Sur le meurtre de Fayçal à la prison de Forest et la guerre du système

En temps de guerre...


Dans la nuit du 24 au 25 septembre, Fayçal Chaaban meurt à la prison de Forest. A deux reprises, le personnel médical lui avait injecté des anesthésiants lourds. Le jour qui suit le meurtre, des émeutes commencent dans la rue : un bâtiment du CPAS, un magasin, une maison de jeunes et plusieurs voitures partent en flammes, quelques vitrines sont cassées.
Dans la prison aussi, la situation est très tendue. Peu après, l’état de siège est déclaré à Bruxelles : il y a des arrestations préventives et des flics sont postés à tous les coins de rue En même temps, les politiciens et les éducateurs de rue sont envoyés pour calmer les esprits. Entre-temps, les matons font des menaces de grève.
Ce meurtre démocratique est l’énième fait d’arme du système dans sa guerre contre ceux qui ne marchent pas au pas.

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Les prisons sous le feu

Il y a un an, Fayçal avait déjà été placé en isolement pendant trois jours, attaché et maltraité, on lui avait déjà injecté des anésthésiants. Dans les prisons et les commissariats, la violence est un pain quotidien. En mars à Ittre et en avril à Mons, les prisonniers se sont révoltés contre la violence des matons. Quand les matons de Nivelles se sont encore une fois mis en grève, annonçant ainsi une énième dégradation programmée des conditions de détention, une aile de la prison a été incendiée. Pendant l’été ont suivi une évasion collective à la prison de Termonde et une révolte à la prison de Tournai. À l’agitation montante des prisonniers, l’Etat répond comme toujours : deux nouvelles prisons à Termonde et à Namur et une nouvelle institution psychiatrique fermée sera construite à Anvers, la prison de jeunes d’Everberg sera agrandie. Parallèlement, des millions sont libérés pour renforcer la sécurité des prisons.

Le fonctionnement de la prison ne se limite pas à l’intérieur de ses murs : la prison c’est aussi les politiciens qui la défendent, les médias qui présentent les gens comme des monstres, les syndicats qui soutiennent les matons dans leurs grèves étranglant les prisonniers et leurs familles, les tribunaux et les parquets qui mettent au ban de la société des milliers de gens sans froncer du sourcil...

Entre-temps aux frontières

Parallèlement aux débuts de révoltes dans les prisons, les sans papiers se sont aussi bougés. II y a eu des occupations d’églises, des grèves de la faim et des manifestations. Quand l’Etat s’est rendu compte que ça commençait à tourner mal pour lui, il envoya ses beaux parleurs pour vider le mouvement de l’intérieur. Le mouvement en est arrivé à mendier des bouts de papier, à condition que tu rentres dans des critères qui sont avant tout la volonté de travailler et de t’intégrer.

Contre les foyers de résistance restants, l’Etat a envoyé ses forces de l’ordre : des expulsions violentes et des rafles intensifiées dans plusieurs villes. Et pas seulement en Belgique. Les Etats du sud de l’Europe ont décidé de libérer plus de moyens pour verrouiller leurs frontières. La surveillance frontalière des enclaves de Ceuta et Melilla surpasse maintenant celle de n’importe quelle prison moyenne.

Des prisons et des centres fermés à nos quartiers

La guerre de l’Etat n’est pas seulement menée contre les prisonniers et les sans papiers, mais contre tous ceux qui ne s’adaptent pas, contre ceux «qui ne contribuent pas à l’économie» (par exemple en préférant voler que de se faire humilier tous les jours par un patron, ou en étant malades), contre les immigrés qui sont présentés comme terroristes. L’image de l’ennemi a de nombreuses facettes, mais elles ont toutes comme fin de nous faire marcher au pas. Quand ils stigmatisent les sans papiers comme malfaiteurs, c’est pour les forcer à être sages, à se faire exploiter dans des conditions qui ressemblent à celles qu’ils ont fui. Mais c’est aussi pour les prévenir : acceptez de vous faire exploiter, acceptez de subir le racisme au quotidien, surtout pliez-vous. Sinon ce qui vous attend, c’est l’expulsion, la prison ou, comme pour Semira pendant une expulsion, comme pour Eneka et maintenant Fayçal à la prison de Forest, la mort.

Les murs des prisons et les barbelés des frontières européennes traversent aussi nos quartiers. La répression de l’Etat ne se concentre pas seulement sur des lieux spécifiques (prisons, centre fermés...), mais aussi, et toujours plus, sur notre environnement direct. Nos quartiers sont militarisés et commencent toujours plus à ressembler à des prisons. Les rafles et les contrôles d’identité font partie du quotidien, les trams et les bus sont le terrain de chasse du Service des Etrangers. Toute une armée en uniformes pas bleus envahit nos quartiers. Des éducateurs de rue en passant par les stewards de quartier jusqu’aux contrôleurs et aux vigiles : les gardiens sont partout et essayent de nous faire peur avec leur présence dominante. Peur de nous plaindre, peur de remettre en cause notre vécu, peur de nous révolter.

Comme les banlieues françaises qui ressemblent plus à des prisons qu’à des quartiers d’habitation, nos quartiers aussi sont de plus en plus transformés en prisons. Des caméras pour surveiller tout, des nouveaux projets immobiliers qui nous enferment dans des habitations-cellules là où le contact social est rendu impossible par l’architecture même, des nouveaux projets de construction qui nous chassent de nos quartiers sous prétexte de «revalorisation du quartier»...

Les mille et une facettes de la guerre sociale

Le meurtre de Semira Adamu, d’Eneka et de Fayçal ne sont pas des cas isolés. Quotidiennement, la violence policière, les maltraitements, la noyade, l’étouffement ou la torture, les expulsions et la destruction de notre environnement sont utilisés par l’Etat dans sa guerre contre ceux qui ne s’adaptent pas. La démocratie n’aime pas se salir les mains avec du sang, elle fait donc intervenir les médias pour présenter sa guerre comme guerre humanitaire. Face à ces agressions, nous allumons les feux de la révolte et nous cherchons des frères et des sœurs qui veulent se joindre à nous pour résister.

Cela ne nous étonne pas que le système nous nomme “malfaiteurs” (comme les rebelles des rues de Bruxelles qui clament leur rage après le meurtre de Fayçal) ou “terroristes”. Actuellement, chaque signe de mécontentement suffit pour s’attirer tout l’appareil de répression.

Mais ce n’est pas nous qui devons nous justifier. Avec ses prisons, sa police, ses centres fermés, ses projets d’urbanisme, ses contrôles et ses meurtres, le système nous fait la guerre. Face à de telles agressions, il n’y a pas de dialogue possible. Seul la langage de la révolte constitue une réponse appropriée.

[4 pages qui a circulé à Bruxelles en septembre 2006]


[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, p.42]