Ancien membre de l’Anarchist Black Cross de Gand, Bart de Geeter a été arrêté le 28 juin 2004 près de la frontière germano-hollandaise avec Gabriel Pombo da Silva et José Fernandez Delgado, deux évadés des FIES espagnols. Ils venaient de fuir un contrôle de police inopiné, dérobant pour ce deux véhicules, dont un avec son chauffeur. Il a été condamné à 3 ans et demi de prison le 2 septembre 2005 pour «complicité de délit de fuite». Les deux autres ont pris 13 ans et 14 ans (pour «vol de voiture et prise d’otage», plus «braquage» pour le second). En septembre 2006, la Cour d’Appel a repoussé la demande de réexamen du procès, les condamnations sont donc devenues définitives.

Bart de Geeter a maintenant purgé deux tiers de sa peine (3 ans et 6 mois) à Düsseldorf. En théorie il est susceptible d’être libéré sous conditions. Le juge qui devrait décider sur sa conditionnelle s’est déclaré incompétent. C’est donc maintenant une commission d’experts qui va examiner sa demande de libération.

Gabriel Pombo da Silva est toujours incarcéré à la prison de Aachen.

Transféré plusieurs fois, José Fernandez Delgado a déjà été enfermé à la prison de Bochum. Une fois condamné définitif en septembre 2006, cette prison a tenté de renforcer son pouvoir sur lui, tentant de lui imposer de porter l’uniforme de prisonnier, de travailler pour pouvoir disposer de son argent... Mi-octobre José décidait donc de ne plus accepter quoi que ce soit de la prison (comme la nourriture, les vêtements, le savon,...) pour construire un rapport de force. Des compagnons de l’extérieur ont notamment harcelé la prison à coups de téléphone, fax et mails pour montrer leur solidarité avec José. Suite à cela, la prison a décidé de transférer José à la prison de Rheinbach. Pour l’instant, il va assez bien. Il a obtenu quelques uns des points pour lesquels il s’était battu, mais il semble qu’il devra enfin quand-même porter l’uniforme.


La prison de Aachen

Avant de commencer la description du fonctionnement de cette prison avec ses activités et ses “droits” présumés (en Allemagne, chaque prison a son propre règlement intérieur et fonctionne ainsi quasi de manière autonome), je dois signaler qu’à la différence d’autres Etats de l’Union Européenne, en Allemagne le détenu en préventive dépend en tout du Tribunal et du Juge d’instruction. C’est ce dernier qui dicte à l’Administration Pénitentiaire le type de régime (ordinaire ou spécial) auquel est soumis le détenu, la manière dont se déroulent les communications (les parloirs peuvent être normaux ou spéciaux). Bien entendu, le courrier (toujours en cas de détention préventive) est lu et censuré, puisqu’il est interdit de mentionner les motifs pour lesquels on est en prison. Une fois condamné, de manière générale la censure disparaît...

En détention préventive, au maximum deux visites par mois de 45 minutes sont autorisées ; une fois condamné, le détenu a “droit” à quatre visites de 45 minutes et “théoriquement” à un parloir extraordinaire de 3 heures (dans d’autres prisons, ce parloir extraordinaire soit n’a pas lieu “faute d’installations adéquates”, soit varie dans sa durée). Dans certains cas, cette visite, qualifiée de “longue durée” peut également être concédée en préventive, si le juge en donne l’autorisation et si le prisonnier n’est pas soumis à une “surveillance acoutisque”.

Pour ce qui est des appels téléphoniques (au moins dans cette prison), tu peux normalement en passer deux par mois si tu es condamné définitif ; en préventive, il faut demander une autorisation spéciale au juge, mais il est rare qu’un prisonnier en préventive ait le droit de téléphoner.

Tant que tu es en préventive, tu peux disposer de ton argent (Eigengeld) pour cantiner jusqu’à 210 euros par mois. Quand tu es condamné, cette somme varie selon que le détenu “travaille” ou pas : s’il ne travaille pas, il peut disposer d’environ 30 euros que lui donne la prison (Hausgeld) ; s’il travaille, il peut disposer d’une partie de l’argent gagné (l’administration met l’autre partie sur un compte courant pour la sortie), qui de toute manière tourne autour de 100 euros par mois.

Les ateliers de production ne manquent pas de main d’œuvre esclave, puisqu’en règle générale ceux qui travaillent (les horaires vont d’habitude de 7.30 à 11.30 du matin et de 12.30 à 15.30 de l’après-midi) ne restent pas en cellule, disposent d’autres privilèges et sont bien “vus” par l’administration.

De fait, le seul “droit” qu’a un prisonnier en Allemagne c’est l’heure de promenade et les parloirs normaux. Tout le reste est absolument arbitraire. J’entends par “tout le reste” : les activités sportives (deux fois par semaine, quand il n’y a pas de problèmes genre manque de personnel etc., ce qui se produit assez fréquemment ici), le fait d’utiliser la petite cuisine pour se préparer un repas décent avec les produits cantinés, et ce qu’on appelle “Umschluss”, qui consiste à “faire de la socialisation” de 18 à 20 heures, c’est à dire en espagnol simple : à passer deux heures avec un autre prisonnier de ta division, enfermé dans ta cellule ou la sienne.

Quant aux autres activités “récréatives”, elles n’existent que sur papier. Certaines sont totalement inexistantes et d’autres réellement ridicules, comme ce qu’ils appellent les “groupes de méditation”, les “groupes d’études bibliques”, les “groupes d’anti-violence”, etc.

Bref, ces “groupes” ont lieu pendant l’heure d’ ”Umschluss” et ne servent qu’à faire bouffer quatre malins qui dilapident ainsi les subventions du Trésor public.

A cela, il faut ajouter qu’il n’y a pas de cours d’alphabétisation ni d’allemand pour les étrangers (bien que tous les médias parlent d’ ”intégration”) et encore moins la possibilité de suivre des études universitaires (avec des cours par correspondance par exemple) ou une formation professionnelle...

Pour ce qu’en Espagne ils appellent “Equipe technique”, c’est à dire les psychologues, les éducateurs etc., ici, il y en a un pour 200 détenus, ce qui signifie que jamais de la vie ils ne pourront être utiles, ni faire un travail sérieux et satisfaisant, sans même parler dans quelle mesure tout ceci peut être efficace, mais c’est encore une autre histoire.

Tout ce que je viens de mentionner (et d’autres choses encore que j’ai sûrement oubliées) montre à quel point il est absurde de penser que cette prison peut se flatter de “rééduquer ou resocialiser” quiconque. Au contraire, le seul objectif de cette prison consiste à discipliner et exploiter les prisonniers, à créer la tension et la confusion, à individualiser (dans le sens de briser la solidarité de groupe) et à aliéner les détenus.

Durant les 2 ans et 4 mois que j’ai passés à Aachen, j’ai eu connaissance de cinq compagnons prisonniers qui se sont suicidés dans mon quartier. Il faut dire qu’une seule de ces morts est sortie dans les médias (on voit que les morts en prison n’intéressent pas et sont cachées).

J’ai accusé (et continue à le faire) la Direction de cette prison en particulier, et l’Etat allemand en général, d’être responsables de ces morts et de toutes celles qui sont en train de se produire entre les murs (tout comme des multiples tentatives ratées)...

Je me consacrerai une autre fois à la dénonciation de ma situation personnelle, car il faudra pour cela un autre article... Celui-ci est destiné à ce qu’ils sachent que je serai le pire cauchemar de ceux qui assassinent, exploitent, abusent du pouvoir et se croient au-delà du Bien et du Mal...

Je sais déjà d’expérience le peu d’intérêt et le peu de valeur qu’a la vie d’un prisonnier pour cette société abrutie, mais je tenais à vous dire que vous avez la “délinquance” que vous méritez, et que vous ne devez donc pas être surpris de la violence que vous produisez vous-mêmes.

Gabriel Pombo da Silva,
du camp de concentration de Aachen, octobre 2006


[Extrait de "Cette Semaine" n°91, décembre 2006, pp.24-25]