Italie :

Lecce, partie double


Le 12 mai 2005 se déclenche l’opération «Nottetempo» : 16 perquisitions dans toute l’Italie, cinq anarchistes de Lecce arrêtés, 13 autres inculpés et laissés en liberté. Tous sont accusés d’ «association subversive à finalité de subversion de l’ordre démocratique» (art. 270bis du code pénal). Les faits spécifiques concernent la lutte contre le centre de rétention du coin (tags, incendie du portail de la cathédrale, molotov contre la maison du curé gestionnaire du CPT, incendies de distributeurs de la Banca Intesa qui gère les comptes de cette institution, peinture contre un Benetton, sabotage de pompes Esso).

Ils sont jugés depuis novembre 2005.



D’un côté les anarchistes. Une minorité négligeable de personnes contre tout, avec un rêve au cœur et un projet en tête. Deux années pile ont passé depuis que la répression est venue frapper à nos portes, emportant avec elle cinq d’entre nous pour les enfermer entre prison et résidence surveillée, et inculpant de nombreux autres compagnons pour «association subversive à finalité de renverser l’ordre démocratique». Ce n’est qu’après un an et dix mois de préventive que les derniers compagnons seront relâchés, tandis que le procès en première instance est toujours en cours. Que l’Etat soit le vrai terroriste est une chose connue depuis longtemps.

De l’autre côté, don Cesare Lodeserto. Et avec lui l’archevêque de Lecce, Cosmo Francesco Ruppi, et toute la Fondation «Regina Pacis». S’abat contre eux depuis des années une pluie d’accusations pesantes, en alternance avec des réhabilitations médiatiques, tandis que la totalité de la gestion du Centro de Permanenza Temporanea [CPT, centre de rétention aujourd’hui fermé et alors géré par cette Fondation aux mains de la Curie] a été mise sous enquête et que l’œuvre charitable de la Fondation en a subi une perte d’image conséquente.

A présent, l’énième recours lancé par l’accusation contre la remise en liberté des anarchistes a été une nouvelle fois accepté par un Tribunal de Riesame [Tribunal des Libertés] plus que servile, qui recopie avec zèle les diktats du procureur et contredit les décisions de la Cour d’Assise. Celle-ci suit en effet le procès et se base sur les éléments processuels, au contraire des juges du Tribunal de Riesame qui décident à partir de la paperasse des flics et —comme c’est toujours plus clair— sur la base de directives venues d’en haut. Ils envoient ainsi un message explicite à ceux qui devront juger les anarchistes inculpés : changer de voie. C’est certainement un hasard, mais cette nouvelle décision tombe justement au moment où se termine l’enquête contre don Cesare, impliqué dans une énième entourloupe (il aurait encaissé indûment 600 000 euros) et la veille d’un nouveau procès où il comparait. C’est aussi par hasard que l’incarcération des anarchistes il y a deux ans suivait celle du prêtre si «charitable»...

Au milieu de tout cela, il y a d’autres personnes encore. Un Mercenaire Public [jeu de mot sur les initiales de procureur], Giorgio Lino Bruno, qui représente l’accusation dans le procès contre les anarchistes, un personnage schizophrène, misogyne et ignorant, aveuglé par une haine profonde contre ceux qui aiment la liberté. Ce n’est peut-être au fond qu’un personnage sordide en quête d’un maître (et d’un peu de gloire) pour sortir de la grisaille de son existence, à moins qu’il ne soit le pion d’un plus vaste projet.

Et puis il y a aussi d’autres Mercenaires Publics et d’autres juges, personnages tout aussi sordides que Bruno —que ce soit clair—, parce que la puanteur fétide des prisons et le bruit dérangeant des chaînes accompagnent leur travail. Ils accusent don Cesare d’avoir volé ici, et frappé là : en ce qui nous concerne, nous n’avons pas besoin du verdict d’un tribunal pour savoir qu’un maton est coupable en tant que tel.

Défendant les anarchistes et se solidarisant avec eux, il n’y a que les compagnons, les amis et quelques honnêtes repris de justice et autres individus non-domestiqués. A prendre position pour don Cesare et ses compères, il y a toute la presse lèche-cul, les politiciens de droite et de gauche, les sénateurs al flambé et des intégristes catholiques réactionnaires à en faire pâlir n’importe quel «islamiste extrémiste».

Et pourtant... la sensation est que les parties en jeu ne sont pas que celles-là, et que le but va bien au-delà que de faire passer pas mal d’années de prison à des anarchistes du salentino. Certes, rien qu’en cela, le résultat ne serait pas négligeable, puisqu’il éliminerait de la circulation certains individus insuscettibili di ravvedimento [formule des fascistes appliquée aux irrécupérables : “non susceptibles de repentir”], ferait le vide autour d’eux et fermerait définitivement la page de la présence anarchiste dans le Salento [région de Lecce]. Mais les visées de l’Etat ne peuvent être que celles-là, tout comme le premier sénateur enflammé venu, à l’exemple de Mantovano lorsqu’il était ministre de la répression, ne peut avoir orchestré tout cela uniquement pour se faire plaisir et rendre service à ses compagnons de la Curie de Lecce, cette association de malfaiteurs d’obédience catholique.

Ce qu’ils cherchent à obtenir à Lecce est un précédent : une condamnation pour association subversive qui puisse s’étendre, par le biais d’une jurisprudence de la Cour de Cassation, à tout autre procès intenté contre les anarchistes en Italie. C’est cette manœuvre qui est en cours, et c’est dans ce contexte que s’insère l’acceptation systématique par le Tribunal de Riesame des recours contre les remises en liberté prononcées par la Cour de Cassation. Les anarchistes se sont opposés au lager de San Foca qui est géré par des puissants, certes, et ce serait déjà un motif suffisant pour leur faire payer l’addition ; mais c’est à l’échelle nationale (et pas seulement) qu’ils gênent, qu’ils pensent, et qu’il faut donc les balayer.

C’est en ce sens que l’Etat travaille avec zèle dans le procès de Lecce, sur quelque chose qui n’apparaît pour le moment qu’en filigrane ; l’objectif est de préparer le terrain à des manœuvres répressives ultérieures d’une vaste ampleur —probablement à caractère national— au cours des années à venir. C’est ainsi que sont à interpréter les témoignages devant la cour de flics venus de tous les coins d’Italie où les compagnons sont actifs dans la lutte : des témoignages qui sont allés au-delà du pur et simple délire policier. Nous ne pensons pas que ce genre de dépositions aient été prononcées par hasard dans un procès à Lecce, où l’absence de précédents permet de construire plus habilement des châteaux de papier habités de fantômes imaginaires.

Dénoncer publiquement les sales manœuvres des appareils répressifs est une première mesure pour tenter de les contrecarrer. Continuer nos luttes de toujours signifie ne pas succomber à la logique de l’intimidation mafieuse si typique des organes d’Etat. Cheminer encore à la recherche de complices, nous reconnaissant exploités au milieu d’autres exploités, n’en est qu’une conséquence naturelle.

Quelques anarchistes amants du flambé

[Traduit de l’italien. Tract distribué le 6 mai 2007 à Lecce]


• Les audiences ont continué en mars et avril jusqu’au 3 mai, où le triste défilé des témoins de l’accusation a pris fin. Lors de l’audience du 17 mai prochain, ce sera le tour de l’unique témoin de la défense, mais aussi la date des nouvelles dépositions du procureur.

[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, p.20]