Solidarité, “amnistie” et “front commun”


Courant juin s’est créé à Paris Kalimero (voir texte page suivante), un collectif de solidarité avec les inculpés de la guerre sociale, à commencer par nos «camarades, compagnons et amis», selon la formule consacrée, et dont l’élargissement se fera en fonction des forces et moyens. S’il a été le fruit de nombreuses discussions, il a aussi permis de s’interroger collectivement sur la signification de la solidarité à apporter.

Et comme personne n’a le monopole des bonnes idées, d’autres réunions ont eu cours à Paris à la même période sur des bases beaucoup plus larges, offrant l’occasion à certains camarades prenant part aux deux réunions de s’interroger sur le pourquoi de deux collectifs à Paris, les intérêts étant à première vue communs. Ces autres réunions ont débouché sur un «collectif contre la répression» qui a notamment publié un texte d’appel 1, à l’occasion de sa réunion à la CIP le 27 juin 2007, nous donnant ici l’occasion de préciser quelques points.

Revendiquer, comme le conclut cet appel, une «amnistie pour tous les poursuivis et condamnés de ces mouvements» ne peut que signifier reconnaître que nous ayons perdu une guerre et demander à l’Etat de nous accorder une sorte de paix des braves en échange de cette reconnaissance. Cela signifie vouloir boucler une période en enfermant l’antagonisme qu’il contient dans le passé, sans voir sa continuité dans le quotidien, dont les «mouvements» ne sont qu’une intensification ou parfois une forme de dépassement. Lutter pour une “amnistie” ne peut aussi être que le fruit d’une légitimation de l’Etat, cette problématique le concernant de manière exclusive, lui et ses souteneurs (ce qui n’est par exemple pas le cas de l’affirmation «liberté pour tous les prisonniers»). Nos intérêts, qui ne correspondent évidemment pas aux siens, se portent au contraire sur la continuation, l’élargissement et l’approfondissement d’une guerre sociale qui est quotidienne, et non pas limitée aux seuls «mouvements», au nom desquels personne ne peut prétendre parler.

Par ailleurs, si plusieurs passages de cet appel font plus référence à un manque de démocratie qu’à une critique de cette dernière (procès «absurdes», sans papiers raflés «sans égards», police qui s’exerce «impunément», rupture révolutionnaire rebaptisée «solution à long terme»), c’est une autre proposition qui a retenu notre attention : celle de la construction d’un «collectif qui tende vers un front commun contre la répression». Nous ne ferons pas l’injure aux auteurs du texte de nous étendre sur la misère et la fonction historique contre-révolutionnaire des fronts communs (en particulier ceux contre le fascisme). Si le seul contenu du «front» se réduit à un vécu commun défini en négatif (la répression), on peut par exemple s’interroger sur la participation en son sein d’individus déjà organisés portant une vision autoritaire de la société (souhaitant notamment remplacer l’Etat ou ses prisons d’aujourd’hui par leur version populaire ou prolétaire). Ainsi, à l’inverse de la classique ritournelle mathématique qui clame que l’union fait la force, nous pensons que l’on ne peut s’unir, ou mieux encore se coordonner, que sur une base «en positif», soit sur la base de projets, désirs et idées plus proches que divergentes, à moins d’aboutir à des compromis dans lesquels personne ne se retrouve. Et la question de la démocratie, de l’Etat ou des prisons, pour en rester là, n’est un détail de second ordre que pour les politiciens ou les acrobates de la rhétorique. Bref, au-delà des dizaines de camarades/compagnons plus «proches», il nous semble plus passionnant de débattre en pratique de ces questions avec des inconnus dans la rue au gré des luttes et des rencontres, que de chercher une alliance fictive et limitée avec des militants de groupuscules gauchistes ou des syndicalistes en mal d’ouverture, tout «sincères» et «sympathiques» qu’ils soient (les quelques «nouvelles têtes» assistant passivement à un spectacle verbal qui dure des heures et des renversements de majorité d’une fois sur l’autre en fonction des présents, avant de repartir bien souvent dégoûtées).

Enfin, dans un contexte que l’on peut certes se contenter de voir sous le seul aspect répressif sans le relier avec une guerre sociale dont l’intensité n’est pas des moindres, un collectif de solidarité ne peut être selon nous qu’un outil technique permettant d’assurer un filet minimum dans un cadre offensif, et non pas constituer un énième machin «politique» qui ne peut qu’engluer notre rage et nos désirs, qui visent bien plus qu’une opposition «à la répression».

Quelques anarchistes relous

1. Voir Indymedia Paris du 24 juin 2007


[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, p.5]