Novembre 2005 : en partant des faits...

La révolte de novembre (on verra qu’il ne s’agit pas que d’émeutes) a commencé le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, après la mort de deux jeunes qui étaient poursuivis par des flics. Ce qui au début semblait ne devoir être qu’une émeute localisée, phénomène courant après ce type de drame, a changé de nature lorsque la rébellion s’est étendue progressivement à l’ensemble du territoire. L’état d’urgence a été déclaré le 8 novembre suivant. La police a estimé être revenue à une « situation normale » le 17 novembre, en se fondant notamment sur le fait que, la nuit précédente, seules 98 voitures avaient été brûlées sur le territoire français, alors que la moyenne ordinaire est, « hors émeutes », de 90 par nuit...

Chaque groupe ou groupuscule politique se devait de produire une analyse de cet événement, et le plus surprenant n’est pas tant que quasiment tous centrent leurs propos autour de pleurnicheries sur les voitures particulières des vrais prolétaires incendiées par un lumpenprolétariat inconscient, stipendié, désespéré et autres conneries. Non, le plus surprenant c’est de constater qu’ils n’ont rien vu des FAITS.

Durant toute cette révolte, les médias et les politiques ont fait du nombre de véhicules brûlés le mètre étalon de l’amplitude du mouvement. Durant toute cette révolte, les médias et les politiques ont mis en avant (explicitement ou implicitement) un stéréotype de l’acteur de ces pratiques incendiaires, et chacun s’est imaginé le « jeune-délinquant-à-casquette », l’asocial hyperviolent qui terrorise son quartier, le desperado en guerre contre tous et tout. C’est à partir de la construction fantasmée de cet archétype déshumanisé, le « jeune des banlieues » cher au sensationnalisme médiatique, que beaucoup ont pu affirmer que les jeunes lycéens* déferlant sur les manifs pour dépouiller seraient les mêmes que ceux qui ont été acteurs de la révolte de novembre. Peut-être que pour une petite partie d’entre eux cela est vrai... mais peu importe. Ce dont il s’agit là, c’est de construire artificiellement une catégorie ad hoc pour y ranger tous ceux que l’on ne comprend pas, on assiste à la création d’un monstre, de l’Autre qui ne peut être qu’un barbare sans rationalité.

Mais la réalité n’a pas grand-chose à voir avec ces fantasmes.

Les arrestations ont montré que les groupes d’incendiaires n’étaient constitués ni en tant que bande de cité ni comme bande « ethnique », mais plutôt comme groupe de copains d’école, de foot... ce n’est pas un détail, il ne s’agissait pas de défendre un territoire ou une identité quelconque. Les petits groupes d’incendiaires sont constitués d’entre trois et quinze personnes qui n’ont en commun que le fait de subir leur condition de prolétaires, ils sont indifféremment basanés ou blancs, habitent dans des barres ou dans des pavillons, ils ne font partie ni de la catégorie des « délinquants professionnels » (ceux-là se garderont bien d’attirer le regard de la police sur eux) ni de celle des béni-oui-oui, ils sont simplement de la zone grise, de la condition moyenne des jeunes de banlieue.

Schématiquement, on peut dire que trois types de « pratiques » interconnectées ont eu lieu en novembre, et qui renvoient à trois types de personnes agissantes.

La plus médiatisée, et de loin, a été l’incendie de voitures particulières. On a pu constater qu’elle était le fait de garçons très jeunes, souvent de moins de quinze ans. En se focalisant exclusivement sur ce type d’actes, les médias et le ministère de l’Intérieur ont cherché à occulter les autres aspects de la révolte, à bien des égards plus intéressants. Néanmoins un peu de jugeote permettait de constater que si l’on retire du nombre annoncé de véhicules incendiés la moyenne « normale » de 90 voitures quotidiennes, si l’on retranche également la part de véhicules qui ne sont en rien des «voitures du voisin» - c’est-à-dire les véhicules de l’Etat (et oui, ceux des services publics, quelle horreur !), EDF, GDF, la Poste, les autobus et autocars incendiés par parkings entiers - si l’on n’oublie pas de mettre de côté les automobiles des entreprises de location et de concessionnaires qui sont parties en fumée quotidiennement par dizaines voire par centaines, si l’on considère que c’est parfois la voiture du maire, du député, du facho, ou celle dérobée à un bourge en centre-ville... alors le prétendu phénomène de la guerre désespérée de tous contre tous ne peut rester au centre de l’analyse.

Le second type de pratique, les « émeutes » proprement dites, c’est-à-dire les moments d’affrontement intenses et organisés avec les flics, ont été peu nombreuses mais dures et longues. On a ainsi vu des affrontements se répéter plusieurs jours de suite, avec des guet-apens tendus aux flics et, à plusieurs reprises, des tirs d’armes à feu en direction des forces de police. Ces émeutes sont le fait de bandes de quartier homogènes, des jeunes garçons de tous âges soudés par une appartenance territoriale.

Parmi les villes où ces émeutes ont éclaté, on peut citer entre autres : Clichy et Montfermeil (d’où tout est parti), Le Mirail et La Reynerie (Toulouse), La Grande Borne (Grigny), Aulnay-sous-Bois, La Paillade (Montpellier), Rosny-sous-Bois... Pointe-à-Pitre. Ce qui les a caractérisées c’est que, contrairement à d’habitude (et oui, en France nous connaissons cet oxymore de l’émeute habituelle), le prétexte au déclenchement n’était pas dû à une injustice particulière faite à l’un des membres de la communauté (la cité), mais la solidarité, l’identification à un sort commun, c’est-à-dire la résistance à une situation d’injustice générale faite à tous.

La troisième forme de pratique s’apparente à de la « guérilla urbaine ». Des groupes peu nombreux de jeunes entre 18 et 25 ans, mobiles, ont choisi des cibles précises et se sont organisés pour les incendier. Le choix des objectifs était très clair : l’Etat et les entreprises. Tous les types de bâtiments publics ont été visés : commissariats et postes de police, bâtiments municipaux (mairies, gymnases, MJC), bureaux de poste et d’EDF, écoles... ainsi que des véhicules de service public. De nombreuses entreprises locales ont aussi été visées : des concessionnaires automobiles, des entrepôts, des surfaces de vente et centres commerciaux... Des vengeances ciblées ont été réalisées contre les voitures, les domiciles, les permanences politiques des maires et des députés.

C’est ce phénomène qui a été central dans la révolte de novembre : des centaines de groupes se sont formés pour s’affronter avec l’Etat. Surgissant de nulle part, se répandant telle une nappe d’huile, quelques dizaines de milliers de jeunes prolétaires se sont rapidement organisés pour frapper de manière diffuse. Sans mots d’ordre mais en frappant toujours plus juste, sans organe de liaison mais parfaitement synchrones, communiquant entre eux à travers leurs actes.

Enfin, un phénomène plus difficile à cerner ne peut pas être passé sous silence. L’implication dans la révolte a parfois débordé la catégorie initialement impliquée, à savoir les «jeunes garçons de banlieue». Disons tout d’abord que ces derniers n’auraient pas pu agir comme ils l’ont fait s’ils n’avaient bénéficié d’une forme de soutien, même passif, d’une bonne part de la population des territoires où ils agissent. Mères, sœurs, pères, voisins, nombreux sont ceux qui ont pris fait et cause pour les mômes de leur quartier et ont témoigné notamment de leur hostilité envers la police. La présence des mêmes ainsi que de nombreux « militants radicaux » lors des comparutions immédiates a bien souvent transformé les halls des palais de justice de banlieues en terrains de contestation et d’affrontement. À l’occasion des procès ou après, les tribunaux ont aussi été la cible d’actions directes (cocktails Molotov sur la façade du TGI de Bobigny, véhicules de police incendiés dans l’enceinte du TGI de Bordeaux...) .

D’autres prolétaires plus très jeunes se sont également appropriés la pratique pyromane pour apporter leur contribution au débat en cours en incendiant leur entreprise. Notons à ce sujet que l’interprétation qui a souvent été avancée par la presse selon laquelle les entreprises auraient été incendiées par des jeunes qui protestent car elles n’embauchent pas assez les gens du coin (assisterait-on à la naissance d’un syndicalisme d’un genre nouveau ?) ne repose sur aucun fait constaté. Bien au contraire, les quelques personnes ayant été condamnées pour avoir incendié des entreprises étaient ou avaient été les employés de ces établissements.

Ces quatre phénomènes sont évidemment liés les uns aux autres. II semblerait pourtant que la révolte, en se répandant en cercles concentriques autour de Clichy (d’abord la Seine-Saint-Denis, puis la région parisienne, puis le Nord, puis toute la France et même un peu la Belgique et l’Allemagne), ait souvent commencé, les premiers jours, par des incendies de voitures pour se structurer ensuite en actions plus ciblées et plus organisées. Les formes les plus « spontanées » ont ainsi laissé place à des formes davantage « aguerries »...

A aucun moment, la révolte de novembre n’a pris l’aspect d’une guerre ethnique, et cela se voit aussi bien par le choix des cibles que par l’origine de ceux qui ont été interpellés. Les enfants de l’immigration y sont en proportion exacte de leur importance dans la population de prolétaires qui s’est révoltée, ni plus ni moins. De même, la délinquance n’y est en rien surreprésentée. Ceux qui se sont révoltés sont à l’image de la population des quartiers qu’ils habitent.

Les événements de novembre ne peuvent être perçus que comme une radicalisation et une massification d’un mouvement de révolte des jeunes prolétaires urbains qui secoue les banlieues française depuis bientôt trente ans. Au cours de ces trois semaines a été brûlé un quart des véhicules qui le sont en moyenne chaque année, et les objectifs attaqués ne représentent que 30% des actions réalisées annuellement. La révolte de novembre est un épisode d’une révolte permanente, la lutte de classe. Ce n’est que sur la base des faits précédemment cités qu’elle peut être analysée et critiquée.

Torpedo

* La volonté de rendre étranger à la compréhension est telle que l’on dénie à ces préadolescents âgés d’entre 12 et 15 ans le fait qu’ils soient collégiens ou lycéens. Les médias, le ministère de l’Intérieur, les syndicalistes et les gauchistes les nomment «faux lycéens », comme si la scolarité n’était pas obligatoire jusqu’à 16 ans. On affirme ainsi qu’ils échappent à toute rationalité... alors que ce sont évidemment les médias, les gauchistes et les syndi­calistes qui se mettent ainsi hors du monde réel.

[Tiré de Meeting, revue internationale pour la communisation, n°3, novembre 2006, pp. 31-33]


[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, pp.3-4]