Déclaration devant la Cour d’Assises
du Tribunal de Lecce


Le 12 mai 2005 se déclenche l’opération «Nottetempo» : 16 perquisitions dans toute l’Italie, cinq anarchistes de Lecce arrêtés, 13 autres inculpés et laissés en liberté. Tous sont accusés d’ «association subversive à finalité de subversion de l’ordre démocratique» (art. 270bis du code pénal). Entre préventive et mise en résidence surveillée, trois d’entre eux ont déjà accompli près de deux ans de prison.

Les faits spécifiques concernent la lutte contre le centre de rétention du coin (tags, incendie du portail de la cathédrale, molotov contre la maison du curé gestionnaire du CPT, incendies de distributeurs de la Banca Intesa qui gère les comptes de cette institution, peinture contre un Benetton, sabotage de pompes Esso).

Jugés depuis novembre 2005 devant la Cour d’Assises de Lecce avec 10 autres compagnons, Marina, Salvatore et Cristian ont lu une déclaration lors d’une des dernières audiences, le 28 juin 2007. Le procureur avait demandé peu de temps avant des peines allant de 5 à 9 ans de prison pour «association subversive» contre eux.

Vu la longueur des différentes déclarations, nous avons choisi de n’en traduire qu’une. Les autres sont disponibles soit à notre adresse, soit sur notre site.


«Il y a des situations, enfin, dans lesquelles tout homme passionné est obligé d’écrire. Lorsque la tribune est muette et le peuple écrasé, lorsqu’une société d’esclaves a pour roi le boutiquier, lorsque tous ceux qui pensent sont condamnés, il faut bien que ceux-là, exilés du présent, s’occupent de l’avenir»

Ernest Cœurderoy, Jours d’Exil

Je tiens tout d’abord à préciser que la lecture des déclarations qui suivent n’a aucun caractère d’autojustification, car je n’ai rien à justifier. Elles n’ont non plus pour but une clarification à l’intérieur de cette salle, où elles pourraient difficilement être comprises dans la plénitude de leur signification. Non que je vous considère comme stupides, mais je suis bien conscient que, vu les camps opposés en présence —vous représentants du pouvoir constitué, et moi son ennemi—, nous nous situons sur des plans de compréhension et d’interprétation de la réalité totalement «différents» et réciproquement étrangers. Comme il s’agit cependant d’un procès évidemment et exclusivement politique, et donc social, qui me fait endosser ici les habits de l’accusé, je ne peux ni ne veux me priver d’exprimer ce que je pense, mais qu’il soit clair que mes idées sont dirigées vers l’extérieur, destinées à ce tissu social et à la foule des exploités, des exclus parmi lesquels je me reconnais et auxquels je me suis toujours adressé, à la manière et avec les moyens dont je dispose, et ceux dont je me suis doté au fur et à mesure.

Cela dit, je tiens tout d’abord à affirmer que je retourne à l’envoyeur l’épithète de «terroriste», plusieurs fois employé à mon égard depuis que cette histoire a commencé, mais aussi bien avant ; comme d’habitude, son emploi contribue principalement à construire une opinion publique conforme, «composée d’imbéciles» comme le soutenait justement Stendhal, et à préparer ainsi le terrain à la persécution et à la répression ; c’est un concept que je développerai plus loin. Pour ma part, comme j’ai déjà eu souvent l’occasion de le faire, je répète que le terrorisme a historiquement toujours été l’arme privilégiée des Etats, qu’il s’agisse des vieux empires ou, plus récemment, des dictatures nazi-fascistes, socialistes ou des démocraties avancées. Bien que les détenteurs du pouvoir, et donc les manipulateurs de l’Histoire et de la Culture, cherchent à en changer le sens, le terme de «terrorisme» signifie «l’usage de la violence indiscriminée à fin de conquérir, consolider et défendre le pouvoir politique». Et bien au contraire, lorsque les anarchistes ont notamment décidé au cours de leur histoire d’utiliser la violence, ils n’y ont jamais eu recours de manière indiscriminée. Sans compter qu’il est pour le moins ridicule de penser que les anarchistes veuillent conquérir le pouvoir alors que leur objectif est à l’inverse de l’abattre. Du reste, les bombes dans les trains et les rues [allusion aux attentats fascistes avec l’appui de l’Etat italien des années 70/80], le massacre de populations entières ou «l’exportation de la démocratie» [allusion à la guerre en Irak à laquelle participent les troupes italiennes] ne sont certes pas des pratiques anarchistes.

En ce qui concerne par contre l’adjectif «subversif», j’admets candidement en être un. Comment peut-on en effet qualifier autrement un individu qui méprise profondément tout type de pouvoir, qui se bat pour une société totalement «différente» et pour la liberté de tous les êtres vivants, sans distinction ? Dans un monde et des relations sociales qui reposent au contraire sur l’exploitation, la spoliation, l’exclusion et l’humiliation systématique de l’autre, du plus faible, il est certain qu’il s’agit de pratiques et d’idées profondément subversives. En revanche, je ne pourrais jamais appartenir à une «association subversive», qui serait vraiment bien peu de chose, comme m’en empêche justement mon être anarchiste —que je revendique avec fermeté— et qui est jugé ici.

En tant que tel, je pose en effet deux principes auxquels je ne peux renoncer : l’individu et l’anti-autoritarisme. En vertu de ceux-ci, qui sont pour moi des valeurs fondamentales, je ne pourrais jamais m’organiser non seulement de manière verticale (j’ai été défini comme un «leader» et un «chef», j’occuperais une «position au sommet» selon l’accusation, termes qui me répugnent profondément), mais je pourrais encore moins m’organiser de façon rigide, parce que c’est alors l’organisation elle-même qui me dépasserait, que j’en deviendrais un simple instrument, un appendice de plus. Mon individualité, le fait d’être un individu unique au milieu d’autres uniques, disparaîtrait derrière elle. A l’inverse, je me mets en relation avec les autres sur la base de la nécessité du moment, de l’amour, de l’amitié, de l’affinité qui me lient à eux, je peux être en relation pour un instant et tout de suite après être en net désaccord sur une autre question, mais cette relation se déroule toujours de manière horizontale, informelle, jamais hiérarchique, justement selon le principe de l’anti-autoritarisme. En fonction de cette union libre et temporaire, je suis libre de bouger de façon autonome, comme individu anarchiste, seul ou avec quiconque a envie d’entrer en relation avec moi ; au contraire, dans une structure organisée les individus ne se meuvent qu’à l’intérieur de cette «association», exactement comme dans les partis. Agir de cette manière serait entrer en religion, alors qu’en tant qu’anarchiste, je suis contre les partis et les religions, quel que soit le contenu qu’on puisse leur attribuer, au sens où je serais aussi contre l’anarchisme lui-même s’il devait devenir un dogme, et donc lui-même une religion.

Une autre des accusations qui m’ont été envoyées et que je tiens à clarifier parce qu’elle me dégoûte, est celle de faire du «prosélytisme». C’est une chose que je n’ai jamais faite, c’est une pratique qui appartient plutôt, juste pour donner des exemples, aux forces armées qui tournent dans les écoles pour encourager les jeunes à s’enrôler, ou aux prêtres et missionnaires partout dans le monde. Pour ma part, j’ai toujours été exempt de cette «logique du missionnaire». Pour moi, le changement social n’est pas une mission historique que je suis appelé à accomplir, pas plus qu’un fait inéluctable produit par un rêve déterministe, mais plutôt une possibilité ouverte qui pourra ou non se réaliser, qui pourra ou pas être juste et valide, et il n’est aucun «parti» d’anarchistes qui pourra transformer radicalement le monde. Si elle se réalise, ce sera le fruit des exploités qui s’organisent entre eux, en présence des anarchistes. Si je vivais ma pensée et ma vie comme une mission historique, cela dépasserait à nouveau ma volonté, la transformant une nouvelle fois en instrument de quelque chose qui ne m’appartient pas, ce serait donc tout le contraire de l’individualité. Je disparaîtrais derrière la mission historique, derrière l’idéologie. A l’inverse, je n’ai jamais eu la prétention d’être détenteur de la vérité face à des masses ignorantes qui n’ont rien compris et que je serais appelé à «convertir», à «catéchiser» ; ce faisant, je me mettrais dans une position avant-gardiste que les anarchistes, historiquement, refusent : je n’ai jamais prétendu, ni essayé d’être avant-gardiste de quoi que ce soit. Ce que je fais en revanche, et qu’on prétend juger ici à travers les articles parus dans nos journaux, les affiches, les rassemblements, les diffusions de livres, les manifestations, les assemblées et toutes les initiatives auxquelles j’ai pris part, se nomme propagande, soit un instrument pour l’exposition de ma pensée et l’expression de mes idées. Qu’on remarque bien que j’ai parlé d’Idées, et non pas de simples et stupides opinions, qui n’en sont que la coquille vidée de leur contenu et de leur potentiel subversif. Non. Les idées sont quelque chose de plus, elles sont dangereuses, surtout par les temps d’anesthésie sociale qui courent, et c’est pour cela qu’elles font peur.

Voici donc la vraie question : qu’est-ce qui est réellement jugé dans ce tribunal ? Certainement pas des «délits», dont les enquêteurs ont dû pour justifier la plus grande partie d’entre eux construire des «preuves» et interpréter des paroles, des phrases et des concepts à leur façon, mettant en avant ce qui les arrangeait et occultant tout le reste ; non, il ne s’agit pas de cela. Ici, c’est l’idée qu’on est en train de juger, la pensée et la pratique anarchiste. Plus personne ne peut croire à la fable de «l’Etat de droit», d’autant plus que comme l’avait bien senti Hobbes, «à égalité de droits, c’est la force qui gagne».

Il devient ainsi évident que les tribunaux sont au service des intérêts de classe, celle des inclus contre la très grande majorité de la population exclue, toujours croissante. Il suffit d’observer la composition sociale des prisonniers qui peuplent les très démocratiques prisons italiennes pour trouver la meilleure des confirmations à ces affirmations. Il est donc intolérable de laisser en liberté des individus qui luttent pour la liberté, la destruction de tout pouvoir et une vie digne d’être vécue pour chacun. Ce n’est pas un hasard si on assiste à une attaque permanente et constante contre ce qu’on peut définir génériquement comme le «mouvement anarchiste», attaques qui se sont accrues ces dix dernières années ; tout ceci est aussi rendu possible par la ligne de l’urgence permanente adoptée par l’Etat et sur laquelle il fonde désormais sa propre survie ; il est devenu normal pour lui de créer sans cesse un ennemi fictif contre lequel canaliser les peurs de ses sujets, afin de les contraindre à faire front commun contre le «danger» de service et d’éviter qu’ils puissent lever les yeux et démasquer les vrais responsables de leur misère : un jour c’est l’urgence mafia, un autre celle de l’environnement, un autre encore c’est l’urgence immigration. C’est dans cette logique que s’est créé aujourd’hui l’ennemi externe —les étrangers en général, et les arabes en particulier—, et interne —tous les opposants à cet état des choses, et les anarchistes en particulier.

Des dizaines de procès pour association subversive ont été intentés contre les anarchistes, qui se sont quasi tous terminés de façon retentissante dans le vide. Ce qu’on cherche à obtenir ici, ce n’est donc pas seulement de m’incarcérer avec d’autres compagnons, ce qui serait un résultat bien misérable, mais on tente de parvenir à tout prix à une condamnation qui deviendrait un simple verdict de Cassation à citer dans de futurs procès pénaux pour enfin se débarrasser des anarchistes pendant quelques années, un verdict qui soit un exemple pour tous les autres. Les têtes pensantes de l’Etat ont certainement cru que Lecce pouvait être le bon endroit pour créer ce précédent, et ce pour différentes raisons : parce qu’on se trouve dans une petite ville de province, à la périphérie de l’Empire, où cela fera moins de bruit selon leurs prévisions, et parce que n’y existent pas de précédents spécifiques. Mais ce qui est vraiment extraordinaire, c’est que l’on veuille arriver à une condamnation, à la création de ce précédent, en adoptant les mêmes instruments qui ont échoué ailleurs, c’est-à-dire cette blague vieille comme le monde qui remplit les paperasses des enquêteurs et des procureurs, d’après lesquels les anarchistes agiraient en se structurant à un double niveau —public et clandestin—, le tout basé sur une interprétation fausse et délibérément tordue de certains textes tirés des différents livres d’un compagnon. Tout ceci ne fait que démontrer le déroulement d’un fil répressif unique à l’échelle nationale, qui n’est mis en place au niveau local que pour mieux le gérer. Encore quelques pas dans cette direction, et qui sait si on n’arrivera pas au point de criminaliser quiconque aura chez lui certains livres ! Au fond, c’est ce qui était recherché et a été saisi au cours des perquisitions effectuées lors de notre arrestation… C’est un signe des temps que nous sommes en train de vivre, qui rappelle la chasse aux «livres dangereux» de l’Inquisition au nazisme. Il est tout aussi significatif qu’à Bologne, il y a quelques jours, aient été effectuées des perquisitions et ouverte une enquête pour association subversive, avec comme prétexte la diffusion d’une brochure écrite par quelques compagnons critiquant la tristement célèbre «Loi Biagi» ! Et puis, il est curieux que l’on indique des textes comme sources de théories et stratégies précises, malgré le fait de vos tribunaux aient déjà jugé de la fausseté de telles constructions !

Contrairement à ce que l’accusation cherche à faire croire, je ne suis pas dangereux comme individu parce que je parle et agis clandestinement, mais pour la raison strictement opposée : parce que je n’ai pas besoin de le faire. Je pense être un homme libre par rapport à moi-même, tout au moins j’essaie, je dis donc ouvertement ce que je pense et je fais ce que je dis : la théorie se transforme en pratique et la pratique se fait théorie. Je comprends que tout cela puisse être agaçant et déplaisant pour le pouvoir constitué. Comme il est par exemple déplaisant pour la maire Poli que dans sa «polis», c’est-à-dire dans une ville gouvernée par une clique d’exploiteurs sous laquelle plient les esclaves, il y en ait encore qui veuillent se réapproprier l’ «agora», en tant que rues libres, lieux de discussion et de divulgation de cette chose terrible qui effraie tant : l’Idée. En fait, les enquêteurs savent bien, parce qu’ils m’ont contrôlé plusieurs fois ou bousculé et essayé de m’arrêter dans la rue, que contrairement à ce qu’ils affirment, je ne supporte pas le côté fermé de ce qu’ils voudraient faire passer pour un repaire —c’est-à-dire nos locaux—. Ce serait aussi une grave erreur tactique de ma part que de m’y enfermer, sachant que les exclus auxquels je m’adresse ne sont certes pas parmi ceux qui fréquentent habituellement de tels locaux.

Et puis, ma pensée et ma pratique anarchistes sont d’autant plus dangereuses et énervantes lorsqu’elles s’évertuent à démasquer et s’opposer à la violence et au terrorisme d’hommes très, très influents, encore démultipliés à l’intérieur des nouveaux lagers de l’Etat, les prétendus Centri di Permanenza Temporanea [CPT, centres de rétention]. Le prétexte pour lequel j’ai été incarcéré et pour lequel je suis jugé, est en fait mon opposition radicale à ces lieux.

Je revendique avec force mon parcours de lutte contre eux, et en particulier contre celui géré par Regina Pacis, un lieu infâme qui a heureusement cessé d’exister, bien que son cadavre continue à exhaler d’une odeur de renfermé indicible et que ses murs suintent du sang et de la rage des milliers d’individus qui y ont été enfermés et dont la vie a été violée. A mon avis, de tels lieux devraient non seulement être fermés, mais aussi complètement détruits, rasés de manière définitive, afin qu’il n’en subsiste à travers le temps pas même le souvenir d’infamies si gigantesques ; bien autre chose que la «journée de la mémoire» dont on fait grand cas ces dernières années : si on ne vivait pas dans un monde à l’envers, ce serait certainement la «journée de l’oubli» qui aurait été instituée, le refoulement total, sous tous ses aspects, des lagers. Et qu’il soit clair que je n’utilise pas le terme «lager» comme un artifice rhétorique, ni parce qu’il est à présent à la mode chez les représentants politiques de la gauche qui les a créés, mais selon une définition rigoureuse. Comme dans les anciens camps coloniaux et nazi-fascistes en effet, ceux qui y sont enfermés ne sont pas accusés d’avoir commis un délit, il s’agit simplement d’indésirables à disposition des organes de police et, au fond, des patrons de service ; outre leur fonction d’enfermement, les CPT servent aussi à opérer une sorte d’écrémage de la force de travail étrangère, soumise au chantage : il ne faut en effet pas sous-évaluer l’importance de l’exploitation d’une telle force de travail dans un régime à économie capitaliste.

Un dernier aspect sur lequel je pense qu’il est important de s’arrêter, est le moment particulier au cours duquel se sont déclenchées les arrestations qui m’ont impliqué, destinées à fermer le cercle d’un théorème qui se voulait bien orchestré. On a clairement cherché à déplacer l’attention loin de l’arrestation du directeur du CPT de Regina Pacis, don Cesare Lodeserto, et des nombreuses échéances judiciaires qui l’impliquaient, et l’impliquent encore, lui et tout le staff qui l’entourait dignement pour gérer ce lager : agents, médecins, carabiniers. Ces événements ont levé publiquement le voile sur la réalité de ces lieux, ils ont élargi une brèche que j’avais essayé d’ouvrir depuis des années, et permis à tout un chacun de voir ce qui s’y passait ; c’est bien pour cela qu’il a fallu détourner le regard, et quel meilleur coup, n’est-ce pas, que de déplacer l’attention sur ses ennemis les plus implacables ? Rien d’étonnant : il s’agit simplement de l’intervention d’un bras de l’Etat qui vient au secours de l’autre, à un moment où il se trouve en difficulté. Un proverbe populaire synthétise bien le concept, disant qu’ «une main lave l’autre, et les deux lavent le visage».

Au cours de ma détention, j’ai pu toucher du doigt, personnellement, l’acharnement exaspéré dont fait preuve l’Etat contre les mots, dont il s’est déclaré un ennemi impitoyable et contre lesquels il a mené une guerre totale, comme cela ressortait clairement de la mise sous contrôle de tous mes discours par des années d’écoutes [par des micros dans la maison, véhicule] et la montagne de papier saisie chez moi. Une haine et un contrôle de la parole sous tous ses aspects : écrite et orale, et donc, fondamentalement, pensée. Il s’agit d’une tentative d’ «assassiner» la thèse cartésienne «je pense, donc je suis», parce qu’on ne veut plus que les individus continuent à être, dans un système social où comptent plus les «avoirs» que les «êtres», et nous ne parlons pas là de la seule question d’un auxiliaire verbal qui se substitue à un autre.

Je me suis rendu compte de l’acharnement de la censure —l’officielle et celle qui l’est moins, et qui persiste encore à ce jour…— concernant mes lettres et mes lectures. Le sens de tout cela est résumé dans une phrase significative, répétée à plusieurs reprises par un inspecteur de la police pénitentiaire suite à mes protestations régulières pour obtenir des livres bloqués par la censure depuis deux mois : «Vous lisez trop !».

Cette phrase brève est à mon avis pleine de sens et contient en soi tout la signification de mon incarcération et de mon procès : «Vous lisez trop !». S’il en est ainsi, j’en suis désolé, mais je ne puis vous rassurer, car je continuerai à penser, et donc à lire, écrire et parler, et donc à lutter, indépendament du côté des barreaux de cette prison à ciel ouvert qui se fait appeler société où je me trouverai ces prochaines années, convaincu que je suis que ce n’est pas la justice qui est administrée dans les tribunaux, mais la vengeance.

A moins qu’on ne prenne pas pour argent comptant ce qu’affirmait Dostoïevski : «quand ils sont devenus criminels, ils ont inventé la justice et se sont imposés toute une série de codes pour la conserver, et pour conserver les codes, ils ont installé la guillotine». En un sens, l’innocence est vraiment la pire des choses qui puisse arriver.

Je n’ai rien d’autre à vous dire.

Lecce, 28 juin 2007,
Salvatore Signore

[Traduit de l’italien. Extrait de Dichiarazioni davanti alla Corte d’Assise del Tribunale di Lecce, ed. 30 Febbraio (peggio2008@yahoo.it), juin 2007, pp. 7-14]

[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, pp. 20-22]