A fond la caisse


Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais au moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois.

Octave Mirbeau

Un soir de farce électorale. Les citoyens sont allés en masse élire leur nouveau maître. Et comme derrière chaque citoyen se cache un flic, ils ont placé en tête celui qui leur promettait le plus d’ordre.

Une nuit de premier tour. Un 22 avril à Montpellier. Si le bourgeois —de gôche comme de droite— ne se souvient des anarchistes que lorsqu’il a besoin d’une explication à la révolte qui gronde ou quand les armes de la critique commencent à l’effrayer, certains savent bien —eux— que les mots ont encore du sens. Et que l’abstention n’est pas forcément qu’un slogan creux de résignés à laisser d’autres tenter de gouverner leur vie.

La démocratie n’est en effet pas seulement ce régime interchangeable avec la dictature selon les besoin du capitalisme, c’est également des hommes, des structures et des rapports sociaux. C’est aussi un système de communication de masse comme la télévision dont les relais ont été sabotés dans la région de Millau au soir du premier tour. C’est aussi des bureaux de vote, comme ceux dont l’ouverture a été retardée à Marseille, Lille ou Paris. C’est aussi un système fonctionnel aux besoins actuels du Capital, dont plusieurs représentations ont connu des départs de feu à Toulouse. C’est aussi des permanences électorales de partis politiques de tous bords comme celles qui ont été brisées, saccagées ou incendiées un peu partout. Et ce sont surtout des bourgeois qui exploitent, contrôlent, bombardent, affament, incarcèrent, massacrent, légifèrent et sacrifient tout individu et son environnement au nom de leurs profits.

Alors, lorsqu’un lendemain de premier tour à Montpellier, quatre de ces individus —«anarchistes» selon le torchon local— sont arrêtés pour avoir brûlé des tas de ferraille «de bourgeois», il nous importe peu de savoir s’ils en sont ou pas les auteurs. Dans cette guerre sociale, il n’y a en effet —comme sur une barricade— que deux côtés. Et ces quatre-là sont assurément du nôtre, de celui de ceux qui refusent la bouffonnerie électorale, accusés d’être cohérents avec leur rêve de liberté, accusés de mettre en pratique leur révolte.

Et si cette tôle fumée ne change pas la face du monde, tant que des moutons choisiront en masse le bourgeois qui les bouffera le Capital pourra dormir tranquille, il reste que ce n’est ni en condamnant ces incendies ni en les ignorant que l’on avancera vers cette insurrection qui brisera nécessairement les carcans de la légalité étatique. Au contraire !

Quentin est désormais incarcéré à Villeuneuve-les-Maguelone, les trois autres sous strict contrôle judiciaire. Tous quatre sont sous enquête, et le juge d’instruction leur a collé pas moins qu’une «bande organisée» pour tentatives de dégradations par incendie, dégradations par incendie et détention ou transport de substances ou produits incendiaires ou explosifs. Moyen commode pour tenter d’éliminer pour de longues années des individus rétifs au cauchemar policé des notables du coin.

Il revient donc à chacun de leur exprimer sa solidarité de la manière qu’il jugera la meilleure.

Liberté pour toutes et tous !


[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, p.2]