Une seconde chronique de Oaxaca


Le samedi 25 novembre, au 188e jour de conflit, la mégamarche est arrivée dans le centre-ville après 15 kilomètres dans les pattes, elle était bien différente des précédentes et paraissait plus grave, après avoir tenté d’encercler le zocalo et les rues adjacentes ou s’était concentrée et fortifiée la PFP (Programa Foxista conta la Pobreza). Il était l’heure de se restaurer et chacun est resté ainsi pendant une paire d’heures sur sa position dans une ambiance assez pesante... puis, malgré les appels à ne pas céder à la provocation, à rester pacifique et organisé, sans crier gare la bagarre a éclaté. Chacun était prêt et les masques et le vinaigre ont commencé à circuler, les flics barricadés nous balançaient de leurs positions des salves de grenades lacrymogènes et bien vite un brouillard gris s’est étendu sur tout le centre. Les insurgés malgré leur nombre, leurs équipements hétéroclites, leur détermination et leur courage, n’ont pas pu faire reculer les flics et, après quelques heures d’affrontements violents, les flics ont commencé à avancer en direction de Santo Domingo où les gens se dépêchaient de se faire des munitions de pierres de toutes tailles en démolissant le parvis de la cathédrale, dans les rues à côté, et des terrasses des maisons les pierres volaient en direction des flics, des jeunes derrière de grands boucliers (des portes) avançaient en ligne au plus près du contact avec les flics afin de lancer les cocktails Molotov et autres projectiles en étant sûrs d’atteindre leur cible.

Des barricades improvisées se construisaient précipitamment, des incendies s’allumaient pendant que le soir tombait. A Santo Domingo, Flavio Sosa (un “leader” de l’APPO, complètement compromis au jeu politique, celui-là même qui en appelle au pape) exhortait les gens à cesser les combats, la réponse de la foule a été claire : “Tire-toi, fils de pute, ou commence à te battre !”, “C’est le peuple qui commande !” Alors qu’il quittait la place, il déclara la situation incontrôlable aux journalistes présents...

L’offensive des flics se fit encore plus brutale à l’approche de Santo Domingo. Au poste de secours improvisé du IAGO (la bibliothèque de Toledo) arrivaient de nombreux blessés ou intoxiqués en même temps que des gens inquiets et désespérés de ne pas retrouver des membres de leur famille. Nous avons dû quitter Santo Domingo devant l’hallali des chiens et trouver refuge dans une maison à proximité. De là, nous pouvions observer la rue et apercevoir au loin, dans la nuit, de grandes colonnes de volutes éclairées par l’incendie des bâtiments au dessous.

Après un court répit, les flics ont repris leurs basses œuvres en ouvrant la chasse aux attroupements épars. De là où nous étions, nous avons pu observer d’assez près la sauvagerie sans limite de ces chiens : un jeune au volant d’une “pipa” (un camion-citerne qui transporte de l’eau) s’est retrouvé, à un carrefour, nez à nez avec les flics qui venaient d’une rue perpendiculaire. Il s’est enfermé dans le camion pour ne pas se faire défoncer la gueule, les flics ont tiré une cartouche de gaz à travers le pare-brise du camion qui s’est arrêté et ont poursuivi leur chemin. L’épaisse fumée sortait de tous les orifices de la cabine, les flics étaient partout dans la rue et personne n’a pu porter secours au chauffeur qui est resté, certainement inconscient, un bon quart d’heure dans cette chambre à gaz. Les flics, au retour, ont mis un masque à gaz, l’un d’eux a pris la place du chauffeur et ils sont repartis avec le camion et le jeune toujours dedans...

A ce stade, la répression de la manifestation a fait au moins une quarantaine de blessés, plus de cent arrestations, pour l’instant nous ne connaissons pas le nombre exact de disparus (certainement plusieurs dizaines) et on parle de quatre morts. Les flics ont tiré des balles en caoutchouc et, par moment, à balles réelles. Une bonne partie de la nuit, des convois de la PFP ont sillonné les rue de la ville à la recherche d’irréductibles. Il y a de nombreux témoignages dans les journaux de ce matin, sans parler des nombreuses photos qui illustrent la cruauté et la sauvagerie répressive. De leur côté, les insurgés ont mis le feu au tribunal supérieur de la justice, aux bureaux des jugements fédéraux, au secrétariat du tourisme, à l’association des hôtels et motels, à l’entrée de l´hôtel de luxe “Cuatro Caminos”, une partie du théâtre Juarez a également souffert des flammes à cause de sa proximité avec un des bâtiments publics, sans parler des dizaines de véhicules qui illuminaient la nuit...

(...)

Cet après-midi pendant que j’écrivais ce petit récit, nous entendions le survol d’un hélicoptère sur la ville...

A bientôt. M, le 26 novembre 2006

[Lettre publiée sur indymedia Liège, le 27 novembre 2006]

[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, p.29]