Argentine :
Les orangers

Chacun se penche sur les différents possibles et cherche, au milieu de toutes les contraintes, une manière de subsister, de survivre dans cette société. C’est ce qu’on peut faire... tant que nous ne la mènerons pas à sa perte. Il ne s’agit pas ici de manipuler des victimismes sensationnalistes comme le fait la bourgeoisie. Je vais juste vous parler d’une des pierres que nous lance au visage ce système, une pierre de plus jetée par ses responsables dans cette lapidation quotidienne que nous infligent les Etats.

Prenons un exemple : vendre des oranges. Un groupe de mômes et d’adolescents voit passer devant lui quotidiennement 34 800 tonnes de cet agrume, exporté par une exploitation agricole située à Oran, province de Salta. Ces jeunes, loin de bloquer devant des jeux-vidéos ou de tuer le temps, décident de pénétrer dans cette «propriété privée». Une fois à l’intérieur, ils se divisent en deux groupes ; l’un reste derrière la barrière et l’autre s’occupe du chauffeur du camion de transport pour lui offrir des clopes et des feuilles de coca, afin qu’il diminue sa vitesse et ne les balance pas aux gardes à la sortie ; deux montent à l’arrière du camion pour remplir quelques sacs et vendre ainsi les oranges le lendemain dans les rues de la ville. Tout se passait bien, jusqu’à ce que cette routine soit intentionnellement brisée. Un après-midi arrivent une camionnette et un camion en plein phares. Et surtout des paysans aux cris de «nous allons les tuer», demandant aux gardes qu’ils leur tirent dessus. Les jeunes à l’intérieur courent logiquement comme des dératés, apeurés, tandis que le groupe de l’extérieur tire à coups de fronde des pierres de tout calibre pour protéger la fuite de ses amis. Il n’y eut pas de blessés, mais la source de revenus était cramée.

Les arbres flamboyant sous la brise du vent observent en témoins muets courir la Vie, l’adrénaline et la survie de ces petits humains désespérés...

Ils laissèrent passer quelques jours pour que les choses se tassent, mais la faim redoublant et enflant, ils revinrent cette fois moins nombreux. La crainte toujours présente et l’infériorité numérique ne les a pas arrêtés. L’âge importe peu aux privations, elles ne cessent ni ne s’adaptent, elles croissent tout simplement vertigineusement. Ils attendirent le camion sans appui extérieur et tous grimpèrent y faire des réserves, y remplir les sacs.

Mais comme une grimace prémonitoire de leur destin, la trahison trace son méprisable sillon sur le chemin de ces gamins. Le camionneur —leur complice à plusieurs reprises parce qu’il en profitait— décide cette fois de changer de complicité ; au lieu de ralentir, il accélère à fond et dévie son trajet jusqu’à un endroit plus sombre. Dès qu’il s’arrête, apparaissent des gardes armés de bâtons, de chaînes, d’armes à feu et de bambous. «Ils nous ont frappés avec les bâtons et les bambous, nous ont torturés, nous ont menacés de mort si nous racontions ce qui s’était passé et ils voulaient nous mettre les bâtons dans le cul», a raconté Michel, un des mômes torturés. Après plusieurs bastonnades et d’interminables coups, ils purent finalement s’échapper dans différentes directions. Mais en se réunissant à la sortie de l’exploitation, ils découvrirent que l’un d’eux manquait : Néstor Pereyra, «el corto» comme ils l’appelaient. Rapidement commença une recherche désespérée, avec l’aide de parents et d’amis. Le corps sans vie apparut deux jours plus tard dans le canal de l’exploitation, un sac sur la tête, pieds et mains liés, le visage brutalement défiguré.

Les arbres flamboyant sous la brise du vent observent en témoins muets l’agonie, la mort et comment l’eau se mêle lentement au sang répandu du petit inconnu...

Il a agonisé douze heures avant qu’ils ne décident de lui donner «le coup de grâce» dans la tête et de le jeter dans le canal pour simuler une noyade, comptant ainsi sur l’impunité de sa pauvreté.

Aux échecs, le pion joue un rôle essentiel : attaquer et se sacrifier pour son Roi. Dans cette société, il en est de même avec le classique «lèche-cul du patron». Les peónes, le chauffeur, la sécurité privée, la société toute entière s’appuient sur l’excuse de la perte de leur «travail» pour justifier ainsi de tuer ou de mourir pour le conserver.

A présent, sa famille, ses amis et voisins marchent vers le néant, submergés par la «justice» divine et légale, avec une pancarte qui dit «un sac d’oranges vaut-il plus qu’une vie ?», espérant une réponse de l’Etat, de cet Etat qui n’est qu’un employé de plus de l’exploitation (la Seabord Corporation). La chaîne continue, refusant de voir et de régler le véritable problème, et ainsi passe leur vie ; ils ne se souviennent de lui que lorsque l’histoire ressort, et maudissent. Ils s’adaptent en confiant la justice aux mains du problème (Dieu et l’Etat) et attendent qu’ils leur répondent. Mais l’un est une fantasmagorie créée par le fanatisme historique, et l’autre, le complice né de tout crime social. Tant qu’on n’éliminera pas à la racine les responsables du problème, la chaîne se perpétuera et la vie continuera à valoir bien moins qu’un sac d’oranges...

En ses derniers jours, le problème vibrera du sommet à la racine, en une Mutinerie Universelle telle que n’en ont jamais vue ni vécue la bourgeoisie et ses défenseurs. Il tremblera avec une telle force que la terre se fendra du haut des guérites jusqu’aux fondements des prisons ; des constructions les plus imposantes, élevées à la sueur exploitée de l’humanité, jusqu’aux profondeurs des mines ; du sommet des montagnes qui se perdent dans les nuages jusqu’au centre même de la terre...

... Et les arbres déjà brûlés au dehors et verts en dedans observeront en témoins muets la vie se battre en duel avec la mort, et la destruction et la construction de la planète. Ils seront également présents parmi les rares survivants, dans le nouveau monde, dans ce monde détruit mais libre dont on verra bien à ce moment-là comment il continue. Ils attendront la pluie, qui les couvrira et les irriguera, en finissant avec le soleil brûlant, source de leur énergie vitale. Les fruits reviendront —les leurs et les nôtres— flamboyant avec la brise du vent, observant en témoins muets la nouvelle histoire, écrite cette fois par d’autres mains, des mains sans sueur exploitatrice... Et ils continueront à observer, oui, eux : les Orangers.

Vilchesz

[Traduit de l’espagnol. Tiré de Libertad n°41, mars/avril 2007, p.7]

[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, p.33]