Grèce :

Lettres de Tarassio et Gerasimos


Du 4 au 7 mai 2006 avait lieu à Athènes le 4e Forum Social Européen. En opposition à cette Internationale réformiste, les anarchistes avaient organisé à l’Ecole Polytechnique un Forum Anti-autoritaire, anarchiste et libertaire. L’apogée de cette rencontre fut la manifestation du 6 mai au matin, au cours de laquelle plus d’un millier de compagnons ont défilé sous le slogan «aucun monde n’est possible tant qu’existeront l’Etat et le capitalisme». L’après-midi, une seconde manif contre la guerre avait lieu sous l’égide du FSE. A cette occasion se sont produites de nombreuses attaques contre des cibles de l’Etat et du Capital et des affrontements avec les flics (et le SO du FSE). 17 personnes ont été arrêtées, et trois gardées en prison : K.Katsadouras, Tarassio Zadorozni et Gerasimos Kyriakopoulos.

Ces deux derniers entameront une grève de la faim fin novembre/début décembre pour leur libération. Après près de 70 et 54 jours et de très nombreuses actions de solidarité, ils seront enfin relâchés début février (de même que le troisième), montrant encore une fois la force des compagnons grecs, capables d’arracher par leur détermination des compagnons des griffes de l’Etat.


Lettre de Tarassio Zadorozni depuis la prison de Korydallos

Incarcéré derrière les barreaux et le ciment, pris en otage depuis six mois et demi à la prison de Korydallos, je m’aperçois qu’ils n’ont réussi à emprisonner que mon corps. Tout ce qui est vrai et libre, je l’ai gardé intact.

J’ai été pris en otage par l’État parce que j’ai décidé de participer à une manifestation de protestation, parce que le système cherchait des boucs émissaires afin de donner une image de contrôle et de justice rendue. La pourriture du système s’est montrée dans toute sa grandeur avec les déclarations mensongères et contradictoires initiales des flics, qui ont ensuite été obligés de les modifier pour se présenter devant le juge d’instruction. Bien sûr, ces modifications ainsi que les autres prétextes inventés par le juge d’instruction ont servi à faire traîner mon affaire pour ainsi influencer la commission semestrielle [qui statue sur la remise en liberté] afin qu’elle prolonge mon incarcération. D’ailleurs, comment pourrait-il y avoir de jugement valide, vu qu’il n’y a aucune évidence contre moi, uniquement un montage de manipulations et d’altérations des faits.

Privé de tout choix possible, mené dans un cul-de-sac, ayant subi cette injustice au plus profond de mon être, je continue ma lutte avec tous les moyens qui me restent.

Ils prêtent à rire s’ils imaginent qu’ils pourront vaincre ma passion pour la liberté en m’emprisonnant. Dans un effort pour accentuer les contradictions de ce système décadent et démontrer son caractère totalitaire, j’ai décidé de ne plus leur donner le droit de décider de mon corps — puisque c’est la seule partie de moi qu’ils possèdent, je vais l’utiliser comme forme de lutte contre eux afin d’obtenir ma libération.

Je commence ainsi une grève de la faim à partir du 29 novembre et j’exige la libération immédiate et sans conditions de moi-même et de mes co-accusés, le retrait de toutes les accusations et le classement de l’affaire. Je ne les laisserai pas utiliser la liberté comme un outil pour leurs jeux juridiques et politiques.

Ma lutte sera dure et je vais avoir besoin de la solidarité et du soutien de tous ceux et celles qui se trouvent à l’extérieur des murs et qui sont solidaires de ma lutte.

Les consciences ne peuvent être ni soumises, ni incarcérées, ni guidées.

Tarassio Zadorozni

Aile C de la Prison de Korydallos, fin novembre 2006

Lettre des deux grévistes de la faim depuis la prison de Nikea


Ce texte est un effort commun pour maintenir le contact, alors que nous continuons notre grève de la faim, moyen de lutte pour notre libération.

Les événements de ces derniers jours ne peuvent que démontrer de manière évidente le véritable visage de l’appareil répressif d’Etat – et ceci malgré les efforts forcenés mis en place tant par le gouvernement que les partis afin d’induire en erreur l’opinion publique avec le jeu familier de la déresponsabilisation. Il est clair comme de l’eau de roche que la relation entre les gouvernants et les gouvernés n’est capable ni de changer ni d’adopter une forme plus humaine. La méthode de la police, des instances judiciaires et de leurs patrons a toujours eu pour objectif d’écraser toute voix de protestation ou de résistance, tandis que leur rhétorique démagogique – avec une emphase et un élan de style romain – glorifie les préteurs dont les mains sont quotidiennement tâchées de sang.

Seule une imagination malade peut permettre aux pseudos administrateurs de justice de cacher les évidentes persécutions subies par les compagnons. Le cas de P. Aspiotis, G. Kalaitzidis et G. Karasarinis, tous trois poursuivis pour expropriation de matériel policier [voir ci-après p.34], ainsi que celui de N. Kountardas et S. Malindretos, poursuivis pour les batailles de Polyzogopoulos, ou encore le nôtre démontrent bien les efforts d’une autorité agissant sans preuve ou alors via des procédures sommaires. Pendant ce temps là, les compagnons comme G. Dimitrakis [voir ci-après pp. 38-41] sont poursuivis pour s’être opposés aux intérêts capitalistes.

Sachant que les moyens de lutte que nos avons choisis rencontreront la même confrontation, nous avons conscience que la durée de nos procédures en sera probablement prolongée.

Sous couvert d’excuses bureaucratiques si chères à la justice, l’enquête sur notre cas est en train d’opérer un transfert de responsabilités et de clore les dossiers après quasi 8 mois, ajournant ainsi toute réponse aux appels à nous relaxer après les vacances d’hiver. L’intolérance et l’utilisation de tels subterfuges semblent vouloir nous annihiler psychologiquement, sans prêter aucune attention à notre santé. Cette position démontre qu’il ne s’agit de rien d’autre que du fer de lance d’un système totalitaire.

Notre temps en prison est venu renforcer notre conviction que la justice n’est pas aveugle. La récente libération des “parrains”, ainsi que celle des requins du parajudiciaire, démontre la réalité de l’idée souvent répandue que la justice emploie deux poids et deux mesures.

Aujourd’hui placés en hôpital carcéral, nous découvrons que cet endroit ne fait pas exception dans la longue liste des lieux inappropriés pour la réclusion. Même nos examens manquent de crédibilité. Un coup le diagnostic décrit des problèmes pathologiques, avant qu’ils ne disparaissent comme par enchantement dans le suivant.

Des problèmes flagrants viennent d’apparaître, Tarasios se trouve dans une condition spécialement faible tandis que, pour ma part, j’ai une concentration d’acide urique dans le sang beaucoup trop élevée. Néanmoins, nous continuerons notre lutte, et nos ne deviendrons pas des pions de leur jeu.

Le procès des trois compagnons (P. Aspiotis, G. Kalaitzidis et G. Karasarinis) dont le seul “délit” a été de refuser de devenirs des informateurs constitue un moment critique sur la route qu’a prise la justice grecque vers l’autocratie de la justice. Nous exprimons notre solidarité et notre soutien à ces compagnons.

Pour finir, nous voudrions exprimer notre solidarité avec la juste lutte menée par les prisonniers de la prison de Ioannina. Ce n’est un secret pour personne que le terme “prison” est utilisé lors de circonstances spécifiques, et qu’il correspond à empaqueter des esprits humains pour les mener à l’asphyxie.

La solidarité dont tellement de monde nous a fait part, nous a littéralement réchauffé le cœur et nous a donné force et courage durant ces jours difficiles. Que peut-il y avoir de plus important que de savoir que nous ne sommes pas seuls ?

Les grévistes de la faim,

Gerasimos Kyriakopoulos et Tarasios Zantorozni, 2 janvier 2007

(1) 94 détenus d’Ioannina ont formulé une liste de revendications exigeant des améliorations de conditions et contre la surpopulation de la prison ; en outre, ils ont revendiqué la libération de Zantorozni dès qu’il a entamé sa grève de la faim.


Deux autres lettres des grévistes de la faim

• De l’intérieur de l’hôpital de Nikea, où nous nous trouvons ces derniers temps, en condition d’isolement, sans téléphone, avec des difficultés pour obtenir des journaux et des tracasseries continuelles en ce qui concerne les visites de nos proches et de nos avocats, nous avons tout de même pris connaissance de vos gestes de solidarité toujours plus nombreux et de la façon dont l’Etat y réagit.

Ayant perdu toute apparence “humanitaire”, il montre toujours plus son visage abominable, réprimant avec zèle toutes vos tentatives de faire connaître notre lutte collective. Le cas de B. Grivas, sauvagement tabassé par les flics samedi 13 janvier, est caractéristique.

Nous nous réjouissons beaucoup quand nous vous sentons, et le contact immédiat avec votre solidarité nous donne du courage et la force de continuer.

Tant qu’ils essayeront de soumettre les consciences, elles s’insurgeront !

La passion de la liberté est plus forte que toutes les geôles !

17 janvier 2007, Tarassio Santorozni et Gerasimos Kyriakopoulos

• De l’hôpital de Nikaia, où nous nous trouvons toujours, nous adressons aujourd’hui nos salutations chaleureuses à l’assemblée de l’occupation de l’école Polytechnique à Athènes et au mouvement de solidarité toujours plus large autour de notre juste cause. La décision du procureur, mais aussi le fait que le conseil qui examinera notre cas n’a toujours pas siégé jusqu’à ce jour, prouvent encore une fois que pour le pouvoir, celui qui lutte pour la liberté et la dignité est un ennemi à abattre.

Nous ne sommes pas des héros, nous aimons la vie, mais il n’y a pas de vie possible sans dignité. Nous ne revendiquons pas uniquement notre propre libération immédiate, mais aussi celle de K.Katsadouras, parce que même selon les lois de ce pouvoir hypocrite, la poursuite de notre détention préventive est illégale.

Notre lutte ne peut s’arrêter, c’est un sens unique jusqu’à ce que nous obtenions raison. Peu importent les jeux que le pouvoir voudrait jouer sur notre dos, ils ne nous regardent pas, parce qu’il ne peut pas soumettre notre conscience et nos rêves.

ILS NE PASSERONT PAS, ET LE POUVOIR SERA DE TOUTE FACON DEMASQUE DEVANT LES YEUX DE LA SOCIETE ENTIERE.

La lutte collective continue !

Nikaia, 25 janvier 2007,

Tarassio Santorozni et Gerasimos Kyriakopoulos

[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, pp.22-24]