Société nucléaire, société couchée par terre…

Quelques notes après la manifestation antinucléaire du 17 mars 2007 à Lille

Ce fut une grande jaunisse, une ribambelle de foies jaunes… sans la bile qui va avec ; pas une once de rage, d’émotion ; ni la moindre analyse que la distance pourrait permettre, ni la colère de s’être fait avoir une fois de plus (construction de nouvelles centrales, lignes THT). Des amibes atomisées qui ont déjà tout perdu, sans s’en douter. Ils se parlent à peine, suspendues à leur batucada bruyante, à leur kit de manif avec autocollant pour boîte de conserve. Très peu de textes circulent, sauf quelques tracts publicitaires pour panneaux solaires. «Non au nucléaire, oui aux alternatives»…, les mêmes éoliennes en plastiques et les mêmes cirés jaunes à perte de vue. Une manifestation pendant laquelle coller trois affiches devient un acte éminemment radical : « Elle est pas trop costaude ta colle, quand même ? » ; « Evite les commerces » du citoyen-flic ; avant le «Tes papiers ! » du flic tout court… Jusqu’au point d’orgue : place du grand Charles, tout le monde se couche par terre et s’applaudit… Quelques compagnons, restés debout, font tache et s’époumonent : « A bas l’Etat, les flics et les curés », « Société nucléaire, société militaire et mortifère », « Debout, debout compagnon de misère », « Société nucléaire, société couchée par terre ».

En fin de manif, la CCSN avait organisé à Lille une projection de Ceci est une simulation (cf. bulletin n° 1). Après le film, une discussion s’est engagée sur la possibilité de contenir la population et de mobiliser des liquidateurs en cas d’accident majeur dans des « Etats démocratique ».Un participant insistait notamment sur la différence fondamentale qui existerait, pour lui, entre la Biélorussie soviétique de 1986 et la France de 2007 où « les gens ne se laisseraient pas embobiner ».Au-delà de l’habituation à la catastrophe qui se construit jour après jour, médecine de catastrophe, retour d’expérience des territoires contaminés, simulation, usage du terrorisme, et que divers textes tentent de cerner dans ce bulletin, quelques pistes de réponses à cette question récurrente ont été évoquées.

D’une part, on peut penser que le citoyennisme, comme forme aboutie de gestion de l’Etat, s’épanouira et continuera à mobiliser la société autour de la gestion de la catastrophe en usant de ce qui fait le mieux sa réussite ; ce cocktail d’hyperresponsabilisation individuelle, de culpabilisation autoritaire (tes déchets, tu trieras ! ) et d’infantilisation extrême (tes enfants tu n’iras pas cherché et France bleue tu écouteras ! ). En gros, chaque citoyen sera mobilisé avant tout pour les générations futures, à commencer par ses propres gamins qu’il laisse à l’école en attendant plus amples instructions. Le liquidateur soviétique sauvait « sa terre et sa patrie » en bouffant de la dose, demain, le citoyen béarnais sauvera la planète Terre et permettra son rayonnant développement durable. Comme des dizaines de bénévoles se précipitent pour ramasser à mains nues des galettes de fioul sur les plages après une marée noire, à côté des bidasses mobilisés d’office. Liquéfaction des cerveaux et liquidation du problème. Nous sommes tous des liquidateurs ; pas sur les toits à recouvrir le noyau en fusion, non ; mais en se partageant d’avance la dose à venir. Bien sûr, il ne s’agit pas d’affirmer que tout le monde se précipitera à l’abattoir mais si l’irradiante propagande ne suffit pas les fusils et les gaz prendront le relais.

Car il faut remettre en cause cette vision idéalisée de l’Etat et de certains régimes qui le font vivre. Comme si notre société était libre et égalitaire ; comme si, au quotidien, chacun n’avait pas déjà intégré l’obéissance dans son corps ; comme si on n’allait pas déjà travailler, appliquant sans cesse consignes et règlements absurdes sans les questionner parce qu’il faut bien grailler ; comme si des milliers de sans-papiers, de chômeurs, de travailleurs précaires n’étaient pas déjà disponibles pour aller ramasser la merde du système industriel. Rappelons pour finir une banalité de base. L’Etat, lorsque son intégrité est menacée ou contestée, ne renonce à aucun moyen pour sa propre survie, dut-il limiter son action à celle des forces armées contre sa population. La « démocratie » n’a jamais été un quelconque rempart contre les autoritarismes divers et l’état d’exception est déjà une norme et une pratique courante de ses gouvernements.

R & L
Mars 2007

[Extrait du bulletin n°2 de la CCSN, p.3]

[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, p. 15]