Simuler pour mieux contrôler


Tous les technocrates pronucléaires le disent : les temps ont changé, la « radiophobie », cette invention de l’après-Tchernobyl pour nier les conséquences du désastre, a vécu. L’époque n’est plus à la négation pure et simple des dangers environnementaux et des risques pour la santé des populations. Depuis Tchernobyl, analysée avant tout comme une erreur stratégique de communication liée à une culture militaire du secret, l’accident majeur n’est plus une éventualité mais un élément du réel à intégrer à la communication institutionnelle. Comme le résume très simplement une brève AFP d’avril 1991 : « La catastrophe de Tchernobyl a néanmoins eu un effet bénéfique, puisqu’elle a conduit à une transparence de l’information dans ce domaine et à une collaboration internationale entre les organismes chargés du nucléaire dans le but d’accroître la sûreté des réacteurs. » Après sa première campagne publicitaire sur le nucléaire en 1992, EDF s’est mise elle aussi à la conférence citoyenne qui vient valider des décisions déjà prises ; sans parler des expositions scientifiques pour le grand public et des kits d’intervention dans les écoles. Ce qui est dit n’en reste pas moins mensonger, mais l’ensemble du discours s’est déplacé et le risque majeur y a pris une place centrale 1.

C’est dans ce cadre général d’évolution des discours négationnistes que l’on peut comprendre la véritable explosion des simulations et autres « exercices de crise grandeur nature ». Aujourd’hui, la simulation est partout : dans une école primaire, dans un champ, dans une station de RER, dans la cour d’un hôpital, au bord d’un lac, dans le périmètre d’une centrale… La simulation nous dit avant tout que la catastrophe aura bien lieu et que l’on n’y peut rien ; mais elle nous dit aussi que ce n’est pas si grave pour peu que tout le monde ait intégré ce qu’il aura à faire : en substance, attendre et obéir.

L’observation d’une simulation d’exercice après un « incident avec un lâcher de gaz radioactifs à la centrale de Belleville-sur-Loire », au printemps 2005, nous a menés à une première conclusion. Cette histoire est une évidente supercherie, à commencer par le scénario : à aucun moment les vents dominants n’ont soufflé dans le sens choisi par les autorités pour simplifier la gestion administrative des services concernés. Les 50 participants sont prévenus et payés une centaine d’euros pour se plier à ces clowneries ; ils ont attendu sagement trois heures qu’une 4L des pompiers volontaires du village voisin viennent les chercher ; il faudra ensuite trois heures supplémentaires pour les regrouper, les compter, les identifier avant de les déplacer vers le centre de réhabilitation. Au passage, ces 50 personnes ont été mises en contact avec une bonne centaine de personnes qui n’étaient pas elles-mêmes en tenue de radioprotection tandis que des non contaminés étaient transportés dans des véhicules contaminés… On peut penser qu’en cas d’annonce radiophonique de ce genre « d’événement », de contamination d’un périmètre, ce sont plutôt 5 000, voire 50 000 personnes, qui se retrouvent contaminées et qui n’attendent pas sagement.

Pointer la fumisterie peut mener à deux impasses. Celle d’un « réseau » de veille qui demanderait des exercices efficaces, sérieux, plus réalistes… dont nous ne voulons évidemment pas. Prendre de la distance ne doit pas non plus nous faire penser qu’au fond, ces exercices sont ratés et ne servent à rien. La simulation joue évidemment un rôle central dans le dispositif général de l’acceptation contemporaine. Elle est un des éléments de cette nouvelle industrie de la peur en train de restructurer tous les aspects de notre monde ; de la guerre préventive à la normalisation quotidienne à coups « d’attentifs ensemble », en passant par la traque des « prédispositions à la délinquance ». «Agir dans un monde incertain », c’est le nouveau credo du marchand de biscuits à l’expert international. La simulation scénarise l’événement, anticipe les réactions, prépare les corps, met en scène les comportements, pour finalement les faire intérioriser aux divers « acteurs ». En fonction des cas, on peut essayer de distinguer trois types d’usages psychologiques et idéologiques des simulations. Ils se combinent dans chaque exercice en plus ou moins grande proportion.

Comme pour les travailleurs du nucléaire, à qui la simulation d’accident a été longtemps réservée, la simulation d’aujourd’hui a avant tout des usages professionnels, techniques. Il s’agit de tester les capacités d’action des spécialistes qui auraient à gérer ce type de crise : les autorités administratives, les services divers de la protection civile, les pompiers, le Samu, les forces de sécurité étatiques et parfois privées. Comme ailleurs dans ce monde, le point qui obsède le plus les gestionnaires est la communication interne. Que tout le monde se comprenne pour essayer de travailler avec les autres. Se battre avec une bâche de décontamination qui, décidément, fait chier, demander à son chef « comment on fait pour desserrer le masque parce que là je respire plus » ; régler pendant des heures l’antenne d’un radio amateur. Bref, l’enjeu principal est de rassurer ses hommes, faire en sorte qu’ils ne cogitent pas trop et qu’ils en concluent que « décontaminer des gens, c’est comme sauver le chat d’une petite vieille sur un toit du village ». Les populations riveraines ne sont alors que vaguement prévenues, voire seulement informées après coup du bilan toujours « positif, même si on essayera de faire mieux la prochaine fois ».

Un deuxième type de simulation d’accident fait au contraire la part belle aux populations riveraines. On passe de la routine du travail bien fait à une logique plus évidente d’habituation. Il s’agit à la fois de dédramatiser la proximité de la centrale et, surtout, d’apprendre la soumission. D’abord, décliner toutes les dix minutes son identité ; puis, très vite, se livrer corps et âme sans rechigner au regard et aux appareils de mesures d’hommes en tenues NRBC dont on distingue à peine le regard et dont la voix est modifiée par le masque ; on passe une jambe au-dessus de la ligne jaune, puis une deuxième, on lève les bras en croix, on se retourne et, si on est une fille, on écarte les jambes devant un monsieur qui savoure et prend tout son temps (pourquoi pas après tout, c’est pour de faux) ; mettre ses affaires dans un sac poubelle ; passer ensuite à la douche, nu, devant ces mêmes spectateurs et, lorsque l’on en sort, on ne s’appelle plus monsieur ou madame Untel, mais n° 54 ; les cheveux mouillés, en pyjama d’hôpital, on rentre alors par paquets de six dans un camion élégamment fourni par l’IRSN (les wagons Pellerin) ; une fois le corps tout entier pris dans une machine étrange, des blouses blanches mesurent votre « contamination interne », prennent votre numéro de Sécu et griffonnent un papier ; vous font ressortir car, évidemment, cette fois-ci, tout va bien ; reste alors la prise en main psychologique, très à la mode depuis l’invention dans les années 1990 d’un statut de victime psychologique qui part du principe que le choc est quelque chose d’anormal que l’on doit traiter individuellement. C’est, bien sûr, la gentille école communale qui est alors transformée en « cellule » : «Mettez-vous au chaud quand même… »

Tandis que le policier explique qu’il a simplement « demandé à jouer » quand il a su qu’il y avait l’exercice : «Moi, j’ai ici trente élèves… Bon, l’exercice nucléaire en lui-même, moi il m’apporte rien, par contre, la mise en place que j’ai faite ce matin au niveau du maintien de l’ordre m’a énormément apportée. » Quant aux militaires, ils restent en arrière-plan et regardent cette agitation sourire aux lèvres : aujourd’hui, ils ne travaillent pas vraiment, demain, ce sont eux qui feront tout. Et le président de la commission locale d’information, créée pour s’assurer un surcroît de légitimité démocratique, de s’exclamer ravi : « On a enfin eu un vrai exercice d’alerte, complet et suivi, c’est la première fois qu’on nous montre les sas de décontamination, avec le personnel médical et le suivi psychologique. L’ensemble donne une impression de sérieux. » Il est content, le bougre.

La catastrophe doit pénétrer le quotidien, elle doit y prendre une place qui permette une sorte de mise à distance, mais une distance qui ne la fasse pas non plus tout à fait disparaître. Ce savant dosage se manifeste tout à fait clairement dans des simulations hypermédiatisées à l’échelle nationale, voire internationale. Ici, le décor est pharaonique et les figurants se comptent par centaines. La mise en scène est alors très directement destinée aux caméras. Elles se chargent de relayer dans tout le pays à travers de petites lucarnes une certaine idée de la prise en main. A ce stade, la simulation est le lieu (espace-temps) où la catastrophe industrielle « de proximité » se dissout dans le terrorisme international. A ce titre, les attentats du 11 septembre ont permis une accélération (si ce n’est pas un saut qualitatif) dans la fusion de ces deux « risques ». Encore une fois, la pseudo-exposition médiatique permet un tour de passe-passe : la défaillance technique disparaît petit à petit dans l’erreur (forcément humaine) et bascule finalement dans la malveillance volontaire, dans l’agression extérieure. Cette dernière a le mérite, pour les pouvoirs, de ne pouvoir être tout a fait anticipée à 100%.

D’autre part, la menace d’un terrorisme devenu lui aussi bio permet de rassembler occasionnellement dans de grandes cérémonies la population, de pointer une responsabilité secondaire, parcellaire et d’expulser finalement le dissensus… jusqu’à la prochaine catastrophe. La confusion s’installe et on ne sait plus très bien où s’arrête la simulation et où commence l’incident ; où s’arrête le désordre industriel, où commence le terrorisme. Bien sûr, jamais pour dire que le plus grand terrorisme est industriel. Elaborer des scénarios à la bombe sale, les réaliser et les filmer bruyamment permet aux gouvernements d’utiliser comme moyen de contrôle de leur propre population ce pour quoi ces bombes seraient pensées : « Instiller la peur en contaminant et en gelant pour de long mois les zones habités ou stratégiques sur lesquelles elles seraient lancée.» 2 Et faire oublier au passage que sans combustible nucléaire, il n’y aurait pas de bombe sale et, surtout, qu’il n’existe pas de « bombe propre ».

Ropi
Décembre 2006

1. «Ces inquiétudes naissent d’abord des représentations que se font nos concitoyens des risques qu’ils associent aux irradiations, mais elles n’ont pu qu’être attisées par le climat de secret qui a longtemps régné dans ce domaine […]. Au moment où les pouvoirs publics organisent un débat qui se veut ouvert sur l’énergie, il convient de mettre à plat le dossier nucléaire et d’évoquer la question cruciale d’une refondation des relations entre la population et ses élus. Une manière de faire pleinement jouer son rôle à la démocratie », écrivent dans Le Monde, en 2003, les patrons de l ’Insee, de l’Ademe, du Conseil supérieur de la sûreté et de l’information nucléaire et de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

2. L’armée de terre a sorti en 2006 un manuel d’emploi de ses forces en zone urbanisée et entamé la construction d’un site de simulation. Dans la revue Objectif doctrine, le bien nommé Centre d’évaluation et de retour d’expérience tire les leçons tactiques et de formation des personnels des différentes interventions de sécurisation de zone urbaine (Somalie, Grozny et Kosovo). «Un environnement qui peut dégénérer, devenir incontrôlable », bref, une problématique qui peut survenir sur son propre territoire national à la suite d’un événement quelconque : une banlieue qui s’enflamme ou une panique généralisée à la suite d’un accident…

[Tiré du Bulletin n°2 de la Coordination contre la société nucléaire, printemps 2007, pp. 11-13]

[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, pp. 16-17]