Encore faudrait-il qu’il y ait une lutte !


Le 11 octobre 2005, huit familles ivoiriennes du passage du Gazomètre à Montreuil se sont faites expulser de l’immeuble où elles vivaient depuis cinq ans, après avoir réglé pendant deux ans un loyer de la main à la main à un marchand de sommeil. Un jeune ivoirien sans titre de séjour est arrêté. Les familles à la rue occupent alors avec des voisins et amis le centre social Lounès Matoub. Le cabinet du maire, Brard l’expulseur «communiste» musclé des Roms qui a aussi fait démolir le foyer africain Nouvelle France, propose trois nuits d’hôtel dispersées en Ile-de-France. Le refus des familles entraîne l’intervention des CRS qui frappent dans le tas et coursent en ratonnant une manifestation spontanée rue de Paris. Les habitants du Gazomètre improvisent alors un campement place de la République. Le 14 octobre, elles lèveront le camp contre 35 nuits d’hôtel payées. S’est alors monté un «comité de soutien», composé d’habitants du quartier mais aussi d’associations et de syndicats, en vue de faire avancer la situation des expulsés.

Le texte ci-contre, écrit par un camarade du coin, revient sur les mécanismes d’enlisement et de pourriture des tentatives de luttes, qui ne sont pas propres à Montreuil et à sa gestion municipale associativo-mafieuse.


Si de nombreuses personnes ont exprimé leur solidarité avec les (ex)habitants de la rue du Gazomètre ce n’est pas par pur humanisme. Une grande partie de ceux qui vivent dans le bas-Montreuil savent pertinemment que l’expulsion de pauvres du quartier s’inscrit dans un projet déjà bien entamé qui, à brève échéance, signifie des conditions toujours plus invivables pour les prolétaires. La politique de l’extension de Paris vers la proche banlieue (on appelle déjà le bas-Montreuil le 21e arrondissement), l’installation des sièges d’entreprise voulue par la mairie, impliquent de donner à notre environnement un “visage présentable”, conforme aux critères en vigueur dans le monde du management. Cela signifie l’hygiénisation du quartier (clôture des squares, grilles et digicodes qui transforment les cités en couloirs de prison, occupation policière... et bientôt, fermeture des sandwicheries à minuit) et la déportation des pauvres et des immigrés pour que les bobos puissent se sentir en “sécurité”. Nous parlons là d’un processus qui est déjà largement entamé, tous les habitants ont déjà eu à subir l’augmentation vertigineuse des loyers (le même prix dans le bas-Montreuil et le bas-Bagnolet qu’à Paris, c’est-à-dire pas moins de 750 euros pour le plus minable des F2) et on ne compte plus les chantiers en cours avec leurs projets de résidences et immeubles de bureaux tout de verre et d’acier.

C’est pour cette raison que nous avons été si nombreux à nous opposer à l’expulsion du centre Lounès-Matoub par les CRS et la police... nous étions là, non pas en “soutien” (par pur humanisme), mais en solidarité parce que nous sommes concernés et que nous savons bien que l’expulsion des 8 familles du Gazomètre n’est que l’un des épisodes de notre expulsion programmée à tous et que si nous ne résistons pas à ce moment nous n’aurons plus qu’à retourner à notre isolement en attendant qu’on vienne nous chercher un à un. Il y avait là une bonne occasion de se rencontrer, de se compter, de discuter... c’est d’ailleurs ce que nous avons fait. Nous avons résisté quand les flics racistes et arrogants ont frappé certains d’entre nous, nous ne nous sommes pas contentés de nous offusquer de ce “dysfonctionnement” de notre belle démocratie car nous subissons cette violence au quotidien. Il y avait là une occasion de contrer la terreur que “nos” dirigeants nous imposent en permanence et, malgré le fait que c’est principalement nous qui avons pris les coups, nous leur avons au moins signifié qu’il n’est pas évident qu’ils pourront toujours se croire tout permis. Par la suite nous nous sommes emparés du square pour y passer une soirée ensemble, pour y faire ce que NOUS y avions décidé, cette fois ce fut la projection d’un film mais nous pourrions y faire bien d’autres choses collectives si nous le décidions.

Une manifestation s’est organisée sans qu’il y ait eu besoin de rien de plus que d’imprimer un tract et de faire appel aux bonnes volontés pour le distribuer. Sans service d’ordre, sans porte-parole, sans aucune négociation, sans autorisation, sans “responsable”. Parce que nous nous sommes retrouvés ensemble, nous avons pu constituer une force, remettre (un petit peu) en cause la normalité, la passivité, l’indifférence. Cela nous l’avons fait dans nos têtes et dans nos actes, c’est cela qu’on appelle être en lutte. C’est de cela que la mairie, l’Etat et les patrons ont peur, et c’est normal. Ce qui est moins normal c’est la panique qui s’empare des “militants” associatifs, syndicaux et politiques devant ce qui échappe à leur petit train-train. Comment ça ! nous pourrions décider par nous-mêmes, comme ça, sans qu’ils puissent jouer leur rôle d’organisateur ou de médiateur ? Pour eux il y a toujours quelqu’un d’autre qui détient la légitimité pour ce faire : le responsable, le comité, les familles expulsées1, la délégation partie en négociation... Tous ces “militants” ont un rôle à tenir : se substituer aux gens en lutte, ramener les formes et les contenus de la protestation à quelque chose de compatible avec les nécessités des pouvoirs en place.

Aujourd’hui les “militants”, petits cadres associatifs, politiques ou syndicaux se sont constitués en “comité de soutien”, ce comité se réunit régulièrement afin d’assurer le suivi des négociations. 50 personnes réunies dans une salle de la bourse du travail. Voilà, c’est fait, la lutte est enterrée, plus de rencontre entre les habitants, plus de bordel, plus d’initiatives, plus de débats. Il ne reste plus qu’à assurer l’accompagnement des “familles” dans les méandres du labyrinthe bureaucratique.

A la limite nous pourrions concéder que cette tâche est nécessaire, qu’il faut par la négociation et sans user d’un quelconque rapport de force jouer sur la “mauvaise conscience” des membres de l’appareil bureaucratique... nous n’y croyons pas, mais après tout si quelqu’un veut s’en charger, pourquoi pas si nous continuons parallèlement à faire vivre un rapport de forces. Mais ce n’est pas ça que les “petits cadres” ont proposé, ce qu’ils imposent c’est que la forme “comité de soutien” (n’œuvrant que dans les limites légalistes de ce qui est compatible avec les intérêts des pouvoirs en place, pour une solution “humaine” à des problèmes individuels, au cas par cas) se substitue au processus d’auto-organisation des habitants s’emparant de leurs problèmes collectivement. Leur néo-syndicalisme pleurnichard (les pauvres victimes) n’est en outre absolument pas conséquent : il faudrait qu’ils nous expliquent comment ils comptent obtenir la moindre avancée sur les dossiers spécifiques des familles de la rue du Gazomètre en restant dans le cadre étroit des négociations policées avec la mairie, la préfecture ou le conseil général alors que ce qui caractérise la majorité des expulsés en question est justement qu’ils font partie (selon la légalité qu’ils tiennent tellement à respecter) de cette catégorie de prolétaires pour qui la démocratie a prévu des camps de rétention, le travail au noir, des charters et l’absence de droits sociaux. Déjà on a pu constater que le cas des célibataires est quasiment passé à la trappe (ce qui est la suite logique du discours de différenciation soit-disant humanitaire sur les “pauvres enfants qui dorment dehors”, les “je parle en tant que mère de famille” et toutes les simagrées démagogiques et victimistes). Nous n’oublions pas qu’il a fallu que les “extrémistes” s’énervent lors des réunions pour que les cas des sans-papiers arrêtés soient pris en compte. Il faudrait également que ces “petits cadres” nous expliquent pourquoi il faudrait orienter l’activité du collectif vers l’obtention de nouvelles promesses alors que jusqu’à présent ni la mairie, ni la préfecture n’ont tenu aucune de celles qu’ils avaient faites. Nous savons tous que dans peu de temps (au plus tard le 14 novembre) rien n’aura été résolu.

Néanmoins une occasion a été manquée, nous étions sortis de notre isolement et de nos petites boîtes où le système nous a parqués... et nous savons que cela ne se fait pas si facilement. Mais nous avons expérimenté que c’est toujours possible, que nous ne sommes pas tels des moutons qu’on mène à l’abattoir, des locataires que l’on déplace au gré des fluctuations du marché de l’immobilier, des “citoyens” sujets de monsieur le maire qui décide pour nous de comment nous devons cohabiter, des “usagers” d’un espace public que les gestionnaires nous concèdent parcimonieusement à heures fixes pour garantir la bonne marche du commerce. Il nous reste un peu de patience pour attendre la prochaine occasion de nous assembler et agir collectivement, et recommencer de plus belle en nous inscrivant dans la durée. Malheureusement, cela ne se fera pas en partant de ce “comité de soutien” qui mène en bateau aussi bien les familles expulsées que la potentialité qui a émergé sur la place de la République. Nous connaissons déjà les “résultats du long et dur travail d’accompagnement des familles dans leurs démarches” :

• le découragement à force de prendre des vessies pour des lanternes en voulant arracher à toutes forces des promesses qui de toute façon ne régleraient en rien la question ;

• la division à force de faire systématiquement de la différenciation entre les familles et les célibataires, entre les expulsés et les “soutiens” (et bientôt, c’est la suite logique du “cas par cas”, entre les situations négociables et celles que les gouvernants auront décrétées “non présentables”) ;

• la paralysie de l’enfermement dans le discours idéologique responsable (non-violence, légalisme, victimisme, respect des hiérarchies et racisme à rebours).

Nous avons constaté que dans ce comité, si l’on trouve intolérable que quelqu’un puisse hausser la voix lorsqu’il s’adresse à un de nos gouvernants, on manie l’insulte et la calomnie avec aisance lorsqu’elles s’adressent à ceux dont on pense (peut-être à tort) qu’ils ne peuvent pas se venger. Profitons-en pour faire une petite mise au point : ce qui nous semble puant là-dedans ce n’est pas que l’on se fasse insulter (on a l’habitude), non, c’est que ce sont les mêmes qui nous insultent et que l’on a vus faire des courbettes devant le représentant du gouvernement génocidaire ivoirien ou cirer les pompes de l’adjointe au maire co-responsable de la mise en détention d’au moins deux sans-papiers, des blessures graves et légères de nombreux camarades et d’avoir déclenché une ratonnade policière dans les rues de Montreuil durant plus de trois heures. (à titre d’information, depuis qu’elle nous à fait massacrer, Mme Attia passe ses journées au café de la place dont elle a fait son fief, au grand dam d’une bonne majorité des habitués mais aussi en s’attirant la sympathie de bon nombre des cadres associatifs, ce qui nous fait vomir).

Nous savons que dans ce comité il y a une forte tendance à ménager la mairie pour des raisons de calculs politiciens, pour des intérêts électoraux ou financiers (les subventions distribuées généreusement) et tout simplement pour des raisons de “carrière personnelle” (comment peut-on, à Montreuil, avoir des activités associatives si on est en guerre avec la mairie qui contrôle tout ?). Nous avons pu constater que, dans ce comité, sont présents des relais de la mairie : la FSU et leur proposition de “comité de suivi” qui est en fait une idée suggérée par Brard, la CGT et son tract grossièrement mensonger affirmant que c’est à l’initiative de la préfecture que l’évacuation du centre Lounès-Matoub aurait eu lieu et que le relogement serait exclusivement du ressort de l’Etat. Mais nous ne disons pas pour autant que parmi les militants il n’y a que des crapules froides et calculatrices, en revanche force est de constater que les habitudes bureaucratiques, le rôle qu’ils se sont eux-mêmes attribué, leur irrationnelle foi dans les instances démocratiques et leur culte du respect formel des règles (quelle qu’elles soient) en ont fait les fossoyeurs de la lutte.

Parce que la volonté des “petits cadres” et l’aliénation propre aux classes moyennes (les aspirants bobos) se sont unies pour qu’il n’y ait pas de lutte mais seulement une “protestation citoyenne” visant à la gestion humanitaire d’un problème particulier et isolé en partenariat avec les instances régulièrement élues, nous n’avons rien à faire dans cette instance de pacification sociale.

C’est ensemble que les gens concernés détermineront les modalités de leur lutte. Et “ensemble” ne signifie en rien l’unanimisme des grenouillages politiciens qui est en fait l’alignement sur la position la plus conciliatrice.

24 septembre 2005,
Quelques futurs expulsés du bas-Montreuil en résistance


1. Entendons-nous bien, nous ne dénions pas aux «personnes directement concernées» le pouvoir de décision sur ce qui les concerne (d’ailleurs qui arriverait à leur imposer ce dont elles ne veulent pas ?), mais cela ne leur donne aucune «légitimité» pour décider si chacun d’entre nous doit se laisser matraquer sans réagir, ni tolérer la présence de l’ambassadeur génocidaire ivoirien, ni même à quelle heure doit se passer la manif ou que sais-je encore.


[Extrait de "Cette Semaine" n°90, septembre 2006, pp.12-13]