Battre le fer quand il est chaud


S’il est un mot qui risque malheureusement de devenir d’un emploi plus courant vu les temps qui courent, à titre d’insulte comme il se doit ou plus simplement de façon technique, c’est celui de «dissociéE».

En dehors du langage courant, il s’agit en général dans la bouche des camarades d’un italianisme venu tout droit de la fin des années 70, à l’époque où des membres d’organisations de lutte armée comme Prima Linea se dissociaient en masse. Rappelons qu’un des pères théoriques de la dissociation est cette vieille crapule de Toni Negri.

En gros, ce mécanisme étatique juridique consiste à s’auto-accuser/reconnaitre des délits pour acquérir une crédibilité judiciaire (en validant au passage des constructions policières concernant aussi d’autres individus, c’est bien un des problèmes), puis à affirmer qu’il s’agissait d’une époque révolue, c’est à dire se dissocier de ce à quoi/à qui on avait été associé. En échange, l’Etat accorde alors des avantages liés à la condamnation ou la détention. Il a ajouté plus tard le mécanisme du repentir (dire que c’était une erreur et accuser d’autres personnes pour preuve de son changement, ce qui est légèrement différent que de dire qu’on ne le fera plus), mais c’est une autre histoire. Bref, certains camarades emploient souvent le terme dissociation par abus de langage militant au lieu d’employer celui plus juste de distanciation. Qui n’en reste pas moins infamant.

En effet, si pour être dissocié il faut avoir été associé selon le sens courant et pré-italianisant du mot (on peut se dissocier d’un groupe, d’une action à laquelle on a participé – tant que ce n’est pas aux yeux du pouvoir), il n’est besoin de rien pour se distancier. Ou plus exactement de rien d’autre que d’être (ou de présumer être) accusé publiquement par l’Etat de faits qu’on réprouve. Cette distanciation se fait en général par des déclarations publiques dans la presse (antichambre dans ce cas du bureau du juge d’instruction) au moyen d’interviews, conférences ou communiqués.

Outre le fait d’entamer un dialogue avec l’Etat, cette pratique ne peut qu’avoir comme conséquence de désigner aux yeux de la répression la direction dans laquelle elle doit regarder pour trouver les coupables. Se distancier publiquement au lieu de conserver les critiques pour l’entre soi (entre camarades/compagnons selon les affinités, à l’intérieur du mouvement de lutte selon les cas, et critiquer des actes est encore différent que de les condamner), et le faire immédiatement au lieu d’attendre la sortie des individus concernés lorsqu’ils sont incarcérés, particulièrement à un moment tendu, revient à faire la balance, l’auxiliaire de police ou le complice de la répression, en fonction des nuances linguistiques nécessaires mais qui ne changent rien au fond.

A titre d’exemples déjà évoqués dans ce journal, les Tute Bianche en crachant sur les Black Bloc après Gênes, à la fois se dissocient (les participants de leur cortège ont participé aux émeutes) et se distancient (disant implicitement «réprimez donc ces anarchistes et foutez-nous la paix»).

Quand quatre jeunes sont incarcérés à Bure (Meuse) dans le cadre de trois jours contre la laboratoire d’enfouissement de déchets nucléaires le 27 juillet 2006 suite à l’incendie du portail de l’ANDRA, des associations citoyennes trouvent moyen de renouveler la forme du communiqué de solidarité-dissociation : condamnation de «toute forme de violence» d’un côté, expression de leur «compréhension» des motivations de l’acte d’un autre. Il s’agit ici d’une dissociation (en tant qu’organisateurs de la manif) en bonne et due forme : on revendique les bénéfices de ce qu’on feint d’organiser quand ça arrange, on crache sur les conséquences pratiques de la situation qu’on a créée quand l’Etat le requiert.

Enfin, quand des pillages se produisent à l’EHESS occupée lors du mouvement dit anti-CPE à Paris, Reflex (qui y a organisé une cantine) lance un communiqué le 25 mars 2006 pour préciser qu’il n’y est pour rien. Ce n’est pas de la dissociation, parce que d’une part ils ne parlent pas en tant qu’organisateurs (vu qu’il n’y en a pas !), et d’autre part qui pourrait désormais penser en lisant leurs textes qu’ils sont favorables aux pillages ou pourraient y participer ? C’est par contre de la balance qui dit à l’Etat de regarder vers d’autres franges du mouvement antagoniste parisien.

Le dernier exemple en date, qui nous a inspiré cet article, c’est le communiqué* pondu le 12 juin 2007 par les «organisateurs» de la manif du 2 juin (Émancipation, CILCA, FSE, Groupe CRI, PSL, SUD-Étudiant ENS). En réponse à un article du Figaro titré «L‘extrême-gauche radicale tentée par la violence» qui citait plusieurs attaques anonymes mais aussi des affrontements de fin de manifs parisiennes en citant à tort «la leur», ces gentils animateurs de balades ont cru entre autre bon de préciser : «l’article identifie tout ou partie des manifestants du 2 juin à des individus ayant attaqué des locaux de partis et à des incendiaires criminels. Nous dénonçons solennellement cette contrevérité. La manifestation du 2 juin, autorisée par la Préfecture de police, organisée par nos soins, s’est déroulée sans le moindre incident».

On appréciera dans un premier temps leur honnêteté, puisqu’ils avouent à la fois leur rôle de flic en prétendant être capables de connaître les activités de chacun des individus venus participer à «leur» manifestation, et leur rôle de pompiers puisqu’ils revendiquent l’absence d’incidents.

On ne peut cependant également s’empêcher de penser qu’une chose a bien changé depuis cette fameuse fin des années 70 : les crapules n’attendent même plus d’être sous le feu des projecteurs (ils s’effraient d’un article de presse) de la justice pour s’empresser de montrer patte blanche. Qu’en sera-t-il alors lorsque l’ennemi l’exigera d’eux ? On ne souhaite pas être à la place de leur mère, selon l’expression populaire, qui en plus d’être vendue sans vergogne sera peut-être alors livrée directement aux geôliers.

En un temps où l’Etat fait mine de se chauffer à travers des articles de journaflics, rappelons simplement à tous ces indics que la solidarité active avec les compagnons réprimés se dirige aussi contre les collabos aux petits pieds. L’infâme rédacteur du non moins infâme communiqué de presse de la CNT-Vignoles contre une camarade arrêtée lors de l’occupation d’un resto de luxe le 19 janvier 1998 pendant le mouvement des chômeurs à Paris pourra le leur expliquer à l’occasion...

* Voir Indymedia Paris du 13 juin 2007


[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, p.3]