire car je suis parti en France entre-temps. Ce sont là des coups de sonde d’un gouvernement qui a une notion particulière du bien public. Chaîne de télévision Azteca, aéroport international privé, Plan Puebla-Panamá. Affaires à suivre.

G. L.
Oaxaca, le 3 décembre 2001

Post-scriptum. Cela faisait plusieurs semaines, le 5 janvier 2002, que les paysans de Acuexcomax, Atenco et Francisco I. Madero avaient barricadé l’accès de leurs villages. Bien entendu, les judas, police judiciaire, avaient cerné les villages et installé des barrages malgré un jugement favorable aux paysans qui suspend provisoirement tant l’expropriation des terres que les poursuites à l’encontre des opposants. Ce samedi-là, c’est le sous-procureur de Texcoco qui a rendu visite aux paysans en colère pour les convaincre que, s’il avait manqué à sa parole de retirer les judas de l’endroit, c’était pour les protéger des « groupes subversifs en gestation ». Le brillant exposé du fonctionnaire a provoqué une belle émotion dans le public, et le sous-procureur n’a dû son salut qu’au cheval sur lequel il a sauté pour fuir et éviter le lynchage promis aux menteurs !

[Tiré de Hommes de maïs, cœurs de braise. Cultures indiennes en rébellion au Mexique, ed. L’insomniaque, juillet 2002, pp. 117-122. Précisons en passant que malgré quelques analyses pertinentes et une empathie réelle, nous ne souscrivons pas au ton général de l’ouvrage, et de celui de Georges Lapierre en particulier, qui se montre d’un indigénisme acritique en particulier manifeste dans le chapitre concernant “une police et une justice communautaire (...), premier et petit pas vers l’autonomie indienne dans cet Etat (du Guerrero)”]


[Extrait de "Cette Semaine" n°90, septembre 2006, pp.30-32]