Grèce :

Lettres de Yiannis Dimitrakis

Le 16 janvier 2006 dans le centre d’Athènes, la Banque Nationale de Grèce est braquée. Suite à une fusillade avec deux flics d’une brigade spéciale, un des braqueurs, Yiannis Dimitrakis, un compagnon anarchiste de 28 ans, est grièvement blessé. Les quatre autres parviennent à s’enfuir avec un butin de 50 000 euros (selon les journaux).

Yiannis a passé plusieurs mois dans différents hôpitaux avant d’être incarcéré à la prison de Korydallos. Il fut ensuite transféré à la prison de Neapolis, en Crète, puis à celle de Malandrinos le 22 décembre 2006. La Justice l’accuse de sept braquages et la procédure sera menée sous couvert des dispositions de la loi anti-terroriste.

Compagnons,

Cette lettre est une première tentative de communiquer et de commenter les événements qui ont eu lieu suite à ma participation au hold-up de la Banque Nationale de Grèce le 16 janvier, dans le centre d’Athènes. Avant d’expliquer les événements en détail, je voudrais dire deux mots sur les raisons d’un tel choix de réaliser une cette action et expliquer ce que cela signifie pour moi.

Selon moi, la société d’aujourd’hui est un wagon qui suit un trajet pré-défini amenant vers sa déshumanisation complète. Le rôle de ses passagers, ses roues et ses chevaux —sa locomotive, pour utiliser d’autres termes— se joue en dehors de nous, les hommes (le peuple ?). Le conducteur du wagon a le visage cruel du capitalisme et son co-pilote est un Etat vague et sans visage. Le chemin suivi par le train n’est pas semé de roses mais de sang et de corps humains, d’individus ou de groupes de personnes qui voulaient résister et changer sa course frénétique ou bien constituaient un obstacle pour lui. La liste est longue : insoumis, rebelles, gauchistes, anti-autoritaires et anarchistes remplissent beaucoup de pages sanglantes dans le livre d’histoire de ce voyage. Je me situe quelque part entre ces deux derniers groupes.

Dans le degré de prise de conscience que ma perception du monde me permet, ce que je peux facilement discerner est que la société d’aujourd’hui se base uniquement sur la violence, l’oppression et l’exploitation. Il s’agit d’une société qui tend à la perte de la dignité humaine (de toutes les manières et) par tous les moyens. C’est quelque chose qu’on reçoit et qu’on vit au quotidien, soit parce qu’on est forcé de marchander avec des institutions étatiques, soit sur notre lieu de travail ; et cela pour ceux qui profitent de notre boulot. Emploi, travail : des mots dont la vraie signification est esclavage salarié, assujettissement. Le travail et sa plus-value sont les piliers du système économique contemporain, alors que les personnes qui l’effectuent et les circonstances dans lesquelles il prend pied confirment que les gens sont traités comme des biens consommables/périssables, comme des esclaves modernes. On voit des travailleurs qui pourrissent de maladies dues à leur longue exposition à des substances dangereuses, qui meurent soit en tombant, soit en explosant dans les temples capitalistes qu’ils construisent en perdant leur vivacité, leur spontanéité et tout ce qui caractérise une personne voulant être libre ; en travaillant des heures pénibles, dans deux ou trois boulots en même temps juste pour des miettes. Quand, pour subvenir aux plus élémentaires besoins, une personne est obligée de demander un crédit à ces oppresseurs cruels bien connus que sont les banques, elle commence alors sous la lourdeur de cette responsabilité financière à montrer des signes d’asservissement et de soumission. Et lorsqu’elle ne peut affronter la situation et est amenée à la faillite, finalement elle se suicide ou se voit ridiculisée par les médias comme une épave humaine de plus. Tout cela nous mène qu’à une seule conclusion.

L’Etat et le capital, afin de continuer à exister, fabriquent des ilotes modernes qu’on peut facilement comparer aux ilotes spartiates. Il s’agit d’un système, qui avec audace sacrifie des vies humaines sur l’autel du profit. Comme je l’ai déjà dit, un des partenaires principaux de ce crime, ce sont les banques, « requins-prêteurs » légitimés et partiellement responsables du pillage du travail des hommes.

Considérant tout ce qui a été dit auparavant, on peut alors comprendre Mackie dans l’Opéra de Quatr’Sous de Brecht, lorsqu’il demande : « qu’est-ce qu’un braquage de banque comparé à la fondation d’une banque ? »… moi, je voulais résister au niveau personnel mais aussi au niveau collectif —tous ceux qui me connaissent personnellement savent que je participais autant que je le pouvais— à mon joug futur, déterminer moi-même les conditions et la qualité de ma vie, mettre en application mon refus de « travailler » pour ne pas jouer le rôle d’une unité productive supplémentaire, d’une roue du wagon de plus. En attaquant la monstruosité appelée “banque” (même si en même temps je n’avais pas l’illusion que j’allais infliger des coups majeurs au système économique), j’ai choisi la voie de la dignité dans ma vie. Braquer une banque est un acte que je considère, parmi beaucoup d’autres, comme révolutionnaire et qui mérite dignement sa place en tant que tel.

Pour être sincère, je dois admettre que j’étais le destinataire final de l’argent que j’allais obtenir avec ce braquage. Mais en même temps, en tant qu’anarchiste et personne qui veut pratiquer la solidarité, j’aurais été un des premiers à contribuer activement aux besoins financiers qui pouvant se présenter dans le milieu que je fréquente. Finalement, je voudrais signaler que tout ce que je viens de mentionner jusqu’ici ne signifie pas que je pense que tout anarchiste devrait être braqueur de banques ou que toute personne qui travaille est asservie.

En reconstituant maintenant le cours des événements, je vais commencer par la scène où je me trouve au sol gravement blessé par les tirs des flics et où je dois me laisser prendre dans les bras « chauds » de l’Etat. L’accueil fut pour le moins impressionnant, comme ont pu en témoigner plusieurs personnes, mais aussi exemplaire pour tous ceux qui pensent agir d’une manière identique : un groupe de chasseurs en uniformes bleus et moi dans le rôle du gibier blessé, entouré et recevant des coups de pied “amicaux” —j’ai découvert après que c’était pour me désarmer— et entendant des commentaires comme « on t’emmerde » ou « Alors, tu fais moins de le malin maintenant, hein enculé ? ». Enfin, pour compléter le tableau, j’ai été menotté les mains dans le dos malgré le fait que je ne pouvais bouger ni respirer suite aux balles reçues dans les poumons, le foie et le coude. Je cite ces faits sans la moindre trace de déception, de tristesse ou de protestation, car je n’attendais pas de meilleur traitement de mes ennemis au cas où je tombais entre leurs mains. En tout cas, un comportement similaire a souvent été appliqué à l’encontre de vilains bien moins « dangereux» ; à titre d’exemple, je voudrais rappeler l’arrestation de manifestants et d’immigrants ou les pogroms dans les camps de gitans. Je ne mentionne ces faits que parce que, d’une façon tragique et irrationnelle, ce sont ces hommes qui, pendant mon procès, apparaîtront en tant que défenseurs de la dignité et de la vie humaine, alors que moi j’aurai le rôle du criminel immoral, cruel, violent et atroce.

Pendant mon séjour à l’Hôpital Général d’Athènes, j’ai littéralement vécu la violation de tout droit humain en tant que détenu, et ensuite en tant que prisonnier. Il y a eu des signes avant-coureurs quant à mon futur traitement lorsque mes parents m’ont visité dans l’unité de soins intensifs. Même s’il existe des règles très strictes concernant le nombre de visiteurs —y compris dans le cas des proches—, un policier armé jusqu’aux dents qui entre et se place dans un coin a pour effet de détruire toute notion d’intimité. Ceci était encore aggravé par le fait qu’à cause des drogues qu’ils m’administraient, je ne pouvais pas même ouvrir la bouche, et encore moins tenir une conversation. Quelque temps après cet incident, à un moment inattendu, en plein étourdissement causé par le lourd traitement médical et perdu dans une mer de tuyaux connectés à mon corps, j’ai réalisé qu’un garde était maintenant posté dans la chambre de façon permanente, juste à côté de moi. Cette situation m’a vraiment irrité, je ne pouvais pas me reposer et je le lui ai dit. Bizarrement, il a quitté la chambre et il s’est planté devant la porte. Quand les médecins et le directeur des urgences sont venus m’examiner, j’ai bien sûr dénoncé cet incident et eux, sincèrement stupéfaits et contrariés, se sont débarrassés du flic en demandant qui lui avait permis d’entrer.

Là, je dois remercier tous ceux, les gens, les docteurs et les infirmiers, qui ont fait attention à moi et m’ont soigné le mieux qu’ils pouvaient, indépendamment de leurs convictions politiques. Certains ont su résister le plus possible aux différentes pressions des autorités répressives, concernant aussi bien ma garde que le transfert et la sortie de l’unité de soin intensif.

Le 3e ou 4e jour de mon hospitalisation, j’ai été informé que le procureur Diotis allait me rendre visite l’après-midi même. Je dois avouer que je n’étais pas sûr d’être capable de l’affronter, vu ma situation. Le chef de l’unité de soin intensif m’a par contre assuré qu’il serait à mes côtés au cours de l’interrogatoire et m’a informé que, vu mon état de santé, j’avais le droit d’arrêter la procédure à n’importe quel moment, droit que j’ignorais. Alors, lorsque Diotis est arrivé accompagné par un chef de police de la Sûreté et une autre personne dont j’ai oublié le statut officiel, et après que chacun m’ait adressé la parole 2-3 minutes, j’ai signalé à mon médecin que je voulais qu’ils partent. En partant, Diotis m’a assuré qu’ils allaient quand même trouver qui d’autre était avec moi et que si je parlais à ce moment là, cela me faciliterait la vie. Bien sûr, ces mots sont tombés dans l’oreille d’un sourd. À sa deuxième visite, j’ai eu la chance de comprendre qui est en réalité Diotis, lorsqu’au cours d’un vif dialogue avec le chef de l’unité, une phrase très étrange lui a échappé. Ayant terminé son monologue et m’ayant notifié le mandat d’arrêt et le chef d’accusation, il me demande de signer un papier. Le docteur intervient pour lui expliquer que je suis incapable de le faire à ce moment-là et lui demande de partir puisque mes forces m’abandonnent. Alors Diotis, à notre surprise, répond : « Bien sûr que je respecte la condition de santé du jeune, je ne compte pas lui rendre la vie difficile, parce que si je le voulais, j’aurais juste à tirer un peu ses tuyaux et à mettre sa pression à 50 ». À ce moment-là, je me suis rendu compte de ce qui pourrait arriver dans cette chambre si les médecins n’étaient pas des personnes avec un peu de volonté et quelques valeurs, mais de simples pions. J’aurais sans aucun doute découvert les fameuses techniques d’interrogatoires utilisées dans le passé par le procureur Diotis.

Après cet incident, les conditions de ma détention se sont vraiment détériorées. Deux gardes armés étaient placés de manière permanente dans l’Unité de Soin Intensif et des pressions ont été exercées sur le chef du département pour que je quitte l’hôpital au plus tôt, chose qui fut faite. J’ai alors été transféré dans une salle spéciale de la Clinique d’Ophtalmologie sous prétexte qu’ils pourraient me garder plus efficacement. Dans ce nouvel endroit, je dormais avec deux policiers en civil à mes côtés. De plus, deux flics étaient continuellement postés devant la porte ouverte, et l’un d’eux entrait toutes les demi-heures pour contrôler la situation. Cinq-six autres flics étaient en outre postés dans la salle d’attente, ainsi que je ne sais combien d’autres dans le couloir.

Le résultat de tout cela fut l’impossibilité de dormir pendant trois-quatre jours et d’avoir l’impression d’être un singe dans un zoo, vu que chaque flic bondissait dans ma chambre pour m’observer tout en discutant de moi sur son portable ou avec ses collègues. À la fin, j’étais à bout et je me suis donc plaint au chef de la sécurité. Ce à quoi il me répondit que j’étais maintenant un prisonnier, qu’ils étaient les seuls à juger comment je devais être gardé et qu’ils me protégeaient contre moi même —vous vous rendez compte, ils veillaient à ce que je ne me suicide pas. D’autres scènes folles ont eu lieu par exemple lorsque, toujours cloué au lit, je me soulageais devant eux tandis qu’ils m’observaient avec calme, ou lorsqu’ils me passaient les menottes au lit, de nouveau avec l’excuse de prévenir le suicide et d’autres incidents. Signalons enfin la tentative de me kidnapper de la Clinique d’Ophtalmologie pour m’amener à l’hôpital de la prison de Korydallos alors que j’avais toujours des points de sutures, prétendant faussement que les docteurs avaient donné leur accord. À la fin, cela a été du moins évité jusqu’à présent, grâce aux plaintes de mes parents aux docteurs.

Je crois que l’unique but de tout cela était de m’humilier, de me faire perdre tout sens du respect pour moi-même, et plus globalement de me faire réaliser que j’étais entre leurs mains et que je n’avais plus aucun droit. Ces situations m’ont fait prendre l’hôpital et la prison de Korydallos pour un refuge de tranquillité mentale. Entre-temps, tandis que j’attendais d’être transféré à la prison de Korydallos, nous avons assisté à la tentative de poursuites judiciaires orchestrée par les autorités visant à fabriquer des criminels sur la seule base qu’ils appartenaient à mon environnement amical ou au milieu anarchiste. Je suis maintenant sûr que l’arrestation de gens pour interrogatoire, la publication de noms et de mandats d’arrêt a été déclenchée à partir de mes photos personnelles, des appels vers et à partir de mon portable, indépendamment du fait que j’avais un rapport amical avec ces individus. Je tiens à exprimer ma solidarité à toutes ces personnes.

Selon le scénario des journalistes et de la police, nous formions (ce qui m’était inconnu) un « gang en noir » composé de 10 à 15 personnes, des anti-autoritaires et des anarchistes (ce qui laissait supposer aux autorités qu’il y avait d’autres individus impliqués), « gang » qui aurait commis six autres braquages, allant en vacances dans des stations estivales chères, et aurait (de près) des liens à Passaris, etc. De plus, ils ont qualifié l’argent qui avait été recueilli par divers compagnons pour couvrir les besoins de la mouvance anarchiste et que j’ai gardé en dépôt en banque, comme le produit de vols. Suite à tout cela, j’ai cessé de me défendre lors de l’interrogatoire concernant sept braquages, la tentative d’homicide et le blanchiment d’argent, toutes ces accusations étant créées afin de rentrer dans le cadre de la loi anti-terroriste.

Que l’Etat et ses chiens de garde aient une tactique standard depuis des années maintenant pour ternir la réputation de personnes, pour fabriquer des criminels, pour organiser des procès qui sont des parodies de justice et, de manière plus générale, pour démontrer leur haine et leur désir de vengeance envers tous ceux qui résistent, est bien connu. Pourtant, une question se pose sérieusement si on considère ce qui vient d’être dit. Quelle sorte de traitement et quelle sorte de méthode l’Etat va-t-il utiliser dans le cas de l’arrestation ou de la reddition volontaire des trois camarades pour obtenir d’eux une confession et les envoyer au procès, mais aussi comment « un procès équitable » sera-t-il garanti à quiconque ira jusqu’au bout de cette procédure ?

Pour terminer, j’ai une chose à dire à tous ceux qui planifient notre anéantissement physique, éthique et politique, une fois pour toutes : peu importe quels sales moyens contraires à la morale ils utilisent, peu importe combien ils nous pourchassent et nous emprisonnent, ils ne nous écraseront et ne nous apprivoiseront jamais.

Je veux dire aussi un grand merci à tous ceux qui ont choisi, choisissent et choisiront de m’apporter leur appui et leur solidarité, par n’importe quels moyens, bien que la nature de mon cas soit, je pense, très difficile.

En lutte,

Yiannis Dimitrakis

Prison de Korydallos, 5 juin 2006



Une réponse de Yiannis au ministre de l’Intérieur...

En référence aux récentes déclarations du ministre de l’Intérieur Vyron Polydoras qui, lors d’une conférence de presse concernant des actions réalisées par des anarchistes en signe de solidarité avec des compagnons injustement incarcérés, en vint à un certain moment à parler d’un certain « Dimitrakis, cambrioleur de droit commun, à propos duquel les anarchistes écrivent sur Indymedia », j’ai à déclarer ce qui suit :

Oui, c’est moi qui cambriole quotidiennement le citoyen de ce pays et soulage son portefeuille au cours de tractations avec les impôts, la commune, la banque, la DEI, l’OTE, l’EVDAP (1), le supermarché et le marché.

C’est moi qui, à chaque fin du mois, le pousse au désespoir quand il réalise qu’il ne pourra pas répondre à ses obligations financières. C’est moi qui l’oblige à travailler de longues heures épuisantes (souvent sans même être assuré) en ne lui laissant que le temps de dormir. C’est moi qui piétine ses droits essentiels, acquis de haute lutte et au prix du sang, et qui l’oblige à travailler week-ends compris.

C’est moi qui fait montre de force et d’intransigeance en le tabassant quand il fait grève et manifeste. C’est moi qui ne respecte pas les vieux, leur donnant des miettes pour qu’ils survivent, leur « offrant » des années d’indigence, de honte et d’humiliation.

C’est moi qui ai organisé l’arnaque de la bourse et saigné les économies de milliers de familles. C’est moi et mes agents économiques qui les a entraînées à y investir en vantant ces fameux emprunts boursiers. J’ai poussé bon nombre de gens à la catastrophe économique, d’autres au suicide. C’est moi qui applique un terrorisme permanent en licenciant des travailleurs après 15 ou 20 ans de service, les jetant dans la gueule du monstre vorace qu’est le chômage, et qui en même temps paralyse les autres avec l’épée de Damoclès du licenciement au-dessus de leurs têtes. C’est moi qui par « négligence » tue des travailleurs dans des usines, sur des bateaux, des chantiers, des travaux olympiques et dans des accidents au cours de toutes sortes de travaux « d’infrastructure et de développement ».

C’est moi qui m’oppose aux rêves des jeunes, leur faisant connaître l’insatisfaction. C’est moi qui les pousse dans les drogues et la misère. C’est moi qui les prive d’une bonne éducation qui pourrait les munir de ressources adaptées pour lutter dans la vie. C’est moi qui tabasse sans pitié travailleurs, retraités, lycéens, immigrés et étudiants. C’est moi qui viole des femmes étrangères à l’intérieur et à l’extérieur des commissariats. C’est moi qui couvre des circuits d’escrocs, de commerce de drogues et de traite d’êtres humains en m’y livrant aussi de temps en temps.

C’est moi qui rends dingue les conducteurs de voitures et de motos avec des amendes, les justifiant par leur propre sécurité routière. C’est moi qui ne construit pas de routes sûres, causant la perte de centaines de vies humaines sur l’asphalte.

C’est moi qui circule toujours armé et qui, à cause de mon système nerveux, ai tué ou handicapé des jeunes suite à des coups de feu « accidentels », ne laissant derrière moi que douleur, tristesse et exaspération. C’est moi la fameuse jardinière [ndt : il s’agit d’un fourgon de flics] sur laquelle, alors qu’il marchait tranquillement, est tombé cet étudiant chypriote (2). C’est moi qui ai enlevé les pakistanais dans le cadre du maintien de la sécurité nationale. C’est moi qui ai fait saigner les murs d’Odos Balaoritou et de Leoforos Alexandras (3) à force de cris de désespoir, de douleur et d’agonie d’une foule d’inconnus dans les chambres de torture. Tortures que j’applique comme une marionnette parce que je n’ai pas envie de chercher des preuves pour monter une affaire et que je préfère soutirer ainsi de possibles aveux.

C’est moi qui les charge avec des accusations montées de toutes pièces afin que les détentions préventives soient ordonnées à la chaîne. C’est moi qui condamne, comme l’affirment également de nombreux avocats, à des peines injustes et extrêmement lourdes les accusés. C’est moi qui enferme les prisonniers dans des conditions abominables dans des institutions qu’on pourrait appeler usines correctionnelles, en y jetant un simple coup d’œil. C’est moi qui ai prouvé ma négligence et ma lenteur dans l’exécution de mes devoirs, avec comme résultat que quatre HUMAINS brûlent vifs dans leurs cellules de l’aile A de la prison de Korydallos.

C’est moi qui incite et encourage la corruption et les magouilles, dans n’importe quel secteur public.

C’est moi, enfin, la racine du mal, l’origine du monstre, la cause du déclin de la société.

Mais moi, comme vous l’avez affirmé vous-même, je ne suis rien qu’un cambrioleur COMMUN de droit pénal. COMMUN. Moi et mes égaux, accompagnés des cercles auxquels j’appartiens, sommes responsables de tout cela. Mais avant de clôturer cette prise de responsabilité, je voudrais seulement vous poser deux questions :

En tous cas, vous, QUI ÊTES-VOUS ? Et qu’est-ce que VOUS et vos semblables faites pour qu’un jour l’individu et la société toute entière chassent tous ces maux et ceux qui les provoquent ?

Yiannis Dimitrakis
de la prison judiciaire de Neapolis, 20 décembre 2006

1. Compagnies grecques d’éléctricité, de téléphone et d’eau.

2. Il y a un an, un fourgon de flics anti-émeute a écrasé un étudiant chypriote au cours d’une manifestation.

3. Il s’agit de noms de rues où il y a des commissariats.


[Ces deux lettres sont extraites de La Cavale n°6, février/mars 2007, p.23 et n°7, avril/mai 2007, pp.22-24]


Entretien téléphonique, au cours de la mutinerie
dans la prison de Malandrinos

« L’anarchiste de 28 ans, Yiannis Dimitrakis décrit les conditions quotidiennes infernales de la prison de Malandrinos. La nouvelle de son tabassage par un gardien a déclenché des révoltes dans 11 prisons à travers le pays. Dans notre conversation téléphonique, il a décrit les conditions de sa détention à Malandrinos comme la pire qu’il ait dû affronter : il a d’abord été incarcéré en préventive à Korydallos (Athènes), puis à Neapolis Lasithiou avant d’être transféré le 22 décembre 2006 à Malandrinos.

Comment se passent les choses dans la prison de Malandrinos ?

Les choses sont allées très loin. Tous les quartiers sont à présent sous notre contrôle, exceptés les bâtiments administratifs. Une délégation de cinq membres a rencontré le secrétaire général du ministère de la Justice, Mr. Panouris. La police anti-émeutes commence une guerre psychologique contre nous.

Beaucoup de gens pensent qu’un nouveau type de prison pourrait améliorer les conditions de détention...

Les nouvelles prisons comme celles de Malandrinos créent de nouvelles tensions. Les quartiers sont complètement isolés, 480 prisonniers sont face à un panoptique. Les couloirs sont si étroits qu’on perd le sens des distances ; les cours extérieures sont extrêmement petites. Il y a un manque de communication directe avec les familles à cause de l’hygiaphone. La prison est divisée en dix ailes, en réalité ce à quoi nous sommes confrontés ce sont dix unités d’isolement. L’arbitraire est de mise : la prison est devenue une entreprise privée. Certaines unités réservées aux activités prévues sur les plans initiaux ont été transformées en cellules supplémentaires. Le bâtiment n’a pas de système d’eau potable ou d’égouts. La prison a été construite au sommet d’une montagne au milieu de nulle part et jusqu’à présent il y a de sérieux problèmes d’eau potable et d’évacuation.

Comment se présente la communication avec l’extérieur ?

L’isolement géographique amplifie le fait que rien ne parvient de l’extérieur. Ce matin, des équipes de TV sont arrivées, mais seulement pour repartir dès l’après-midi. Si des proches veulent passer, ils doivent voyager quatre heures pour un parloir d’une demie-heure. Certains ne peuvent recevoir de visite qu’une fois tous les deux mois. La distance géographique rend la communication avec les avocats impossible. Ils nous enferment ici comme des corps sans âme, ils se contentent de nous alimenter jusqu’à ce qu’on nous annonce un beau jour que notre peine est purgée. »

[Entretien publié dans le quotidien Eleftherotipia puis traduit en anglais sur indymedia Athènes le 25 avril 2007]


[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, pp.28-31]