L’ordre est de se taire, celui qui parle est un «terroriste» !

Le 31 mai 2007, le procureur Paolo Giovagnoli a ordonné 12 perquisitions aux domiciles des compagnons de Bologne et dans leur local, Fuoriluogo.

L’enquête porte sur une «apologie d’attentat à but terroriste» et «association subversive». Le prétexte est la diffusion, le 21 mars dernier à la fac d’économie lors d’un colloque, d’une brochure intitulée «Loi 30 (loi Biagi) : la classe ouvrière va en enfer». Rappelons que Marco Biagi, l’inspirateur de cette loi qui a encore plus flexibilisé le travail, s’est fait dessouder le 19 mars 2002 à Bologne par les nouvelles Br. Le passage d’un texte de la brochure, écrit il y a plus de cinq ans à Rovereto, a en particulier retenu l’attention du procureur : «Peut-être avait-il le visage d’un brave type. Peut-être était-il un mari affecteux et un bon père de famille : mais ses responsabilités demeurent, et il nous paraît évident que certaines responsabilités doivent, tôt ou tard, être payées».

Bien entendu, cette opération policière a fait l’objet d’une publicité au niveau national et surtout local contre ces compagnons, qui ont cependant multiplié les initiatives dans la rue malgré le harcèlement policier (notamment un banquet itinérant ou la projection du film La classe ouvrière va au Paradis dans le parc d’un quartier populaire).

Le 25 juin, le Tribunale del Riesame a rendu son jugement considérant infondées les perquisitions et ordonné la remise du matériel saisi. Le procureur a fait appel.

Le 3 juillet, deux récepteurs de micros-espions sont retrouvés dans le faux-plafond du couloir qui mène au Fuoriluogo.

Enfin, histoire de ne pas relâcher la pression, un compagnon de Bologne a été inculpé les jours suivants, accusé de l’incendie de deux distributeurs de billets en 2004, en compagnie d’un autre de Lecce.


Dans la ville même où le preux préfet de police Cirillo, aidé par ses dignes compères armés, réussit courageusement à arrêter dans un bar deux roumaines enceintes de sept mois pour un vol de portefeuille au cours d’une brillante action digne d’éloges…

… la Digos [service d’investigation de la police] s’est présentée à sept heures du matin le 31 mai à la porte de 12 habitations et au local du Spazio di Documentazione Fuoriluogo pour effectuer des perquisitions. L’ordre, signé par le procureur habituel de Bologne, Paolo Giovagnoli, parle de huit inculpés pour les délits d’ «apologie du délit d’attentat à but terroriste et subversif contre l’ordre démocratique» et pour «association subversive» (art. 270bis). Les autres mandats se réfèrent en revanche à des «personnes au courant des faits». Dans deux cas, les perquisitions ont été conduites avec l’aide de brigades cynophiles.

L’épisode incriminé se réfère à la distribution d’une brochure contre la loi 30, dite Biagi, à l’occasion d’une conférence publique qui portait comme titre pas moins que «La dignité du travail». Mais quelle dignité ? misérables faces d’airain !

Rappelons que, comme le racontait en ce jour de mars le quotidien local, le tout s’était déroulé à visage découvert et avec quelques mots d’explication aux personnes présentes sur la brochure distribuée qui, entre autre, avait été publiée il y a cinq ans. Ils sont vraiment en train de faire les fonds de tiroir : association subversive pour la critique d’une loi qui a encore écrasé les travailleurs et de son inspirateur pour les responsabilités qui lui incombent dans l’aggravation des conditions d’exploitation. Il suffirait de faire un tour dans n’importe quelle usine, bureau, hôpital où certains expérimentent sur leur propre peau la concrétisation de ses idées perspicaces, pour savoir que ces travailleurs s’en souviennent avec chaleur.

La perquisition du Spazio di Documentazione Fuoriluogo a commencé en l’absence des locataires grâce aux clés dérobées dans une des habitations. Ceux qui n’étaient pas encore fichés ont été amenés au commissariat et d’autres, non inculpés, ont dû subir un interrogatoire en tant que «personnes informées sur les faits». Ils ont saisi la brochure «incriminée» et tout ce qui leur tombait sous la main, bien entendu sans lien aucun avec l’objet visé par le mandat, en fonction des préférences des agents répartis dans les différentes maisons, sans oublier les affaires des colocataires des personnes perquisitionnées, avec l’habituelle arrogance autoritaire arbitraire de ces chiens sadiques et sots. Le résultat, positif selon eux, repose sur la découverte de quatre boulons, deux pétards et de nombreux tracts, en plus des ordinateurs qui disparaissent tous les deux/trois mois dans leurs bureaux pour revenir, si tout va bien, après des années. Le clés du local n’ont pas été restituées et restent donc aux mains des flics.
Rien n’y a été pris.

L’atmosphère de ventennio fasciste [les 20 ans de pouvoir de Mussolini] continue, avec la mise en accusation pour «terrorisme» de toute manifestation de la pensée, même exprimée minimalement, à voix basse et parfois à peine dissidente. Pour ne rapporter que quelques récents exemples, un jeune homme a été perquisitionné pour avoir peint sur un mur (avec saisie de son véhicule et ordinateur), une jeune fille a été poursuivie et menacée par la police, avant d’être sauvée par la présence d’autres femmes, parce qu’elle était en train d’effacer d’un tag l’épithète macho si original de «putain». Il y a quelques mois, des personnes ont été incarcérées pour avoir exprimé leur solidarité à plusieurs arrêtés. D’ici peu, il faudra s’attendre à ce que quelqu’un qui lise un livre sur les Br ou sur les anarchistes à l’arrêt du bus puisse être arrêté et conduit en prison pour apologie de délit.

Mais tout ceci arrive aussi parce que tous ceux qui, à l’abri des conversations entre amis et collègues, disent être las des abus permanents, des conditions toujours plus infâmes de travail, des politiciens et de leurs guerres sales conduites au nom d’intérêts économiques, ne s’expriment jamais. Seuls quelques individus, courageux pourrait-on dire aujourd’hui vu les accusations pesantes, continuent à manifester le dégoût de tant d’autres. Les autres absorbent passivement le tapage des journalistes et laissent leur plume créer l’actualité.

I fuoriluogo
2 juin 2007

[Traduit de l’italien. Fuoriluogo — via San Vitale 80 — 40125 Bologna. Ouvert le lundi et le vendredi de 18 à 22h]

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La presse contre Fuoriluogo

Au lendemain des perquisitions, la presse locale s’est déchaînée par une campagne médiatique féroce. Tous les jours sortent à présent au moins deux articles dans les quotidiens. Ajoutons que le 7 juin, le Fuoriluogo a été littéralement encerclé par des camionnettes et un déploiement de policiers et de carabiniers vraiment impressionnant qui bloquait toutes les rues alentours. Ils avaient en effet eu vent d’une initiative. Nous avons bougé en petits groupes pour nous rendre sur une petite place du centre où, avec un chariot de supermarché sur lequel nous avions posé une pancarte «Auberge des terroristes», nous avons distribué du vin, des cocktails, des tracts et proposé un apéritif itinérant. Après une petite heure, nous avons bougé vers une autre place, mais nous avons été arrêtés et encerclés par des carabiniers en tenue anti-émeute et par presque toute la Digos de la ville. La solidarité des passants a été importante. Non seulement ils sont venus boire à notre auberge itinérante malgré l’encerclement, mais nombre d’entre eux ont exprimé leur stupeur face à la réaction exagérée des forces de l’ordre, par ailleurs totalement désorientées («Mais d’où vous est venu à l’esprit de faire une chose pareille ?»). Ils ont saisi la pancarte et les tracts, contrôlé les individus présents, y compris les passants, et porté plainte contre tous pour manifestation non autorisée.

10 juin 2007


[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, pp. 26-27]