Un an après le Sommet de Mar del Plata

Les 4 et 5 novembre 2006 se tenait à Montevideo en Uruguay le 16e Sommet ibérico-américain des chefs d’Etat. Plus d’un an après l’arrivée au pouvoir dans ce pays du Frente Amplio, coalition qui a rassemblé la plupart des partis de gôche et les espoirs de changement de nombreuses personnes, le gouvernement assume le contrôle de l’Etat et ses promesses de transformation sociale se bornent à l’illusion d’un possible capitalisme à visage humain, dans un contexte régional marqué par Chavez au Vénézuela, Lula au Brésil et Kirchner en Argentine, puis encore Bachelet au Chili et Morales en Bolivie. Les politiques libérales n’ont pas cessé et les ex-guerilleros uruguayens des Tupamaros à présent au pouvoir tentent avec un discours populiste d’unir leurs efforts pour la cause capitaliste.

Un an plus tôt, les 4 et 5 novembre 2005 à Mar del Plata en Argentine, lors du 4e sommet des Amériques qui réunissait la totalité des présidents des démocraties capitalistes d’Amérique, l’hypocrisie du gouvernement uruguayen s’était manifestée une nouvelle fois, puisqu’il passait des accords commerciaux avec Bush en même temps qu’il dialoguait avec ses prétendus alliés privilégiés, les “gouvernements capitalistes progressistes”. Le 4 novembre à Montevideo, la manifestation contre ce Sommet se terminait par des attaques et affrontements à Ciudad Vieja (le quartier des affaires), des flics qui tirent, quinze arrestations et quatre incarcérations basées sur un article pêché dans le code pénal de 1934 et jamais abrogé, celui portant sur la “sédition”. Ils ne sortiront de prison que le 9 décembre, grâce à une campagne de mobilisation à l’extérieur qui mettait notamment l’accent sur les contradictions des ex-guerilleros fraîchement élus.

A présent, le juge Fernández Lecchini, avec l’aval de la Cour d’Appel, souhaite revoir tout les événements de cette manifestation et faire passer en procès pour “sédition” plus de 20 personnes. Selon la Cour d’Appel, tous les manifestants tombent sous le coup de cet article, vu qu’ “ils ont fait preuve d’une haine contre une classe sociale déterminée et en même temps contre les autorités légalement constituées”. Un premier rassemblement était prévu Plaza Libertad à Montevideo fin novembre et un escrache contre le juge en charge du dossier le 7 décembre.


Montevideo : En soutien aux vandales de Ciudad Vieja


Ce qui s’est passé, nous a placés face à ce que nous savions déjà : c’est dans les conflits que l’on peut voir qui sont les défenseurs de l’ordre existant et ceux qui veulent en finir avec lui.

Les défenseurs de l’ordre contre les vandales.

Comme auparavant à Tres Cruces, Euskalerria ou dans la banlieue de Los Bailes, les accusations contre les dégradations ont fusé, toujours de la part des mêmes gauchistes ou droitistes unis pour défendre l’Etat, pour défendre l’ordre.

Il ne faut pas se tromper, ces dégradations, ces attaques contre les biens (interdites, déniées), ces attaques contre le capital, ne sont pas en soi révolutionnaires (en ce qu’elles ne signifient pas la destruction totale de l’ordre actuel). Nous n’avons jamais prétendu cela.

Ce qui s’est passé nous a placés face à ce que nous savions déjà : certains feront l’impossible pour agrémenter le capital et son nouveau gouvernement. Le pouvoir, aujourd’hui de gauche, doit faire la démonstration de ce qu’il peut mieux gérer le capital en développant l’exploitation sans qu’il y ait de problèmes. L’idée de la “gauche du changement” consiste à ramper pour attirer les investissements, à maintenir l’ordre. Les nouveaux gestionnaires de l’exploitation ont fait savoir qu’ils sont des maîtres qui en valent la peine, tout en essayant de nous humilier avec des bavardages à deux balles.

Les faits ont montré, et ce n’est pas un hasard, que parmi les diverses manifestations contre Bush qui ont eu lieu ici, une seule a réellement été anti-capitaliste.

Elles ont montré que de nombreuses personnes sont même disposées à presque tout abandonner pour la propagande. Mis à part le PCU, le MPP et autres partis de gouvernement, véritable ligue de défense de la démocratie capitaliste, de nombreux groupes de gauche sont immédiatement sortis mais pour s’empresser de critiquer les “mauvais comportements”. Ils ont dit que si les dégradations étaient prévisibles, certaines n’en restaient pas moins inadmissibles, comme celles causées à de petits commerces ou à des voitures.

Se faire bien voir, c’est tout ce qui reste à ceux qui attendent les masses, à ceux qui sont disposés à tout abandonner pour la propagande.

II

Les personnes qui participaient à la manif s’en sont pris aux banques et autres institutions, sans doute de manière un peu hâtive. Quelques tags ont suffi pour que se répande le désordre, terme qu’aiment à employer les dirigeants révolutionnaires et les orateurs politiques en général. Le manque d’organisation de la violence s’explique très simplement : elle est partie de différents endroits de la rue et de différents groupes de personnes, qui n’avaient pas forcément l’expérience de ce genre de choses. Les habitués des jets de pierres se sont certainement trouvés mélangés à des jeunes qui n’en avaient jamais lancé et ne calculaient pas les rebonds, ou ce genre de trucs. Mais ce n’est pas ce qui nous intéresse. L’important c’est qu’une grande rage se soit déchaînée alors qu’aujourd’hui c’est un privilège que de pouvoir en venir aux mains avec le monde, avec le capital, et de pouvoir affronter dans la rue les larbins ou leurs balances.

Sans doute, a-t-on pu voir un manque d’expérience dans les affrontements de rue, mais on remédie facilement à cela avec un peu de pratique.

Or, cette pratique tend à s’étendre après des années de contention et de perte d’habitude. La démocratie du Capital s’est introduite non seulement dans le discours des militants et des journalistes, mais durant des années, elle a généré une pratique du ne rien faire et favorisé une morale de la défense de la marchandise ainsi qu’une pacification générale.

Mais le mécontentement a triomphé, des jeunes, garçons et filles, échappant à la retenue du progressisme et de sa politique et ne participant pas au mensonge généralisé, ont laissé libre cours à leur imagination. Ce sont leur tripes qui ont décidé du cours qu’a pris la journée.

III

Juste après les faits, le progressisme a lancé sa condamnation et beaucoup de gauchistes sont sortis, quand ce n’était pas pour condamner la journée, pour en souligner les erreurs et parfois même pour se dissocier. C’est que le cauchemar de nombreux militants s’était réalisé, les personnes présentes ont vandalisé la protestation, ont oublié la propagande et ont fait ce que disaient leurs slogans.

Beaucoup aussi ont été tentés de sortir pour donner des explications qui sonnaient comme des excuses, se distanciant ou se refusant à mentionner les méthodes.

Mais, comment ne pas mentionner les méthodes ?

Ceux qui se distancient des moyens de détruire le capital veulent certainement le maintenir en place ou le gérer. En bons défenseurs de la société, ils essaieront de zapper le sujet de la question réelle. Le capital ne peut être géré sympathiquement, car ce n’est pas comme ça qu’on en finit avec la domestication et l’exploitation que nous subissons.

La vraie question, la plus importante, ce sont précisément les méthodes qui la posent ; ce qui détruit doit être supprimé, c’est ce qu’ont clairement affirmé les pierres. Laisser de côté la question de ce qui s’est passé et de comment ça s’est passé, est une vaine tentative de justification.

Les vandales ne faisaient aucune sorte de marketing ou de propagande de gentils garçons responsables et préoccupés par l’état du monde lorqu’ils en finissaient avec la marchandise qui leur est interdite, ou avec les symboles de ce qui les exploite et les agresse au quotidien. Au contraire, ces vandales se battaient à ce moment-là pour eux-mêmes.

La propagande n’était pas le plus important, mais les envies débridées d’attaquer le capitalisme financier, les banques, les bureaux, les voitures et autres. S’il y avait eu des cas de vol —en réalité on ne sait pas si ça a été le cas ou pas—, d’autres encore se seraient épouvantés et seraient venus plus nombreux à la rescousse de la propagande qui formate pour justifier l’ordre à respecter.

Du point de vue des militants de l’ordre existant, des apôtres du droit, de la propagande, de la marchandise, les révoltés n’avaient aucune raison valable qui justifierait ce qu’ils ont fait.

Mais ils ont proclamé leurs raisons dans leurs actions, ont mis leurs slogans en actes, ont parlé avec leurs mains, sans aucun intermédiaire.

IV

Malgré tous leurs efforts, ils n’ont pas réussi à se faire bien voir, pour la simple raison que ce n’était pas ce qui était recherché. Le “Tour anticapitaliste” en a été tout chamboulé.

On n’a pas cherché de soutien des “masses contemplatives”, répétons-le. Le sens s’est inversé, on s’est battu pour ceux qui voulaient se battre, pour nous-mêmes.

Ceux qui espéraient une marche commune se sont vus pris dans ce qu’elle est devenue, une attaque sans médiation ni médiateurs.

Le fait de convaincre et la propagande ont laissé place à la transformation réelle.

Il y a eu une rupture dans la politique de l’apparence. Les faits nous mettent au pied du mur, ou on rejette l’ordre et on le transforme, ou on continue le rituel de la protestation.

Nous pourrions dire beaucoup d’autres choses encore. Ce n’est pas que nous croyions qu’un coup dur ait été porté au capital ou quelque chose comme ça, mais nous voyons comment les faits créent des moments pour dire et pour faire, pas pour les grands discours.

Ceux qui brisent l’ordre sont des délinquants, nous ne pouvons qu’appuyer la dissolution d’une société d’exploitation et de misère, de la même manière que nous soutenons les actes qui la dissolvent.

Nous sommes des délinquants.

[Traduit de l’espagnol. Tract qui a circulé à Montevideo en novembre 2005]

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Attaque d’un local du parti communiste à Montevideo

« La nuit dernière, 23 octobre 2006, un cocktail molotov (bien rempli d’essence) a été lancé contre un local du parti communiste. Celui-ci fait également partie du Frente Amplio (alliance de gauche actuellement au pouvoir), qui comme n’importe quel gouvernement se contente de gérer notre misère et l’exploitation au profit des intérêts des puissants.
C’est contre cela que nous nous rebellons. Quel plaisir pour les yeux de voir partir en flammes un des locaux de la police rouge!!

A BAS LE SOMMET ! *
VIVE LA REVOLUTION SOCIALE !

La Furia de Kronstadt »

* Ndt : Sommet Ibéro-Américain des 4 et 5 novembre 2006.

[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, pp.38-39]