Uruguay :
Bush à Montevideo

Début mars 2007, le président américain Bush est venu faire un tour dans plusieurs pays d’Amérique du Sud, du Brésil à la Colombie, en passant par le Guatemala, le Mexique et l’Uruguay. Au-delà de sa politique sur ce continent ou en Irak, il va de soi qu’avec une forte tradition de gauche nationaliste entretenue depuis les Tupamaros et le Parti communiste dès les années 60 et ce jusqu’à aujourd’hui, la protestation allait être conséquente en Uruguay comme elle le fut dans les autres pays.

La semaine précédent sa venue, l’opposition à la venue du boucher se faisait déjà entendre. Le 21 février, une bombe artisanale explosait dans le local contenant un distributeur de billets de la Boston Bank (tube rempli de poudre noire et mèche), face à l’Assemblée Nationale. Les jours suivants se sont multipliées les alertes téléphoniques à la bombe dans différents tribunaux et jusqu’au ministère de l’Intérieur qui, tous, furent évacués quelques heures.

Le 9 mars, jour où Bush et Tabaré fêtaient leurs agapes, deux protestations avaient lieu. Une première, organisée par l’unique syndicat du pays, l’officialiste PIT-CNT, qui s’est contenté d’un rassemblement avec prises de parole, protégeant la zone avec son service d’ordre. La seconde était une manifestation sous l’égide de la Coordination Anti-impérialiste (composée d’organisations trotskistes et maoïstes argentines et uruguayennes et de démocrates radicaux) : 8 000 personnes ont descendu 18 de Julio, la principale avenue commerçante de la capitale. Le long du parcours, outre les nombreux tags, six commerces (dont deux Mc Donald’s) ont perdu leurs vitrines, un magasin de lunettes a en plus été pillé, et un temple de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu a été attaqué et ses portes vitrées brisées. 17 personnes ont été arrêtées et relâchées. Le lendemain, une centaine de personnes se sont à nouveau réunies devant l’Ambassade américaine, où des drapeaux US ont été brûlés. Bref, le spectacle des contre-sommets version sud-américaine (impossible de sortir de l’anti-impérialisme par exemple).

La nouveauté est venue deux semaines plus tard, pour rappeler à ceux qui en avaient perdu l’habitude que le pouvoir, même démôcrate et de gôche, a ses propres impératifs en matière de répression de toute contestation politique pratique explicite. Le 28 mars, une perquisition est menée par la Dirección de Inteligencia (la DST française) qui arrête alors Fernando Masseilot (25 ans). Identifié grâce aux images des journalistes très présents lors des incidents, il est depuis lors incarcéré par la juge Graziela Gatti non pas, comme on pouvait s’y attendre, pour «atteinte à la propriété» ou «dégâts», mais pour «sédition» : «exercice au nom d’une finalité politique et sociale d’actes de haine et de vengeance contre une personne ou une classe et leurs biens, dans le cadre d’un soulèvement public et tumultueux», délit puni de deux années minimum à six années de prison. On se souvient que ce délit appliqué couramment des années 70 contre les guérilleros urbains avait été ressorti pour la première fois contre quatre manifestants lors des incidents de Ciudad Vieja le 4 novembre 2005 (manifestation à Montevideo contre le Sommet de Mar del Plata en Argentine). Une gigantesque mobilisation, liée à la résurgence de ce délit dans un pays où la coalition de gôche (Frente Amplio) menée par Tabaré Vásquez venait pour la première fois de son histoire d’accéder aux affaires, avait permis leur remise «en liberté» un mois après. Cette fois, Fernando est peu soutenu, la normalisation a fait son effet et l’indignation citoyenne son temps. Restent les anarchistes et une association droitdelhommiste, Plenaria Justicia y Libertad.

Le 12 avril 2007, lors d’une manifestation de 350 personnes pour la libération de Fernando organisée par cette dernière, des drapeaux américains ont été brûlés. A cette occasion, Washington Muñiz, un vieux militant connu du MLN (Tupamaros), fut littéralement enlevé par des flics en civil. Accusé par la juge Aída Vera Barreto d’avoir «vilipendé l’emblème d’un pays étranger», il sera incarcéré avant d’être rapidement relâché. La ficelle de ses ex-compagnons de lutte armée et de Parti désormais à la tête de l’Etat était cette fois trop grosse.

A présent, les murs de la ville sont couverts de slogans géants comme «Liberté pour Fernando, prisonnier de Bush et Tabaré», «Séditieux d’hier, répresseurs d’aujourd’hui» ou «Bush ordonne, la presse balance et le Frente incarcère».

Enfin, signalons deux actions de solidarité. Le 16 avril, Jorge Zabalza, ex-dirigeant militariste Tupamaro a brûlé en direct sur la chaîne Canal 4 un drapeau américain et, plus intéressant, le même jour tôt le matin, deux molotovs ont atterri au centre de Montevideo dans le Círculo Policial del Uruguay [Cercle policier d’Uruguay], incendiant un rideau, un bureau et plusieurs meubles avant d’être éteint. Sur l’immeuble d’en face, un tag précisait «Viva la sedicion»...

[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, p.34]