Chili :
La lutte contre le Transantiago


Transantiago est le nom du nouveau système de transport collectif de la capitale, Santiago du Chili, entré en vigueur le 9 février 2007. Il a modifié les trajectoires des bus, leur fréquence, les entreprises chargées du service et imposé un billet électronique. Les centaines de micro-entreprises de transport qui assuraient le service public et couvraient toute la périphérie ont été remplacées par dix concessions.

La révolte est venue des quartiers et communes périphériques pauvres de la capitale : Maipú, Cerro Navia, Huechuraba, Recoleta, San Bernardo, Pudahuel, Pedro Aguirre Cerda, Nuñoa, Estación Central (où est situé Villa Francia), Lo Barnechea. Dans certaines zones, les bus ne passent plus (les bidonvilles en particulier), obligeant ses habitants à marcher plus d’un kilomètre avant le premier arrêt, dans d’autres ils passent très peu en journée et pas la nuit, bloquant les habitants dans leurs quartiers. Il s’agit bien sûr, sous prétexte de «modernisation», d’isoler certains quartiers des zones plus riches dans une logique de contrôle social et d’autre part de coupler le transport public à une seule logique marchande (horaires de travail et d’école exclusivement, et une fréquence liée aux zones rentables : des quartiers bourgeois et classes moyennes vers les lieux de consommation), condamnant les pauvres à toujours plus de misère en les enfermant loin de toute activité.

Tout le mois de mars, ces zones se sont donc insurgées contre le Transantiago avec des manifestations de centaines de personnes auto-organisées par quartiers, des blocages de routes, des barricades, et de durs affrontements avec les forces spéciales, de jour comme de nuit. Il n’est pas rare que ces derniers se prennent en plus des pierres ou d’une camionnette enflammée (le 14 mars à Lo Barnechea), des molotovs et des tirs d’armes à feu (à Villa Francia en particulier). La presse aussi a été prise pour cible à partir de ses premiers articles contre la “révolte des usagers”. De nombreux bus et camionnettes furent aussi attaqués et détruits, le mobilier urbain également (les feux de circulation par exemple), certaines nuits furent ponctuées de pillages ou d’incendies (un concessionnaire automobile rempli de voitures neuves le 12 mars). L’électricité a été plusieurs fois coupée dans les quartiers par les insurgés pour faciliter leurs déplacements et attaques sur un terrain qu’ils connaissent à fond, contrairement aux keufs. Suite aux incarcérations régulières (souvent de mineurs), des commissariats furent aussi attaqués (comme le 14 mars à Nuñoa) en une tentative de délivrer leurs amis, voisins et complices.

Le 20 mars, tout type de manifestation liée au Transantiago est interdite, ce qui ne diminue pas les ardeurs combattantes. Les tirs d’armes à feu contre les keufs se multiplient dans les secteurs comme Villa Francia lors d’émeutes qui durent jusqu’aux premières lueurs du jour. Le gouvernement agite le spectre de «groupes paramilitaires» d’extrême-gauche et la présidente Bachelet finit le 26 mars par virer le ministre des Transports, celui de la Justice, de la Défense et de la Présidence, reconnaissant piteusement que «les gens de Santiago et les plus pauvres en particulier méritent des excuses de nous tous» tout en annonçant 5600 bus supplémentaires.

Nous ne disposons pas de beaucoup d’informations sur la fin de ce conflit. Ce qui est par contre révélateur là-bas comme ici, comme ce fut le cas en Argentine en 2001 ou en France en 2005, c’est que les gouvernements sont assis sur les barils de poudre de la misère et des humiliations, accumulées par des années d’exploitation et de domination, qui peuvent s’enflammer au moindre prétexte. Reste à savoir comment ces explosions peuvent s’étendre jusqu’à supprimer définitivement les causes du problème, l’Etat et le Capital.

[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, pp.40-41]