Argentine

Gare de Haedo en périphérie de Buenos Aires, 1er novembre 2005. Suite à un énième mauvais fonctionnement du service, les passagers se rebellent. 15 wagons sont brûlés, une partie de la gare aussi, des commerces pillés et de nombreuses vitrines brisées, deux voitures de police incendiées. L’émeute a duré cinq heures face aux balles en caoutchouc et aux lacrymos. On compte 113 arrêtés, dont sept sont envoyés dans les prisons de Eseiza et Marcos. Le dernier incarcéré, Roberto Cantero, soutenu par la CNA de Buenos Aires, ne sortira qu’en juin de cette année.

Gare Constitución à Buenos Aires, 15 mai 2007. Un des plus grands terminaux de train d’Amérique du Sud où passent 400 000 voyageurs par jour. Face à une énième paralysie du trafic éclate une nouvelle émeute spontanée, comme le 28 décembre 2001 où 9 wagons avaient flambé : cette fois, c’est le bureau d’information qui est saccagé et incendié, avant que n’y passent à leur tour les guichets dont les employés et les gardes s’enfuient. Les distributeurs de tickets et les téléphones publics sont défoncés. Le commissariat est attaqué, ses portes en bois arrachées et incendiées tandis qu’une moto de la police vient alimenter le brasier. Une foule immense affronte pendant plus d’une heure les bleus à coups de pierres et de tout ce qui peut être démonté. On compte 16 flics blessés et autant de personnes arrêtées.

Gare de Temperley, ligne de train entre Glew et Burzaco, 21 juin 2007. Suite à l’annulation d’un train vers minuit, les passagers se révoltent et boutent le feu à trois wagons. S’en suit un affrontement avec les keufs qui laisse l’un d’eux blessé.

On lira ci-dessous le récit d’un compagnon argentin qui éclaire à la fois la misère des transports de la capitale fédérale, et celle des conditions de survie quotidienne. Lorsque les deux se mêlent, le cocktail peut détonner comme en mai/juin derniers. Quelques mois auparavant, la Gare du Nord à Paris était aussi ravagée, suite à un contrôle de ticket qui avait tourné en une puissante manifestation de solidarité. A la même période, le nouveau système de transport à Santiago avait aussi donné lieu à deux mois d’émeutes dans plusieurs quartiers de la capitale chilienne. Au cœur des métropoles, de Buenos Aires à Santiago ou Paris, là où se concentrent les marchandises, ceux qui les défendent et ceux qui peinent pour y avoir accès, dans ces lieux de passage et d’ennui que sont devenues les gares, la masse d’inconnus qui d’ordinaire s’ignorent peut se transformer en un éclair en une nuée de groupes d’individus portés par un même élan : la destruction de l’oppression matérielle quotidienne. Retrouvant aussi un peu du goût pour la révolte collective et, qui sait, un intérêt commun. Dans cette joyeuse spontanéité, tout redevient alors possible, le meilleur comme le pire. Et le meilleur aussi.

La vraie question reste alors la même que celle concernant le grand incendie de novembre 2005 en France : non pas pourquoi ça explose, mais pourquoi ça n’explose pas plus souvent ? Non pas qui sont précisément ces émeutiers et pourquoi ils agissent ainsi, mais ce que nous voulons, nous.


Les larves

Je me lève, il pleut et fait encore nuit. Je m’habille, comateux, et vais me réveiller dans la salle de bain, j’embrasse mon fils qui dort encore, salue ma compagne et m’en vais en trottinant… Quatre pâtés de maison jusqu’à l’arrêt de bus, vingt mètres avant d’y parvenir. Le bus blindé de gens passe sans s’arrêter. Soupirant avec colère et mauvaise humeur, je pense : «aujourd’hui, ça va être une de ces journées longues, poisseuses et épuisantes…»

La première file d’attente est celle du bus, suivra ensuite celle du train, encore plus longue et désespérante. On y voit passer les trains devant soi tandis que le garde et les gendarmes contrôlent que tous paient bien leur ticket, observant indifférents la queue de 30 mètres pleine de gens en train de se tremper sous la pluie. Larves…

Jusqu’à ce que quelqu’un, indigné ou par peur de perdre son travail, décide de sauter le tourniquet face au garde et aux gendarmes, vite suivi par d’autres. Il ne s’agit pas de «réclamer» des améliorations des moyens de transport, mais de détruire le système en place, ce système qui gère et contrôle notre temps sans nous laisser d’autre alternative que de voyager comme du bétail qui va à l’abattoir dans des conditions d’entassement extrêmes. (…)

Accroché à porte avec la pluie qui bat mon visage, je finis de me réveiller. Passant par Haedo, je vois les gendarmes postés aux endroits «stratégiques» par le gouvernement, comme pour exorciser le fantôme de l’incendie d’il y a un an. Dans leurs récits policiers, les bourgeois l’ont nommé «un jour de fureur». Aujourd’hui encore, ceux qui n’ont pu échapper aux caméras et à la répression sont encore incarcérés et torturés *.

Le train me crache à la gare suivante, où une nouvelle file d’attente sans fin consume ma vie. Le dernier bus me laisse à deux angles de là, je suis en retard, et comme la pointeuse ne pardonne pas, elle me jette.

Je vois descendre de sa camionnette «brillante» à la porte de l’usine la grande larve à lunettes, l’exploiteur et le consommateur de ma fatigue : le patron. Derrière lui est garé son fils, nommé gérant par héritage, un abruti aux traits enfantins, un «enfant bien» certainement qui n’en reste pas moins arrogant, inutile et fainéant. «Il ne sait même pas se torcher le cul tout seul» disent les travailleurs les plus vieux. Tout au long de sa vie végétative il a eu des domestiques pour ne pas avoir à bouger le petit doigt pendant qu’il s’engraissait en compagnie de son père. Pourtant, si quelqu’un n’hésitera pas une seconde à leur torcher le cul à tous les deux, c’est notre petit-chef. Oui, la larve exploitée fouet en mains qui est toujours à leur service. Il entretient pour l’apparence une fausse amitié avec les travailleurs qui ne trompe personne, immergé dans la même trahison putride où flottent la majorité des ouvriers actuels. Larves…

Dix heures plus tard, le temps et le corps sucés jusqu’à la moelle, je sors de ma prison salariale. Le retour est une nouvelle odyssée qui ferait fondre la patience et altèrerait le système nerveux de n’importe qui. Le train notamment est une cocotte-minute sur le point d’exploser et d’expulser les corps par ses portes et fenêtres. Avec un peu de chance et d’agilité, l’un d’eux réussira à s’aplatir un peu plus.

«Ras les couilles» disent les jeunes dans le wagon. On peut choisir entre finir congelé accroché à la porte qui ne ferme pas, être asphyxié par la pression, dormir debout ou être agressé par la roue d’un vélo. «L’esprit est la dernière chose qui se perd» disait mon grand-père : un homme grand, fort comme un chêne, une vie dure passée entre expropriations et prisons. Il nous a toujours mis en garde contre ces larves. Il a terminé cloué sur un lit d’hôpital, les docteurs —dont un qu’il a essayé d’étrangler pour mauvais traitement—lui avaient diagnostiqué un cancer des os et une démence sénile.

Parvenu à la gare de Morón, le train bloque ses freins, créant une avalanche humaine. En imaginant la raison, nous commençons à sauter du train et à marcher le long des voies. «Juste maintenant, il faut qu’il y ait un con qui vienne se tuer» commente un passager énervé. «Je vais mettre trois heures de plus à rentrer chez moi» rajoute un autre. Je me rapproche de l’accident et vois le morceau d’un homme de 30 à 40 ans. «On l’a pas vu venir, il était sur une autre planète» m’explique une vieille. «Mon pauvre. Vous êtes pressé, non ?», ajoute-t-elle. Je lui réponds : «c’est sûr, on a tous le même problème, madame» avant d’aller affronter l’arrêt du bus. Pour beaucoup, la perte d’une vie se réduit à une perte de temps. Eludant, par ignorance ou consciemment, que le temps que le système nous fait perdre revient à perdre la vie…

Après 50 mètres de queue, 20 litres de pluie sur mes vêtements et le passage devant mes yeux de 10 bus bondés, je peux rentrer. Comme une bonne blague de la nature, juste avant que j’atteigne la maison, le ciel s’éclaircit, cédant place à un arc-en-ciel spectaculaire. Je n’ai pu m’empêcher de réveiller mon fils de 7 mois et d’inviter ma compagne à profiter du paysage formé par le ciel, le soleil et les nuages noirs qui s’éloignent, dessinant une peinture aux couleurs vives, un merveilleux tableau entre les arbres et les trains. Dans les yeux du môme se reflète ma fatigue, il ne comprend pas encore pourquoi je lui souris avec ce visage vieilli, il est simplement content de me voir.

Il ne s’agit pas seulement d’un corps et d’un esprit épuisé, mais de quelque chose de bien plus déprimant et désespérant : il s’agit du devenir de nos enfants, compagnons, et de celui des enfants des larves. Leur futur dépend de comment nous luttons pour abolir un héritage de larves et de corps putréfiés qui forment de longues files d’attente ; de cadavres humains faisant la queue pour balancer dans un coin du cimetière leurs chairs consumées et abîmées. Des restes que ce système balance et qui finissent rongés par d’autres vers [Ndt : gusanos signifie à la fois vers et larves], sans vêtements. De nous tous qui aimons la liberté dépend que de ces cocons —ceux qui existent déjà et ceux qui viendront— sortent des chiens enragés qui blessent tout ce qu’ils foulent de leurs pattes empoisonnées par l’autorité, ou bien des papillons volant librement et qui, où qu’ils se posent, trouvent des fleurs…

Haedo, Constitución, «Ras les couilles»… cancer, démence sénile, nous tirons à la fin… Tremblez, patrons et bourgeois : Larves ! Le jour de la grande fureur est inévitable…

Vilchesz

* Le dernier prisonnier n’est sorti qu’en juin de cette année

[Traduit de l’espagnol. Tiré de Libertad n°43, juillet-août 2007, p.7]


[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, pp. 33-34]