La «commune de Oaxaca»


On sait de l’Histoire que les luttes partent souvent de demandes matérielles assez dérisoires (même par rapport à ce qu’il conviendrait d’exiger dans une optique réformiste pour que la situation s’améliore substantiellement), mais c’est bien la lutte elle-même qui est l’élan fondamental, car elle crée une dynamique qui sort chacun de la passivité et de l’isolement. C’est aussi à travers elle, par son expérience, que les rapports sociaux sont transformés et qu’ils peuvent se révéler explosifs. Bref, cette rupture nécessaire avec le quotidien, si elle ne garantit rien, si elle peut produire le pire comme le meilleur, est aussi l’ingrédient indispensable au déclenchement de révoltes plus vastes.

Le mouvement de Oaxaca a commencé début mai, au même moment que la révolte d’Atenco. Le 3, les instituteurs de cet Etat, sous l’égide de la section 22 du Sindicato Nacional de Trabajadores de la Educación (SNTE), remettent au gouverneur, Ulises Ruiz (du PRI), une pétition en 17 points qui demande un peu de tout, des améliorations de salaires aux moyens matériels d’enseignement et à la reconnaissance officielle du syndicat. Les négociations sont rompues le 14 mai, et le syndicat annonce qu’il ne reconnaît plus son interlocuteur, le secrétaire général du gouvernement, Jorge Franco Vargas. Le lendemain, une manifestation réunit 60 000 maîtres d’école à Oaxaca qui réclament la satisfaction des 17 points de leur pétition. La grève commence le 22 mai, face au silence du gouverneur. Ce ne sont pas moins de 70 000 professeurs, domestiquant un million d’élèves, qui se lancent dans une grève illimitée. L’occupation du Zócalo, la place centrale, est permanente avec tentes et débats. Le 1er juin, le Congrès de cet Etat exige le retour en classe sous quatre jours, menaçant de rompre le contrat de travail des profs dans le cas contraire. Le 2 juin, une nouvelle manifestation réunit 80 000 personnes à Oaxaca.

L’occupation s’étend peu à peu sur 56 «blocs» (pâtés de maison), soit tout le centre ville historique et touristique, ce qui provoque la fermeture de la mairie et des bureaux de l’administration. Il faut dire qu’Oaxaca est une destination inévitable pour les touristes en mal de cultures pré-colombiennes, vu que Monte Albán, l’ancienne capitale de l’empire Zapotec, se trouve non loin, tout comme la station balnéaire de luxe de Huatulco, avec ses hôtels de luxe cinq étoiles, golf et marinas. Le 4 juin, toutes les caméras de vidéo-surveillance sont retirées de la zone occupée. Les blocages s’étendent des rues aux routes (avec démantèlement d’une infrastructure de péage), et de la Chambre des députés au Palais de Justice. Le 6, c’est la Pemex (Petroleos Mexicanos) et l’aéroport Mexico-Oaxaca qui sont bloqués, ainsi que la ville voisine de Huitzo. Les étudiants de l’Universidad Autónoma Benito Juárez de Oaxaca occupent le rectorat en solidarité avec les maîtres d’école. Le lendemain, ce sont près de 120 000 manifestants qui défilent, en appui aux revendications des profs. Le 13 juin, alors que les campagnes électorales sont généralement animées (les élections présidentielles et législatives sont le 2 juillet), toute la propagande électorale des partis est virée. Portés par l’ampleur de la dernière manif et les rapports qui émergent lors de l’occupation permanente, compte-tenu de l’absence formelle du pouvoir dont la plupart des administrations sont fermées, la conscience d’une force émerge, qui s’affirme hors des partis et de l’élection à venir. Il faut dire aussi que les zapatistes et leur Autre Campagne refusent d’appeler à voter pour un quelconque candidat (Marcos précisera dans un entretien qu’il n’appelle pas non plus à l’abstention) et que de toute façon les membres du parti de gauche PRD avaient dès le début condamné le mouvement des profs.

Le 14 juin à l’aube, après un mois de rapports de force croissants, le gouverneur, comme à Atenco, décide de faire intervenir massivement les keufs : près de 3000 d’entre eux attaquent la zone occupée à coups de matraques, gaz lacrymogène et balles. On compte rapidement au moins un mort et 92 blessés, une centaine d’arrestations (les massacres et viols d’Atenco planent alors dans l’air), les campements sont saccagés et les gens se réfugient à droite à gauche. Les bureaux du syndicat des professeurs sont détruits, ainsi que les installations de Radio Plantón, la radio sauvage du mouvement. Cependant, les choses ne vont pas en rester là. Après plusieurs heures d’affrontements, le Zócalo est repris par une foule qui s’est solidarisée au-delà des professeurs, contre la politique de Ruiz et pour continuer de vivre ensemble cette «commune d’Oaxaca», comme l’ont définie certains journaux. Les étudiants occupent la radio universitaire et la mettent à disposition des grévistes. Le 16 juin, une nouvelle manifestation réunit cette fois 300 000 personnes pendant six heures, des punks qui déchirent les murs de la ville aux employés du secteur touristique, des paysans indiens (zapotèques, mazatèques, mixes, mixtèques) aux étudiants, des mères de famille aux chauffeurs de taxis, et tout ce qu’Oaxaca compte d’organisations, syndicats et associations de gauche. L’unanimité spontanée se fait sur la démission du gouverneur, coupable de la féroce répression de l’avant-veille. Le 21 juin, toutes ces organisations, près de 360 officiellement, se regroupent dans l’Asamblea Popular del Pueblo de Oaxaca (APPO, Assemblée populaire du peuple de Oaxaca) avec comme objectif commun la démission de Ruiz.. Elle a tenté sans succès plusieurs médiations, comme celle d’Arturo Lona Reyes, l’ancien évêque. Les bases de la récupération sont désormais possibles, avec des représentants légitimes car issus de la lutte et un slogan qui ne résoudra rien, la démission d’un cacique certes ultra-corrompu et de vieille facture, mais à l’image de tous les politiciens.

Après cette date, l’occupation a continué jusqu’aux élections du 2 juillet, où la coalition menée par le PRD a obtenu 9 des 11 députés et les 2 sièges de sénateur en jeu. Les instituteurs ont ensuite cessé d’occuper la capitale oaxaqueña pendant deux semaines, pour terminer le cycle scolaire dans les communautés indigènes où ils enseignent. Ensuite, Oaxaca a été reprise et les actions de blocages ciblées sur des hôtels de luxe, des axes routiers stratégiques, l’aéroport ou l’Assemblée de l’Etat ont continué. La fête officielle de la Guelaguetza (célébration zapotèque) est annulée sous la pression de la rue et remplacée par une fête alternative. Le but affiché par l’APPO est de rendre l’Etat ingouvernable tant que Ruiz reste en place. Le 22 juillet, plusieurs attaques de paramilitaires se sont produites : plusieurs tirs contre Radio Universidad (la nouvelle radio du mouvement depuis la destruction de Radio Plantón), des molotovs contre les domiciles de syndicalistes ou indiens. La pression a cependant continué de monter avec l’occupation successive des trois pouvoirs de l’Etat auparavant seulement bloqués (Palais de Justice, Assemblée et Sénat), puis l’expropriation de voitures et camions de la mairie pour les mettre au service du mouvement.

Le 1er août, 500 femmes d’Oaxaca entament une manifestation sous forme de cazolerazos avant de finir par occuper les locaux de la télévision publique Channel 9, au service de Ruiz, et deux radios d’Etat. Le 10 août, la police charge une nouvelle manifestation et un manifestant, José Colmenares, est tué par balles. Le 23 août, un participant connu de la lutte est abattu, tandis que d’autres disparaissent ou sont tabassés. Enfin, le 21 août, des policiers délogent en force à 3 heures du matin les occupants de Channel 9 et de CORTV. Un occupant est assassiné par balles au cours de l’assaut. C’en est trop et la ville s’insurge entièrement. Toutes les rues sont bloquées, les bureaux et les stations de bus également. Des barricades de bois et de pneus en flammes sont érigées, tandis que des manifestants parcourent la ville armés de barres, de machettes et de bâtons. Le lendemain, les médias restants sont pris d’assaut (six radios privées, portant le total à 12) et les bus de ligne séquestrés puis brûlés en guise de barricades (un journal mexicain donne le chiffre de 500 dans toute la ville). Près de vingt autres communes en périphérie se joignent à la révolte et leurs maries sont occupées (portant les barricades à 1500). Le 24 août, la ville d’Oaxaca est en état de siège et le département d’Etat américain déconseille à ses ressortissants de se rendre dans cette zone.

C’est à ces moments-là où la situation peut basculer vers d’autres possibles que se joue tout le pouvoir des récupérateurs, à l’heure où justement les points initiaux et très parcellaires de la lutte (les demandes syndicales des instituteurs) sont dépassés et que plusieurs étapes ont été franchies par une partie de la population avec la prise de toute la cité et le début de l’extension à l’ensemble de l’Etat d’Oaxaca. Plutôt qu’un bain de sang à l’heure aussi où le Mexique est sous les feux de la rampe à cause de la contestation des élections par Andres Manuel Lopez Lobrador (distancé à la présidentielle de 0,58 % de voix) qui doit trouver un débouché au plus tard le 6 septembre, le gouverneur Ruiz a choisi de négocier avec l’APPO. Ils se sont rencontrés une première fois le 29 août, puis le 31 août.

En plus de la guérilla de l’EPR (Armée Populaire Révolutionnaire) créée dans l’Etat d’Oaxaca en 1996 et durement réprimée (250 paysans incarcérés et torturés, une trentaine assassinés avant l’amnistie de 2001 sous prétexte que certains d’entre eux alimenteraient ce groupe), une nouvelle guérilla d’obédience marxiste-léniniste a fait son apparition le 31 août en s’annonçant dans le village de Santa Catarina Ixtepeji, «pour appuyer le mouvement en cours».

A l’heure où les récupérateurs de la désobéissance civile ou du réformisme armé pointent leur nez, il appartient aux insurgés d’Oaxaca d’étouffer leur rage pré-insurrectionnelle en négociant un accord avec l’ennemi, profitant du rapport de force, ou bien au contraire de profiter de leur élan pour que la contamination de la révolte continue à gagner toujours plus de pauvres. Ce qui est certain, c’est que ni la répression ni la transaction ne pourront éteindre les feux qui couvent et toute l’expérience de lutte qui a été vécue ensemble.

Isidore
2 septembre 2006


[Extrait de "Cette Semaine" n°90, septembre 2006, pp.37-38]