Solidarité avec la révolte d’Atenco


Le 3 mai 2006, la police tente d’expulser huit vendeurs de fleurs ambulants du marché de San Salvador Atenco (Etat de Mexico). Cela faisait plusieurs semaines que les autorités de gauche du PRD –celui d’Obrador, le candidat malheureux de l’élection présidentielle de juillet– voulaient chasser ces vendeurs originaires de Texcoco.

Aidés par le Front communal en défense de la terre (FPDT, créé suite à la mobilisation victorieuse de 2001 contre l’aéroport) et de gens du marché, les vendeurs se réfugient dans une maison vite cernée et envahie. En réaction aux arrestations, la foule en colère dresse une barricade en barrant la route Texcoco-Lecheria. Au cours de l’affrontement de plusieurs heures (machettes, molotovs et bâtons contre matraques, lacrymos et armes à feu) avec les nombreuses forces de police, Javier Cortes Santiago, 14 ans, est tué. Les révoltés parviennent à ne pas céder de terrain et capturent même plusieurs anti-émeutes, exigeant en échange de leur libération celle des personnes arrêtées le matin-même. L’un d’eux est défoncé par des enragés, en direct des éditions spéciales des journaux télévisés qui filment la scène depuis un hélicoptère. Ce détail des affrontements servira amplement à justifier la répression du lendemain.

Le 4 mai à 6h30, les différents corps de police, dont l’effectif se monte à au moins 4000 membres, envahissent les quartiers populaires et arrêtent toutes les personnes, saccagent les cabanes, s’acharnent sur les habitants, pillent tout ce qu’ils peuvent, violent 30 des 47 femmes arrêtées. Près de 200 personnes sont convoyées sous les coups pendant près de 5 heures d’affilée jusqu’aux prisons.

17 personnes ont été acquittées de toute charge les jours suivants et 154 libérées sous contrôle judiciaire. 29 restent incarcérées dans des prisons de haute sécurité, accusées de la séquestration des keufs, d’attaques à l’explosif contre des voies de communication ou de blessures graves.


Pour les prisonnierEs d’Atenco et touTEs les prisonnierEs “politiques” et “sociaux” du monde. Pour la destruction des prisons ! Pour l’extension de la guerre sociale !

Il n’y a pas de raison de mentir. Nous n’allons pas cacher les sentiments de plaisir et de joie que provoque en nous la révolte des oppriméEs et excluEs. Le plaisir que procure la splendeur du feu antagoniste, la joie au vol indomptable des cocktails molotov, la jouissance à la vue des machettes insurrectionnelles au vent, le charme du bourdonnement joyeux des pierres qui claquent contre les boucliers et les casques des laquais gardiens de l’Etat-Capital.

Nous n’allons pas dire que nous avons été indignéEs de voir les bâtons, les poings et les bottes des oppriméEs et excluEs frapper les corps inertes de ceux qui les répriment. Non ! La colère déchaînée des oppriméEs et excluEs a empli nos cœurs de joie.

Nous n’allons pas non plus cacher notre satisfaction que les discours d’encadrement des leaders aient été débordés et que les appels réitérés à la “sagesse” et à ne pas “céder à la provocation” de ces patriarches parasites des organisations clientélistes que l’on appelle par euphémisme “organisations sociales” aient été dépassés.

Sans doute, le message d’Atenco est clair, même pour celles et ceux qui refusent de l’écouter ou celles et ceux qui rêvent de tirer profit des événements : l’insurrection peut s’étendre comme le feu dans la prairie.

La révolte redevient un outil, l’arme incomparable des oppriméEs et des excluEs, à la surprise amorphe des maquilleurs de la société du spectacle, des spécialistes en occultation et camouflage de la réalité, des vendeurs d’illusions et d’espoirs. Une fois de plus, les montreurs de marionnettes n’ont pas réussi à manipuler à temps les fils cachés pour freiner les désirs insurrectionnels des oppriméEs et des excluEs. L’extension de la lutte et sa puissance ont démontré que la révolte n’appartient pas au passé et que l’on peut sortir de la résignation, de l’aliénation et de l’espérance d’un “paradis promis” pour devenir le pire cauchemar du pouvoir, la joyeuse dynamite qui, ici et maintenant, fait exploser l’Etat-Capital.

Cependant, nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous connaissons les divisions que l’Etat-Capital a imposées aux oppriméEs et excluEs et les limites que cela représente à l’heure d’étendre la lutte et de la mener vers l’insurrection généralisée. C’est pour cela que beaucoup d’oppriméEs et excluEs ne se sont pas identifiés avec la révolte d’Atenco, qu’ils n’ont pas ressenti une rage collective et ne se sont pas reconnus dans la joie du feu antagoniste. Au contraire, ils ont rejoint la peur de l’ordre bourgeois et se sont unis à l’hystérie médiatique, réclamant la “fermeté” contre leurs frères et sœurs d’oppression.

Mais cela ne nie en rien la capacité de confrontation séditieuse et la potentialité insurrectionnelle des oppriméEs et excluEs obligés de se défendre face aux attaques incessantes de l’Etat-Capital.

La révolte d’Atenco a sans doute affirmé le rejet de l’Etat-Capital, de ses représentants et gardiens. Néanmoins, cette affirmation nous amène à une nécessaire réflexion sur le déroulement de la confrontation. Pour forger, individuellement et collectivement, l’insurrection révolutionnaire au sein de la guerre sociale, il est indispensable d’analyser le mouvement réel, ses limites et les intérêts en conflit.

Les vendeurs de fleurs ambulants d’Atenco n’ont pas commencé à se révolter contre l’Etat-Capital en ayant conscience de leur condition d’oppriméEs et d’excluEs, ni avec l’intention de propager la confrontation pour en faire une insurrection généralisée. Ils et elles se sont révoltés en “petits commerçants”, en “citoyens” en colère pour la défense de leurs “droits”, du “droit au travail”, du “droit à la subsistance” du “droit à la survie”, contre la menace d’expulsion émanant de la municipalité aux mains de ces chiens du PRD (centre-gauche). Et c’est là, au delà de la répression, que nous voyons les limites de la révolte, dans les propres limites des oppriméEs et excluEs. Malgré cela, les oppriméEs et excluEs d’Atenco, contraints par l’attaque des forces répressives ont dépassé les suppliques pétitionnaires et le discours citoyen de “revendications” et “protestations” pour se lancer à bride abattue dans la confrontation antagoniste.

Définitivement, cela fait apparaître une différence qualitative de taille avec le reste des protestations citoyennes, syndicalistes, étudiantes, indigénistes, partidaires, etc. auxquelles nous avons assisté ces dernières années.

Dépasser la supplique pétitionnaire et le discours citoyen de “revendications” et “condamnations” et reconnaître le caractère antagonique et autonome de nos intérêts d’oppriméEs et excluEs face à l’Etat-Capital, c’est faire le premier pas dans le sens de l’extension de la lutte. Nous connaissons pourtant le rôle de frein que jouent les “organisations clientélistes de masse”, les groupuscules partidaires d’avant-garde et autres bandes léninistes (y compris les réformistes armés) à la gauche du Capital, ainsi que leur mission de récupération qui s’efforce de canaliser l’antagonisme social en de longues et fastidieuses marches moutonnières qui “exigent” de manière pacifique la satisfaction de revendications partielles. Cela apporte de l’eau à leur moulin, dans la mesure où elles mènent l’antagonisme social vers la construction d’un nouvel Etat, d’une nouvelle exploitation, d’une nouvelle oppression et non vers la destruction de l’Etat, l’abolition définitive de l’exploitation et la fin de l’oppression.

Nous pensons que nous, oppriméEs et excluEs, nous sommes dans l’obligation d’exproprier tout ce que se sont approprié les oppresseurs et exploiteurs et qu’il nous faut détruire tout ce qui nous opprime et nous exploite : le travail, la marchandise, l’accumulation et les moyens de production. Pour cela, nous appelons à frapper là où ça fait mal, à abandonner la mort pour commencer la joie, à vivre l’anarchie. Faute de quoi nous nous rendons complices du spectacle et participons au maintien de cette société mortifère comme le policier, le bourreau, le bureaucrate ou le leader syndical.

L’Etat-Capital s’est perpétué grâce au monopole de la violence. Que ce soit par la violence des armes ou par la violence quotidienne du mode de production et du travail salarié. Le terrorisme qu’exerce l’Etat-Capital pour que règne en maître la “paix sociale”, avec l’aide des moyens télématiques d’aliénation et du consensus démocratique de la “société civile”, est manifeste dans tous les coins de la planète. A Atenco, il ne s’est pas fait attendre non plus. La répression a frappé de toutes ses forces et a enfermé dans ses oubliettes plus de 200 personnes en lutte.

Les prisons et centres de “réadaptation et rééducation sociale” ont historiquement été destinés à enfermer et châtier celles et ceux qui affrontent l’oppression et l’exploitation et n’acceptent pas les règles du jeu qu’impose l’Etat-Capital. Actuellement, les prisons de la classe dominante internationale débordent de prisonnierEs “sociaux” et “politiques”. Des millions d’oppriméEs dans le monde sont enferméEs dans des conditions inhumaines pour avoir enfreint les règles. Des milliers de prisonnierEs “politiques” survivent dans des cachots de sécurité maximale ou dans des régimes d’isolement pour s’être confrontés de manière consciente au système d’oppression.

Juste pour confirmer ce qui vient d’être dit, prenons l’exemple des Etats-Unis avec plus de deux millions de prisonnierEs répartis sur toute leur superficie ou celui de l’Etat espagnol qui compte plus de 50 000 détenuEs.

Au Mexique, 215 000 prisonnierEs s’entassent dans 446 “centres pénitentiaires” (1), sans compter celles et ceux qui sont en préventive, en conditionnelle, ou celles et ceux qui sont détenus dans des centres de détention pour mineurEs, ou les immigréEs (d’Amérique Centrale ou du Sud, d’Haïti, d’Afrique ou d’Asie) enfermés dans les centres de détention de l’Institut National de l’Immigration.

L’Etat-Capital, au travers de ses constitutions et codes pénaux, civils ou juridiques, (ratifiés par le vote et le consensus démocratique) a imposé aux oppriméEs et excluEs un système punitif incluant le châtiment corporel, la privation de liberté, la peine de mort (selon les Etats), et qui s’acharne particulièrement sur ce qu’on appelle les prisonnierEs “politiques”.

Au jour d’aujourd’hui, nous constatons cet acharnement dans la chair de nos compagnonNEs anarchistes détenus au cours de leur combat contre l’Etat-Capital (2).

Ainsi se confirme l’acharnement de l’Etat-Capital, au travers de ses centres de privation de liberté et de ses régimes d’extermination contre les combattantEs sociaux partout dans le monde, comme au Chili où Patricia Tronco et d’autres prisonnierEs Mapuche en grève de la faim préfèrent mourir plutôt que de rester otages de la classe dominante.

Nous retrouvons également cet acharnement dirigé contre les oppriméEs et excluEs d’Atenco emprisonnés, humiliés, violées et sauvagement tabassés par l’ennemi. Nous ferons donc le nécessaire pour les sortir des oubliettes de la bourgeoisie, sans tenir compte du fait que certainEs d’entre eux ( beaucoup même) continuent à fonder de vains espoirs sur des recours légaux, des “droits”, des constitutions “plus humaines” et à croire aux miettes que l’Etat octroie aux obéissants.

Nous voyons bien que les prisons font partie des armes les plus puissantes de l’Etat-Capital dans la guerre quotidienne qu’il livre aux oppriméEs et excluEs pour imposer la domination de sa paix sociale, indispensable au bon fonctionnement de la société du spectacle.

Dans ce contexte, le durcissement de la répression ne nous surprend et ne nous étonne pas, pas plus que la persécution du moindre embryon de révolte et d’antagonisme social. La répression et la dissuasion par la terreur sont inhérentes à l’Etat, d’où la longue liste de punitions, tortures et vexations destinées à toutes celles et ceux qui ne baissent pas la tête devant l’Etat-Capital.

Pour cela, notre appel à la solidarité avec les prisonnierEs d’Atenco et avec touTEs les prisonnierEs du monde ne se limite pas à quémander leur “liberté”, ni à clamer leur “innocence”, pas plus qu’à faire l’apologie de leurs organisations et/ou des différentes tendances idéologiques qui se réclament d’eux, se disputant leur représentation et leur défense. NON ! Notre appel est un appel à étendre la guerre sociale, un appel à laisser tomber le pacifisme réformiste, les marches moutonnières et les feuilles des pétitions.

En soutenant les luttes pour les prisonnierEs, nous assumons comme objectif la démolition de toutes les prisons avec l’insurrection comme manière de faire sauter et de réduire en miettes toutes les institutions de cette société mortifère. Comme c’est dit dans la contribution au débat de l’Internationale Anti-autoritaire Insurrectionnaliste [de 1996] et dans quelques déclarations pour les compagnonNEs prisonnierEs : « (...) Nous luttons pour la destruction de toutes les prisons. Pour nous, rebelles et anarchistes, il ne s’agit pas d’un slogan vide de sens et de contenu ou d’une chose sur laquelle il faut théoriser. Si nous le pouvions, nous dynamiterions tous les murs sans hésiter et sans nous préoccuper des inquiétudes des bien-pensants et de leurs brebis ». Anarchistes insurrectionnalistes, nous savons que nous devons détruire totalement l’Etat-Capital et pour cette raison nous invitons et incitons à déborder le discours réformiste qui mendie la “liberté” et réclame la “justice” et exhortons à l’attaque frontale contre tout ce qui nous opprime.

Vive la splendeur du feu antagoniste, la joie du vol indoptable des cocktails molotov, la jouissance des machettes insurrectionnelles au vent, le charme du bourdonnement joyeux des pierres rebondissant sur les boucliers et les casques des laquais gardiens de l’Etat-Capital.

Coordinadora Insurreccional Anarquista (CIA)
Mexico, Planète Terre, le 15 mai 2006


1) En 1998, avec 116 000 prisonniers dans 442 centres de détention, la surpopulation était de 16 %. A présent, avec 215 000 incarcérés et quatre prisons supplémentaires, à combien se monte-t-il ?
2) Ndt : Suit une liste de noms d’anarchistes incarcérés dans différents pays (Etats-Unis, Espagne, Italie, Suisse, Allemagne).

[Traduit de l’espagnol. Publié le 20 mai 2006 sur klinamen.org]


[Extrait de "Cette Semaine" n°90, septembre 2006, pp.34-35]