Uruguay :
Séditieux d’hier, répresseurs d’aujourd’hui

Comme dans de nombreux pays d’Amérique du Sud, la gôche est arrivée au pouvoir en Uruguay il y a peu de temps, mettant fin à la domination des deux partis (colorado et national) qui régnaient sans partage depuis 1865. Le Frente Amplio (FA) créé fin 1970, vaste coalition de partis réformistes (des ex-Tupamaros au Parti communiste, en passant par les socialistes et des démocrates-chrétiens), a gagné l’élection présidentielle en octobre 2004, et ce dès le premier tour. Tabaré Vásquez, un socialiste déjà maire de Montevideo depuis 1990, prend ses fonctions le 1er mars 2005 en disposant d’une majorité au Parlement. Et en un peu plus de deux ans, on peut dire que la main gauche du Capital n’a pas chômé dans ce petit pays d’un peu plus de 3 millions d’habitants.

Après une dictature militaire de 1973 à 1985 qui s’est employée à liquider l’explosion sociale de la fin des années 60 tout en préservant les intérêts des latifundistes exportateurs (viande, cuir, riz, laine et produits lactés) restés au temps de l’économie-à-papa, est donc venu le temps pour la gauche d’achever le travail commencé dans les années 90 par ses prédécesseurs libéraux pour créer un marché intérieur et une classe moyenne dans le cadre d’un Mercosur (marché commun regroupant Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela) qui favorise l’intégration régionale dans la division mondiale du travail. Comme les pays voisins, l’Uruguay a donc implanté de vastes zones de soja transgénique, développé son industrie forestière avec par exemple le projet de deux grosses usines de cellulose (la première sera inaugurée en septembre prochain) mais a aussi misé sur l’informatique en devenant producteur reconnu de software. Enfin, le pays a signé en octobre 2006 avec les Etats-Unis un Accord cadre sur le commerce et les investissements (TIFA) qui pourrait déboucher rapidement sur un Traité de libre commerce (TLC).

Bien entendu, les espoirs suscités par le nouveau gouvernement ont été vite déçus. Le travail du MPP (Mouvement de Participation Populaire contrôlé par les ex-Tupamaros du MLN), majoritaire dans la coalition du FA, et d’un Parti communiste qui a conservé une influence à travers le PIT-CNT, confédération syndicale unique, est donc non seulement de faire passer les réformes à grands coups de propagande, mais aussi d’un quadrillage étroit des quartiers. Le Plan d’Urgence destiné aux plus pauvres permet par exemple d’assurer un contrôle social par la distribution directe d’argent, tandis que la naissance d’une nouvelle bureaucratie offre la possibilité de créer un clientélisme par les postes de travail liés à la nouvelle administration (dans la fonction publique, mais aussi à travers Antel, la compagnie nationale de télécommunication, ou la pieuvre Ancap, qui possède raffineries, cimenteries et gère la distribution d’essence et de canne à sucre). Quant à la propagande, elle va du culte de la personnalité (pour Sendic, un dirigeant historique des Tupamaros mort en 1989 ou plus récemment pour l’ex-tupamaro Mujica, ministre de l’Agriculture) à une mobilisation permanente à travers le nationalisme (contre l’Argentine ou avec l’exaltation du «libérateur national» Artigas) et des médias qui ont remplacé les comités de base comme relais : les mots d’ordre du gouvernement comme le «pays productif» sont répétés à satiété.

Il s’agit là de faire accepter de force pas moins que l’accroissement permanent du fossé entre les riches et les pauvres à l’heure où beaucoup croyaient au «changement», ce qui s’accompagne clairement par une forte militarisation de l’espace social. Outre une police et des vigiles armés qui ont carte blanche contre une délinquance croissante (la seule nouveauté du FA en matière de police fut d’y implanter son propre syndicat corporatiste), ce sont 1 100 nouvelles places de prison qui sont en cours de livraison et un projet d’en construire 2 000 autres pour pas moins de 15 millions de dollars. De même, la zone de Santa Catalina va recevoir un port militaire, dans la grande tradition de la dictature d’installer des casernes dans chaque quartier populaire de Montevideo. Au même moment, à l’autre bout de la ville dans la une zone bien bourgeoise (Carrasco), ce sont trois nouveaux quartiers privés, avec mur d’enceinte, caméras et gardes, qui vont surgir de terre sur 200 hectares. En mars, le gouvernement a aussi, dans la même veine sécuritaire, proposé de réintroduire le service militaire obligatoire ou d’étendre la gratuité du transport public à plus de deux agents par bus.

A un niveau plus que symbolique enfin, pour un pays qui compte plusieurs ministres ex-Tupamaros ou communistes dont les militants ont été incarcérés, systématiquement torturés, assassinés et incarcérés durant la dictature, la présidence de gôche a accepté en avril 2007 une proposition de loi de «Réparation aux victimes de la subversion» lancée par le député d’extrême-droite colorado Daniel Garcia Pinto, visant à verser une indemnisation de 150 000 dollars à chaque famille des ordures victimes d’accidents mortels du travail sous les coups de la guérilla de 1962 à 1976 (18 militaires, 34 policiers, 16 bourgeois). Et pour boucler l’ignominie, elle y a inclut 26 familles de desaparecidos (et uniquement celles-là, les seules officiellement reconnues par la Commission pour la Paix, sur les quelques 260 desaparecidos, sans compter les dizaines d’assassinés dans la rue ou par les Escadrons de la Mort). Le nouveau Président Tabaré Vásquez avait d’ailleurs déjà précisé le 2 mars sa théorie des «deux démons» (militaires et guérilleros sur le même plan), posant l’équivalence du terrorisme d’Etat et des attaques armées des révoltés, lors d’un meeting-bilan de ses deux années aux affaires devant 60 000 personnes : «face aux générations futures, disons plus jamais, plus jamais d’uruguayens contre d’autres uruguayens». En même temps, il y a pour la première fois depuis le retour de la démocratie en 1985 un nouveau prisonnier incarcéré pour «sédition» (deux années de prison minimum), comme au bon vieux temps où régnaient ses nouveaux amis : Fernando, qui a eu le tort de briser les vitres d’un McDo lors de la visite de Bush le 9 mars dernier.

Pour terminer d’illustrer cette politique qui ne leurre que les sourds et les aveugles (une des premières décisions de Vásquez fut de renier une promesse du FA en posant son veto personnel à la légalisation de l’avortement), au lendemain de l’incarcération de Fernando le Parlement adoptait à l’unanimité droite/gauche la modification de l’article 394 du code pénal. Désormais sera punie de prison «l’occupation arbitraire, partielle ou totale d’un terrain ou immeuble», sachant que «la plainte pourra être portée par toute personne et à n’importe quel moment». Les dizaines de milliers de squatters survivant dans les bidonvilles en périphérie n’ont qu’a bien se tenir.

L’Uruguay a souvent été considéré comme un modèle en matière sociale sur le continent (et l’est encore par les citoyens-flics du Monde Diplomatique, voir leur numéro de février dernier). S’il s’agit d’un modèle, il s’agit de celui d’une gauche latino en matière de pacification sociale dans un pays aux dimensions de laboratoire. Mais ce serait oublier encore une fois la mauvaise volonté de tous ces pauvres qui n’ont pas plus de choses à perdre qu’avant, et l’illusion en moins qu’une politique, même de gôche, peut changer leur vie. Vive la subversion !


[Extrait de "Cette Semaine" n°92, mai 2007, pp.34-35]