Trois ans sans pouvoir les serrer dans nos bras.

Trois ans de lutte en plus...

Le 16 septembre dernier, cela faisait trois ans que nos compagnons anarchistes Joaquín, Teo, Roger, Rafa, Igor et Carol étaient détenus à Barcelone. Pour beaucoup, ce jour-là ne fut pas un jour comme les autres… Six compagnons furent arrêtés et contre un autre fut lancé un mandat d’arrêt international (toujours en cours, bonne chance à toi, Iñigo !). Ce coup répressif effectué par la Guardia Civil et signé par le juge de l’Audiencia Nacional, Guillermo Ruiz Polanco, fut à ce moment-là un des plus forts porté contre des anarchistes en Espagne depuis quelques années —on se souvient de la détention et de l’emprisonnement de Giorgio, Claudio, Michele et Giovanni, les compagnons anarchistes italiens arrêtés suite à la tentative de braquage contre la banque Santander de Cordoue le 18 décembre 1996.

L’opération se fit en grandes pompes : arrestation des compagnons au lever du jour, portes défoncées à la masse ou dans certains cas à l’aide d’explosifs, et un déploiement spectaculaire d’effectifs avec blocage de la circulation, brigades canines...

Dès l’entrée dans les domiciles, les coups, menaces, questions et mauvais traitements furent de rigueur, et ce pendant toute la durée de la perquisition. Ils furent ensuite emmenés, yeux bandés et mains menottées dans le dos, dans des voitures en direction des dépendances de la Guardia Civil de Madrid. Lors du trajet, qui fut parcouru en un temps record, deux compagnons furent frappés et menacés avec des armes à feu, jusqu’à arrêter une voiture en pleine autoroute et à éjecter un compagnon dans le fossé pour le menacer de mort.

La loi anti-terroriste fut appliquée, les accusations étant les suivantes : bande armée/organisation terroriste, possession d’armes et de matériel explosif, planification d’assassinat et de futurs braquages ainsi que de futurs sabotages, fabrication et placement d’explosifs, incendies, blessures,…

Durant les cinq jours de non communication passés au cachot, ils subirent d’interminables interrogatoi-res, des menaces, des tortures (coups, exercices physiques, positions spéciales pour créer la fatigue,…). Certains compagnons nous ont même signalé l’administration de drogue à leur encontre. Rien de bien neuf là-dedans que les mercenaires de l’Etat, dans leur misérable existence, n’aient déjà utilisé contre les rebelles et les révolutionnaires. Suite à ces cinq jours interminables, ils passèrent en audition devant le juge de garde à l’Audiencia Nacional, où se trouvait ce jour-là l’un des plus fameux inquisiteur judiciaire de ces trois dernières décennies, Baltasar Garzón. Certains compagnons subirent l’isolement total, de telle sorte qu’ils ne purent pas être assistés d’un avocat lors de l’audition.

Après de longues heures d’attente, Teo est relâché et les autres sont envoyés en prison, à Soto del Real (Madrid). Là, ils se croisent et peuvent se voir quelques instants. Quelques jours plus tard, ils sont transférés dans différentes prisons, selon la pratique de la dispersion commune à tous ceux qui dérangent l’institution pénitentiaire. Igor reste à Soto del Real, Roger est emmené à Aranjuez, Joaquín à Navalcarnero et Rafa à Valdemoro. Ils se retrouvent dans la communauté de Madrid à plus de 650 km de leurs proches. Carol est transférée à Brieva (Avila) à 755 km de Barcelone.

Face la répression étatique et ses moyens de (non) communication, les réactions s’enchaînent. D’un côté, il y a ceux qui soutiennent leurs compagnons et continuent la lutte, sans tenir compte des accusations, les reconnaissant simplement comme des compagnons connus depuis plusieurs années dans le mouvement anarchiste. Cela nous suffisait et continue à nous suffire aujourd’hui pour leur démontrer notre chaleur et notre solidarité. Tout comme (et il ne faut pas l’oublier) ils l’avaient fait auparavant avec d’autres qui subissaient la prison, la répression ou lors d’autres luttes contre l’Etat-Capital.

De l’autre côté, se sont trouvés ceux qui les ont diffamé ou, pire encore, ceux qui se turent tout simplement, tournant le dos aux compagnons tombés, comme s’il s’agissait d’extra-terrestres. Ce sont les mêmes qui ne daignèrent même pas écrire une ligne dans leurs journaux ni montrer le moindre intérêt pour eux, et appellent ensuite à la solidarité des autres lorsqu’ils sont en « conflit » et parlent dans leurs communiqués de «la Catalogne… de la répression carcérale». Les mêmes encore qui ont tourné le dos à partir de l’incarcération des compagnons anarchistes italiens en 1996 jusqu’aux détentions du 9 février dernier (dernière attaque contre les milieux anti-autoritaires à Barcelone, qui valut quelques mois de prisons pour deux compagnons (1)).

Lors de ces trois années, leur situation a changé plusieurs fois : Roger a été remis en liberté après 14 mois d’emprisonnement contre une caution de 3000 euros. Rafa a été attaqué par les matons de Valdemoro et transféré à Topas (Salamanque) à 855 km de Barcelone, lieu où il résidait lors de sa mise en détention. Le reste des compagnons a protesté de différentes manières, que ce soit par des grèves de la faim pour Joaquín ou par un refus de sortir de cellule pour Carol et Igor. Ce dernier a d’ailleurs partagé un moment sa cellule avec Francesco Gioia, compagnon anarchiste de Pise arrêté à Barcelone en mai 2005 (aujourd’hui détenu en Italie). Toutes et tous ont été sanctionnés à un moment ou un autre par de l’isolement, et cela pour avoir lutté à l’intérieur des centres d’extermination.

Emprisonnés suite à des activités “politiques”, ils ont enduré le régime FIES (là où le temps de cellule est de 20 h par jour ; la prison dans la prison), et ont vu toutes leurs communications contrôlées et limitées. Que ce soit au téléphone, par écrit ou encore au parloir, le contrôle était de mise. Dans la rue, il y eut des manifestations, des collages, des tags, des actions de sabotage, des rassemblements, des soirées de discussion, des diffusions d’autocollants, des événements publics et l’édition de matériel pour collecter des fonds,… Solidarité qui fut en partie limitée par les derniers coups de la répression. Mais s’ils espéraient que les arrestations de septembre 2003 allaient amener l’activité anarchiste à disparaître, ils étaient bien loin du compte. Tout comme elles l’ont toujours été, de l’assassinat de Sacco et Vanzetti jusqu’à nos jours… Désolé !

Quant aux dernières nouvelles… En avril, ils ont comparu devant l’Audiencia Nacional. Le procureur a demandé jusqu’à 150 ans de prison contre certains d’entre eux. Au final, ils ont accepté un accord avec le procureur, ce qui a donné 7 ans de prison pour Igor, Joaquín, Carol et Rafa, 3 ans pour Roger (en ce moment il attend de savoir s’il doit encore accomplir le supplément des 14 mois de préventive) et 2 ans pour le compagnon Teo qui, au final, ne retournera pas en prison. Les accusations de « bande armée » ont été retirées, ce qui a changé leur régime pénitentiaire.

Petit à petit, les compagnons se rapprochent de la Catalogne. Il y a un peu plus de trois mois, Carol et Igor ont été transférés à la prison de Brians. En principe, Rafa devrait aussi, dans peu de temps, y être transféré. Pour Joaquín, étant donné qu’il n’est pas catalan et qu’il n’a pas d’ «enracinement» social en Catalogne, la question est différente. Pour sûr, jusqu’à trois mois avant sa détention, il avait passé 22 ans en prison ! Par conséquent, l’ «enracinement» social de ce compagnon réside dans la prison et dans les gens qu’il a rencontrés, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour poursuivre la lutte… (courage corbeau noir !).

C’est lors de coups de cette envergure que nous nous retrouvons d’un côté ou de l’autre de la barricade, et il ne peut y avoir d’entre-deux. C’est dans ces moments que nous pouvons observer ceux qui courent vers les jupons de l’Etat en se vantant d’être de bons anarchistes, des révolutionnaires de musée ou encore partisans d’idéologies resucées.

Nous ne voulions pas laisser passer cette date sans nous souvenir… trois ans sans pouvoir les serrer dans nos bras. Trois ans de lutte en plus. Parce que nos compagnons ont continué à lutter et à maintenir leurs idées, et aussi leur dignité, à l’intérieur des murs des cellules d’isolement ou des modules FIES… Nous ne pouvons oublier que la plupart des compagnons réprimés restent des compagnons de lutte !

Parce qu’ils cherchent des coupables et que nous ne sommes pas des innocents, parce que la lutte anarchiste a toujours été un affrontement et pas une manière de passer ses soirées, pas une minute d’oubli pour nos compagnons anarchistes emprisonnés et réprimés. Pour que le mot parvienne aussi aux obscures, tristes et solitaires ruelles de la solitude et du silence.

Liberté pour Carol, Rafa, Igor, Joaquín, Juanra, Diego, Zigor, Lola, Laura, Claudio, Giovanni, Eduardo,…
Liberté pour tous les prisonniers !
Salud y anarquía !

1. Il s’agit de Ruben et Ignasi, accusés de deux sabotages.

[Traduction de l’espagnol par La Cavale n°5, novembre/décembre 2006, pp. 18-19 d’un texte publié sur klinamen.org le 12 septembre 2006. Réadaptation par nos soins.]


[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, pp.20-21]