«Réforme» des prisons belges

Une énième déclaration de guerre...


Il y a des choses qui mijotent dans et autour des prisons belges. Les grèves des matons se succèdent à un rythme sans précédent tandis que dans toujours plus de taules des émeutes et des véritables révoltes éclatent. Au-dessus de cette mêlée de guerre les politiciens mènent des débats démocratiques sur le comment en finir avec ces situations embêtantes. Ils négocient entre eux, sur le dos de vies humaines. Ils utilisent les individus qui ont reconquis leur liberté (comme les fugitifs de Termonde) comme « monnaie d’appoint ». Après quelques mois de bavardages, ils y sont finalement arrivés : voilà un nouveau plan pour les prisons.

Plus de prisons et plus de matons

Bien sûr, c’est toujours la même chanson cette déclaration de politique fédérale. Les politiciens font de la surpopulation le problème fondamental afin d’éviter de toucher des thèmes comme l’isolement, la torture, les longues peines, les malades dans les prisons et la privation de liberté tout court. Ce n’est pas tellement qu’on se serait attendu à autre chose, mais ce plan semble quand même assez ambitieux.

À Florennes, une prison pour mineurs sera installée dans l’ancienne caserne militaire, 200 jeunes y seront enfermés. À Herentals, la même chose : l’ancienne caserne de Wolfstee privera cent prisonniers de leur liberté. Tout le bavardage sur la délinquance juvénile mène donc maintenant, après Everberg, à une deuxième prison pour mineurs sur le territoire de l’État belge.

De l’autre côté, la Justice évolue aussi avec son temps. La délinquance est assimilée à la déviance, ainsi le pas vers l’internement n’est plus très grand. Déjà maintenant les tribunaux ressemblent à des observatoires psychiatriques où la vie, les sentiments et les pensées d’un individu déviant sont analysés, catégorisés et punis. Il devient donc logique pour l’Etat de s’intéresser au moins autant au secteur prometteur de l’internement, et de décider de construire deux nouvelles prisons psychiatriques à Gand et à Anvers (avec une capacité de quelques centaines d’internés). Et dans la prison de Merksplas, deux conteneurs de cellules seront placés sur le préau pour des internés.

La psychiatrisation des prisons est sans doute une des pistes de l’avenir. Il vaut mieux que des événements douloureux et pénibles comme le meurtre de Fayçal dans une cellule d’isolement à Forest (notamment à cause de trois injections de calmants Haldol) se déroulent dans les camps psychiatriques d’extermination où ils peuvent mieux être camouflés par la science médicale. Sur ce plan, la séparation marquée par les barreaux entre l’intérieur et l’extérieur n’existe presque plus : la psychiatrisation des prisons marche main dans la main avec l’économie des human resources, où l’esprit bien normalisé est la meilleure marchandise ; main dans la main avec la socialisation forcée des enfants en les catégorisant comme hyper actifs (ADHD) et en les bourrant ensuite de tranquillisants ; main dans la main avec le marché croissant des antidépresseurs et des soporifiques avec lesquels ils veulent nous faire accepter l’ennui, l’absence d’avenir et l’inanité du spectacle des marchandises. Encore plus à l’avenir qu’aujourd’hui, ceux qui ne pourront pas s’adapter aux exigences du système devront accepter l’hospitalité d’un traitement psychiatrique.

Dans sa déclaration de politique gouvernementale en matière carcérale, l’Etat promet aussi d’embaucher plus de matons. La procédure de sélection sera accélérée pour qu’on s’affronte vers 2007 avec quelques cent cinquante matons de plus. Ceci ne semble pas si spectaculaire, mais de nouveau la croissance de l’industrie de la sécurité s’avère illimitée. Les matons, la police et les soldats sont les mercenaires directs de l’Etat, et heureusement il ne faut pas grand-chose pour que les gens les reconnaissent comme des ennemis. Mais qu’en est-il de l’armée grandissante des contrôleurs sociaux ? Les vigiles de la ville dans les transports publics, les régisseurs de quartiers, les assistants sociaux, les vigiles dans les magasins, les gardiens de stationnement, les détectives d’incivilités,… Ces fonctionnaires du contrôle social sont les keufs de l’avenir. Et le plus frappant (et une victoire claire pour l’Etat dans la guerre des classes) c’est que bon nombre des gens actuellement engagés sont justement ceux contre lesquels l’Etat dirige depuis toujours son contrôle et sa répression. L’exemple des vigiles dans les transports publics en dit long. Les gens qui seraient normalement les moins enclins à payer leur ticket de métro sont aujourd’hui transformés en contrôleurs des fraudeurs. C’est par cette logique de contrôle que l’Etat déchire et divise les hordes d’exclus.

La détention préventive, les déportations et les peines alternatives

Nous estimons qu’il y a un réel lien ici. Les immigrés sans papiers sont détenus dans les prisons d’asile sans aucune forme de procédure juridique et les gens qui sont soupçonnés d’avoir fait quelque chose d’illégal sont aussi détenus préventivement dans la prison, sans aucune forme de condamnation. Que se passe-t-il alors avec le « innocent jusqu’à preuve du contraire » ? L’Etat de droit est une farce. Les conneries démocratiques sur la Justice ne servent qu’à calmer les révoltés avec des soi-disant droits. En réalité, il n’y a que la guerre entre l’Etat et les déviants. Il trouve ses alliés objectifs en les laissant faire appel à leurs droits (en passant par le spectacle), ce qui ne fait que renforcer la légitimité de la machine étatique. C’est le cas pour toutes les institutions d’enfermement. Lutter pour réformer les prisons ? Ben voilà, c’est le but de cette déclaration gouvernementale. Lutter pour humaniser la politique d’asile ? Soit, l’Etat s’engagera pour ne plus enfermer des enfants dans les camps d’asile.

Dans cette nouvelle déclaration gouvernementale, il y a d’ailleurs un autre parallèle à faire avec la politique d’asile. Tous les jours, l’Etat belge déporte des dizaines de gens. Si cela dépendait de lui, les prisonniers condamnés en Belgique seraient déportés aussi pour purger leur peine dans le soi-disant pays d’origine. Pour le moment, quelque 150 prisonniers attendent une déportation (la plupart vers les pays de l’Est, le Maroc et la France). De cette façon, l’Etat essaie d’écarter les éléments les plus gênants et visibles de son territoire. Pas seulement avec les déportations, mais aussi en investissant de l’argent et du savoir-faire dans d’autres pays pour construire des prisons et des camps d’asile. Déjà maintenant, l’Union européenne investit des millions dans la construction de camps d’asile en Tunisie, en Libye, en Algérie et au Maroc pour arrêter le flux de réfugiés de manière préventive. En outre, elle organise la surveillance militaire des frontières à l’Est de l’Europe. Le nouveau patron du système pénitentiaire belge, Hans Meurisse, a déclaré dans la presse que la Belgique doit contribuer à la construction et à la rénovation des prisons de l’Europe de l’Est.

Le pas à faire de la détention préventive aux peines alternatives n’est pas tellement grand. Il s’agit de l’ensemble des instruments et des règles dont l’Etat se munit pour faire sa guerre. Les peines alternatives (le travail, le service social, le bracelet électronique,…) font de plus en plus de chaque maison ou lieu de travail une prison, et normalisent ainsi la répression. Cette décentralisation de la répression par la voie de nouvelles technologies efface les différences entre les éléments spécifiques de la société (les camps d’enseignement, de guérison, d’amusement ou de punition). Dans l’ancien espace public, les structures de la répression sont gentiment implantés et estompent les différences (graduelles) entre les institutions.

Dans les esprits des cadres les plus progressistes du capital et de l’Etat, la prison appartient déjà au passé. La psychiatrisation des déviants et la transformation de toute la société en un camp de contrôle (avec des moyens de contrainte douce comme la garde municipale et les peines alternatives) mèneront dans leur vision finalement à la suppression de la prison, car ses barreaux traverseront toute la société. Ce qui restera visible, ce seront les prisons spéciales pour les rebelles, les impénitents et les dangereux, où tout rapport avec la réalité sociale dont ils viennent sera coupé. La transition d’une société disciplinaire vers une société de contrôle est déjà en marche. Les deux tendances (la discipline et le contrôle) vont souvent ensemble, mais parfois s’affrontent aussi entre eux. Tant que la fabrication de l’esprit humain s’avérera être une illusion, le pouvoir maintiendra ou étendra sa capacité de punition physique. L’appel des protagonistes du contrôle deviendra de plus en plus fort…

Les réponses de la rébellion…

Quelques jours après l’apparition de cette déclaration, une centaine de prisonniers à Ittre se sont révoltés. Après les émeutes des deux derniers mois, eux aussi ont cassé la paix sociale. Nous savons tous que ça chauffe dans les prisons, et aussi à l’extérieur des murs : de petits foyers de résistance s’allument, comme dans le quartier bruxellois des Marolles après le meurtre de Fayçal, ou les attaques des déviants contre la police et les infrastructures de l’Etat dans les banlieues françaises. Ce n’est pas évident de toucher la prison. Les rébellions à l’intérieur des murs (de n’importe quelle manière : grèves de promenades, émeutes, grèves de la faim,…) ne peuvent être qu’un encouragement pour intensifier la lutte dehors. La lutte contre la prison restera toujours un point de référence dans la révolte contre la répression, mais dans le contexte de la réalité indivisible de la guerre sociale la prison n’est que le comble formel. Pour ouvrir les perspectives et abandonner le chemin de l’abolitionnisme classique, qui mène souvent au réformisme, il faut faire une analyse de l’industrie de la sécurité et du contrôle. Seulement ainsi, notre rébellion et notre haine pour le système pourra répondre de manière créative à la répression croissante et réaliser une solidarité réelle avec les prisonniers en lutte.

[La Cavale n°5 (Anvers/Gand, Belgique), novembre/décembre 2006, pp.5-6]

[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, pp.40-41]