Impossible


Voilà le cri des impotents, le hurlement des réactionnaires. Ainsi s’ex­prime le bourgeois, lorsqu’on lui décrit la société future : impossible, impossible, impossible !

Clamez que personne n’a le droit de prendre la part de la richesse que produit le travailleur ; dites que la terre est un bien naturel qui doit apparte­nir à tout être humain ; dites que les policiers, les soldats, les chefs et les bureaucrates ne sont rien d’autre que des sangsues, qui vivent sans rien pro­duire d’utile qui puisse contribuer à rendre plus agréable l’existence ; dites que les milliers d’êtres humains qui pourrissent dans les prisons ne sont rien d’autre que des victimes de la mauvaise organisation sociale, et on vous trai­tera de blasphémateurs, de bandits, de criminels et d’autres choses du même genre.

Et pourtant, ce que nous disons est la vérité ; nous en sommes convain­cus et nous dirigeons nos coups, directement, au cœur de la vieille société. Nous ne nous contentons pas de l’attaquer superficiellement : nous allons au fond du problème.

Ce qui paraît impossible, c’est que les travailleurs aient vécu si longtemps sans se rendre compte qu’ils étaient des esclaves. Ce qui paraît impossible, c’est que les travailleurs n’aient pas encore brisé ce joug.

Mais ce n’est pas leur faute, du moins pas totalement : les coupables sont les politiciens qui endorment les prolétaires avec l’espoir d’un avenir de rêve, conquis par la seule vertu du vote populaire.

Mais le temps a démontré que s’il y a quelque chose de vraiment impos­sible, c’est de conquérir la liberté économique au moyen de bulletin de vote. Parcourez la liste des nations dans lesquelles le peuple a droit au vote et enquêtez sur les conditions économiques dans lesquelles vivent leurs habi­tants. Vous verrez que le vote n’a eu aucune influence sur l’amélioration des dites conditions. Au contraire, chaque année la misère est plus aiguë par­tout, chaque année le chômage augmente, chaque année augmente également, dans une proportion effarante, la population pénitentiaire ; chaque année augmente le nombre de femmes dans les maisons publiques ; chaque année augmente le nombre de suicides ; chaque année, la lutte pour l’exis­tence se fait plus dure et plus tragique. L’humanité est de plus en plus mal­heureuse, malgré le vote, malgré les gouvernements représentatifs, malgré la démocratie. Donc, il est vraiment impossible que l’humanité soit heureuse par le seul fait de pouvoir voter.

Le Parti Libéral Mexicain est pleinement convaincu de la fourberie des mesures prises ou des réformes politiques. Comme notre Parti n’est pas composé de politiciens, ni de chasseurs d’emplois, mais de prolétaires qui n’ont d’autre ambition que celle d’être débarrassés de l’esclavage du salaire, maintenant que l’occasion lui est donnée, il fonce droit au but : l’émancipa­tion économique de la classe ouvrière par le moyen de l’expropriation de la terre et des machines.

S’il n’avait pas ce but, le Parti Libéral Mexicain, serait un parti comme les autres. En avant !

Ricardo Flores Magón
Regeneración, 15 avril 1911


[Extrait de "Cette Semaine" n°90, septembre 2006, p.33]